{"id":3994,"date":"2022-10-17T11:35:18","date_gmt":"2022-10-17T09:35:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.eren.ch\/barc\/?p=3994"},"modified":"2022-10-17T11:35:21","modified_gmt":"2022-10-17T09:35:21","slug":"une-femme-audacieuse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.eren.ch\/barc\/2022\/10\/17\/une-femme-audacieuse\/","title":{"rendered":"Une femme audacieuse"},"content":{"rendered":"\n

Deux femmes expriment leur demande face \u00e0 un homme. L\u2019une, Anne, est plut\u00f4t discr\u00e8te, effac\u00e9e, alors qu\u2019une femme anonyme de l\u2019\u00e9vangile de Marc surprend par son audace.<\/p>\n\n\n\n

Voici tout d’abord le r\u00e9cit qui nous parle d’Anne :<\/p>\n\n\n\n

Il y avait un homme de Ramata\u00efm-Tsophim, de la r\u00e9gion montagneuse d’Ephra\u00efm, nomm\u00e9 Elqana, fils de Yeroham, fils d’Elihou, fils de Tohou, fils de Tsouph, Ephratite, 
qui avait deux femmes. Le nom de l’une \u00e9tait Anne et le nom de la seconde Peninna ; Peninna avait des enfants, mais Anne n’en avait pas. 
Chaque ann\u00e9e, cet homme montait de sa ville \u00e0 Silo, pour se prosterner devant le SEIGNEUR (YHWH) des Arm\u00e9es et pour lui offrir des sacrifices. L\u00e0 se trouvaient les deux fils d’Eli, Hophni et Phin\u00e9as, pr\u00eatres du SEIGNEUR.
Le jour o\u00f9 Elqana offrait son sacrifice, il donnait des parts \u00e0 sa femme Peninna, ainsi qu’\u00e0 tous les fils et filles de celle-ci. 
Mais il donnait \u00e0 Anne une part d’honneur ; car il aimait Anne, bien que le SEIGNEUR l’e\u00fbt rendue st\u00e9rile. 
Sa rivale ne cessait de la contrarier, parce que le SEIGNEUR l’avait rendue st\u00e9rile. 
D’ann\u00e9e en ann\u00e9e il faisait ainsi, et chaque fois qu’Anne montait \u00e0 la maison du SEIGNEUR Peninna la contrariait de la m\u00eame mani\u00e8re. Alors elle pleurait et elle ne mangeait pas. 
Elqana, son mari, lui dit : Anne, pourquoi pleures-tu ? Pourquoi ne manges-tu pas ? Pourquoi ton c\u0153ur est-il triste ? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix fils ?
Apr\u00e8s qu’ils eurent mang\u00e9 et bu \u00e0 Silo, Anne se leva. Eli, le pr\u00eatre, \u00e9tait assis sur son si\u00e8ge, pr\u00e8s du montant de la porte du temple du SEIGNEUR. 
Elle, am\u00e8re, se mit \u00e0 prier le SEIGNEUR et \u00e0 pleurer abondamment. 
Elle fit un v\u0153u, en disant : SEIGNEUR (YHWH) des Arm\u00e9es, si tu daignes regarder mon affliction, si tu te souviens de moi et ne m’oublies pas, si tu me donnes une descendance, \u00e0 moi qui suis ta servante, je le donnerai au SEIGNEUR pour tous les jours de sa vie, et le rasoir ne passera pas sur sa t\u00eate. 
Comme sa pri\u00e8re se prolongeait devant le SEIGNEUR, Eli observait sa bouche. 
Anne parlait dans son c\u0153ur ; seules ses l\u00e8vres remuaient, mais on n’entendait pas sa voix. Eli pensa qu’elle \u00e9tait ivre. 
Il lui dit : Jusqu’\u00e0 quand resteras-tu ivre ? Va cuver ton vin ! 
Anne r\u00e9pondit : Mon seigneur, je ne suis pas une femme ent\u00eat\u00e9e, et je n’ai bu ni vin ni boisson alcoolis\u00e9e ; je me r\u00e9pandais devant le SEIGNEUR. 
Ne me prends pas, moi, ta servante, pour une femme sans morale, car c’est l’exc\u00e8s de ma douleur et de ma contrari\u00e9t\u00e9 qui m’a fait parler jusqu’ici. 
Eli r\u00e9pondit : Va en paix ; que le Dieu d’Isra\u00ebl te donne ce que tu lui as demand\u00e9 ! 
Elle dit : Je suis ta servante ; que je trouve toujours gr\u00e2ce \u00e0 tes yeux ! Puis elle repartit. Elle mangea, et son visage ne fut plus le m\u00eame<\/p>1 Samuel 1,1-18<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n

Et maintenant le r\u00e9cit qui nous parle de cette femme dont on ne conna\u00eet pas le nom, juste son origine : elle appartient au peuple Ph\u00e9nicien vivant en Syrie. <\/p>\n\n\n\n

J\u00e9sus passa par le territoire de Tyr. Il entra dans une maison ; il voulait que personne ne le sache, mais il ne put rester cach\u00e9. 
Car une femme dont la fille avait un esprit impur entendit aussit\u00f4t parler de lui et vint se jeter \u00e0 ses pieds. 
Cette femme \u00e9tait grecque, d’origine syro-ph\u00e9nicienne. Elle lui demandait de chasser le d\u00e9mon de sa fille. 
Il lui disait : Laisse d’abord les enfants se rassasier, car ce n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. 
Mais elle lui r\u00e9pond : Seigneur, les chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants… 
Il lui dit : A cause de cette parole, va : le d\u00e9mon est sorti de ta fille. 
Quand elle rentra chez elle, elle trouva l’enfant \u00e9tendue sur le lit : le d\u00e9mon \u00e9tait sorti.<\/p>Marc 7,24-30<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n

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Pourquoi faire un parall\u00e8le entre ces deux femmes ? <\/p>\n\n\n\n

Les deux r\u00e9cits sont structur\u00e9s de mani\u00e8re semblable :
1) les protagonistes sont des femmes ;
2) chacune trouve en face d\u2019elle un homme qui cherche \u00e0 la renvoyer (le grand pr\u00eatre Eli pour Anne, J\u00e9sus pour la Syro-ph\u00e9nicienne ;
3) gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9ponse ad\u00e9quate, chacune d’elle obtient ce qu\u2019elle d\u00e9sirait.<\/p>\n\n\n\n

Centrons-nous sur la femme audacieuse.

Le dialogue met en valeur le fait que la femme est toujours le personnage actif ; en effet, une r\u00e9ponse n\u00e9cessite une question, une qu\u00eate et, ici, c\u2019est la Syro-ph\u00e9nicienne qui, dans un sens, m\u00e8ne le d\u00e9bat. Elle pousse J\u00e9sus \u00e0 prendre une attitude qu\u2019il ne semblait pas avoir envisag\u00e9e au d\u00e9but du dialogue, et elle fait cela gr\u00e2ce \u00e0 un jeu habile de vocabulaire.<\/p>\n\n\n\n

Suivons le r\u00e9cit pas \u00e0 pas. Chez Marc, J\u00e9sus entre dans une maison du territoire de Tyr (donc \u00e0 l\u2019\u00e9tranger) et d\u00e9sire s\u00e9journer l\u00e0 incognito, mais il ne peut rester ignor\u00e9. Sa r\u00e9putation l\u2019a devanc\u00e9 et une femme a entendu parler de lui.<\/p>\n\n\n\n

Matthieu ajoute ici que J\u00e9sus ne r\u00e9pond pas \u00e0 sa demande de gu\u00e9rison pour sa fille, et que cette femme crie derri\u00e8re le groupe des disciples. Ceux-ci demandent \u00e0 J\u00e9sus de la \u00ab d\u00e9lier \u00bb (comme on d\u00e9tache un animal, notamment un chien). Le verbe est \u00e0 double sens : la \u00ab renvoyer \u00bb, ou la \u00ab lib\u00e9rer \u00bb ; l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 subsiste.<\/p>\n\n\n\n

J\u00e9sus r\u00e9pond \u00e0 la femme : \u00ab Lasse d\u2019abord les enfants se rassasier, car ce n\u2019est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. \u00bb Nous, lecteurs, sommes sont tr\u00e8s surpris de ce qualificatif rabaissant, \u00e0 la limite de l\u2019injure ! Notons que la traduction \u00ab petits chiens \u00bb \u2013 souvent pr\u00e9sent\u00e9e comme un adoucissement \u2013 n\u2019est peut-\u00eatre pas la bonne. Il est possible que le terme renvoie aux \u00ab chiens de la maison \u00bb, aux \u00ab chiens domestiques \u00bb. Dans cette optique, J\u00e9sus oppose \u00e0 la femme une fin de non-recevoir, mais il ouvre une br\u00e8che que celle-ci saura exploiter.<\/p>\n\n\n\n

En effet : \u00ab Assimil\u00e9e [\u2026] par celui qu\u2019elle supplie \u00e0 un kunarion<\/em>, la femme va comprendre qu\u2019elle n\u2019est pas un chien errant et irr\u00e9cup\u00e9rable, elle est, certes, une pa\u00efenne, assimilable \u00e0 un chien, mais il y a place pour elle dans la maison. \u00bb  (J.F. Baudoz, Les miettes de la table<\/em>, cit\u00e9 par Christiane Nani). Dans sa r\u00e9ponse, la Syro-ph\u00e9nicienne revient sur les \u00ab miettes \u00bb (petitesse de la demande), mais pr\u00e9cise que celles-ci tombent de la table (naturellement, sans besoin d\u2019action particuli\u00e8re).<\/p>\n\n\n\n

Disant cela, elle tient bon, tout en contournant la difficult\u00e9. \u00ab Elle ne contourne pas la v\u00e9rit\u00e9, elle contourne l\u2019appartenance pour infiltrer le cas de sa fille dans le souci de cet homme \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Marion Muller-Colard (Le complexe d\u2019Elie, p. 108-109). Et cette auteure continue : \u00ab Retournement. Conversion de J\u00e9sus de Nazareth. Conversion d\u2019un proph\u00e8te juif en Fils de l\u2019homme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Les deux \u00e9vangiles concluent : \u00ab A cause de cette parole, va, le d\u00e9mon est sorti de ta fille \u00bb (Marc) et \u00ab Femme, ta foi est grande ! Qu\u2019il t\u2019arrive comme tu le veux ! \u00bb (Matthieu).<\/p>\n\n\n\n

La Syro-ph\u00e9nicienne est habile. Certains parleraient de manipulation (reproche tr\u00e8s \u00e0 la mode aujourd\u2019hui). Nous ne nous attarderons pas trop l\u00e0-dessus\u2026 Mais dans le m\u00eame \u00e9vangile on trouve, \u00e9videmment, H\u00e9rodiade et Salom\u00e9 (Marc 6,17-29).<\/p>\n\n\n\n

Le texte fait appara\u00eetre les d\u00e9sirs contradictoires dans lesquels H\u00e9rode s\u2019est enferm\u00e9. Il veut tout \u00e0 la fois, la femme de son fr\u00e8re et la parole du proph\u00e8te \u00e0 \u00e9couter. Il vit avec une femme qui veut se d\u00e9barrasser de celui qu\u2019il \u00ab pr\u00e9serve \u00bb apr\u00e8s l\u2019avoir fait enfermer. L\u2019impasse dans laquelle H\u00e9rode lui-m\u00eame s\u2019est enferm\u00e9 est patente : il est perplexe, litt\u00e9ralement en \u00e9tat \u00ab d\u2019aporie \u00bb (il \u00e9tait embarrass\u00e9). Cette situation ne peut pas durer, \u00e9crit Camille Focant, elle doit \u00e9voluer.<\/p>\n\n\n\n

C\u2019est le monde de la manipulation (la m\u00e8re), de la s\u00e9duction (la fille et sa danse), le fait de se trouver \u00ab sous influence \u00bb (la fille par rapport \u00e0 sa m\u00e8re dominatrice). Le roi lui-m\u00eame est encha\u00een\u00e9 par son serment. Monde du para\u00eetre et des intrigues, monde du faste et du d\u00e9sir de puissance \u2013 un monde o\u00f9 la libert\u00e9 n\u2019existe pas et ne peut pas exister.<\/p>\n\n\n\n

Par sa manigance, H\u00e9rodiade emprisonne litt\u00e9ralement H\u00e9rode dans son serment, et cela devant ses invit\u00e9s (dignitaires, officiers, notables). La femme syro-ph\u00e9nicienne obtient ce qu\u2019elle d\u00e9sire (la gu\u00e9rison de sa fille) d\u2019une mani\u00e8re tr\u00e8s diff\u00e9rente : elle entra\u00eene J\u00e9sus \u00e0 un retournement complet par une simple parole, qui la montre humblement dispos\u00e9e \u00e0 consentir au r\u00f4le que J\u00e9sus lui assigne. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019encha\u00eenement qui conduit \u00e0 la mort ; de l\u2019autre, la libert\u00e9 et la confiance r\u00e9coltant la vie.<\/p>\n\n\n\n

Concluons :<\/p>\n\n\n\n