Semaine du 18 au 24 avril 2016. La foi: folie et scandale

Semaine du 18 au 24 avril 2016

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Les Juifs demandent des signes, et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens. (1 Corinthiens 22-23)

Lundi 18 avril

Voilà… Il y a quelque temps j’ai eu l’idée de cette épitre hebdomadaire, j’y ai réfléchi, j’ai douté… aujourd’hui je me lance.

Les versets de la première épitre aux Corinthiens que j’ai choisis sont évidemment en lien avec ma démarche et les questions qu’elle soulève pour moi: qui es-tu pour prétendre prendre la parole sur la Parole?

En ce lundi, je crois que ces versets me permettent de me situer dans ce projet et de soumettre à votre avis cette idée d’épitre hebdomadaire.

Une porte étroite qui s’ouvre sur le chemin de la vérité et de la vie

Paul le rappelle ici: toute parole sur la Parole n’épuisera jamais le mystère de Dieu révélé en Jésus-Christ, crucifié et ressuscité. Une réalité qui semble impossible, une vérité ultime qui paraît élucubration.

Nous serons toujours dépassés par l’Evangile et c’est précisément la bonne nouvelle: Dieu a fait irruption dans notre monde en homme de chair, c’est lui qui nous rejoint… Nous sommes limités, et nos efforts pour le saisir ou le comprendre pleinement resteront vains, mais lui nous fait la grâce de combler notre faiblesse humaine en l’adoptant. Il nous pardonne et se fait pour nous « le chemin, la vérité et la vie ».

Hier, à la Collégiale, Jean-Luc Parel a rappelé que si la porte est étroite, comme l’écrit Matthieu au chapitre 7, c’est que le choix de suivre le Christ est radical: accepter l’Evangile comme vérité ultime. Nous avons le choix de franchir cette porte car Dieu, dans son amour, nous a voulu libres. C’est au nom de cette liberté que je vous écrirai chaque jour et j’espère que c’est avec la même liberté vous me répondrez. C’est au nom de cet amour inconditionnel que j’ose croire que l’Esprit guidera mon propos et les vôtres afin que nous ne nous égarions pas loin du chemin unique de vérité et de vie que Jésus nous a ouvert derrière la porte étroite.

Sagesse, signes, folie et scandale

Paul rejette la sagesse et les signes qui ne pourront suffire à percer le mystère de la foi chrétienne. La révélation de Dieu en Christ mort et ressuscité paraîtra toujours « folie » et « scandale ». Mais à y regarder de plus près, il me semble que Paul ne rejette pas la sagesse, pensons aux recommandations éthiques et théologiques de ses lettres. Il n’ignore pas non plus les signes, rappelons-nous que sa conversion s’opère à travers une visitation divine.

Pour préciser le ton de mes épitres, je souhaite donner un contenu à ces quatre termes clefs en lien avec ma position de correspondante.

Sagesse. Synonyme pour moi de raison, de logique, elle tient une grande place dans mon existence. Intellectuelle, je prépare en ce moment une thèse de doctorat en littérature française. Du côté de ma foi, les lectures bibliques et les études théologiques ont un intérêt tout particulier pour moi. Je tente toujours de fonder ma foi en rationalité et suis par exemple une fervente admiratrice des travaux de Hans Kung. C’est au raisonnement que j’ai recours lorsque je dois voter un projet au Conseil Paroissial ou à l’Assemblée de paroisse.

Folie. Cette sagesse, Paul y a constamment recours, mais il en souligne avec force les limites. Aussi, lorsqu’il s’est agi de voter pour ou contre la mise en vente du Bon Larron ce samedi à l’Assemblée de Paroisse, je me suis bien rendu compte que la sagesse pouvait se trouver dans l’une ou l’autre des positions exprimées. Je crois que la folie peut se définir comme l’attitude de s’évertuer à prendre pour LA vérité notre propre conception des choses… alors que LA vérité nous échappe toujours en partie.  Accrochés à nos vérités, nous sommes donc tous fous. Il faut reconnaître avec humilité qu’aucune parole humaine ne pourra épuiser la réalité du Christ mort et ressuscité. C’est pourquoi la prière et la méditation tiennent une place égale aux lectures dans ma vie de chrétienne. J’aime prendre du temps pour me tenir devant Dieu telle que je suis dans l’espoir qu’il ouvrira mon cœur à sa présence et sa volonté.

Signes. Au nom de cette folie, je crois fermement à la présence vivante du Christ parmi nous, à l’action de son Esprit. Mais là encore, je prends acte des mises en garde de Paul… Notre Dieu n’a pas choisi de venir à nous en roi glorieux pour diriger le monde selon sa volonté, mais s’est fait homme au service de son prochain. Ses signes n’étaient pas ceux que la foi humaine attendait. Même Pierre, le plus zélé des disciples, a renié Jésus au moment de sa Passion. Je crois aux signes, mais je sais que je suis certainement incapable de les reconnaître lorsqu’ils se présentent. De là vient mon envie de correspondre pour ne pas figer mes réflexions. Pierre a pris conscience de ses manquements quand le coq a chanté. Je compte sur vous pour m’éveiller et me permettre de prendre du recul sur mes observations, de reconsidérer chaque jour mon propos et de découvrir d’autres facettes de la vérité inépuisable de l’Evangile.

Scandale. Loin de moi l’idée de vouloir scandaliser par mes épitres, je suis à la fois trop sage et trop consciente de ma folie… j’espère toutefois qu’elles seront assez originales pour susciter votre envie d’y participer. Et si je devais vous heurter, vous interpeller ou attirer votre désaccord, je compte sur cette forme de correspondance pour que le scandale se mue en échange de points de vue qui nous permettra ensemble de progresser sur le chemin de vie que nous offre le Christ dans sa grâce infinie.

Voilà pour aujourd’hui. Je ne pense pas être chaque jour aussi prolixe, mais je souhaitais pour ce premier contact virtuel motiver ce projet d’épitre hebdomadaire: je suis curieuse de savoir ce que vous en pensez!

« Nous prêchons un messie crucifié », nous rappelle Paul… Je vous propose de réfléchir cette semaine à la sagesse, la folie, les signes et le scandale qui viennent teinter notre proclamation de l’Evangile dans notre quotidien.

Mardi 19 avril

Alors que les Évangiles se donnent comme des récits, les épitres de Paul sont des discours. La différence est que dans le discours, le locuteur est visible. Paul s’adresse aux Corinthiens en tant que « Paul, apôtre du Christ ». À la lecture des épitres, nous entendons sa voix. Il ne s’efface pas devant un récit, mais imprime partout la marque de sa personnalité, assume son discours. À ce titre, il est pour moi l’exemple d’une voix qui ose s’exprimer haut et fort.

Un messie crucifié

Cela me mène à une réflexion sur mon propre discours… « Nous prêchons un messie crucifié »… Paul s’adresse à l’Église de Corinthe qui partage sa foi. S’il lui adresse ses recommandations, c’est que cette communauté semble avoir de la peine à annoncer l’Évangile face au reste du monde composé notamment des Juifs. Je souhaite réfléchir autour de la notion de scandale. Dans mon entourage, mes proches athées m’opposent souvent l’argument de l’idée choquante d’un Dieu qui meurt… ils pensent que cela nous engage à chercher la souffrance, à se faire victimes volontaires: voilà leur raison pour expliquer leur refus de croire.

Paul explique ce qui fait la spécificité du message chrétien: « nous prêchons un messie crucifié ». Bien sûr, il s’agit d’un rappel pour que l’Église de Corinthe ne dévie pas dans l’annonce de l’Évangile, mais ce rappel montre aussi à quel point il est difficile pour un chrétien de parler raisonnablement de sa foi: le mystère de Dieu dépasse les possibilités de la parole humaine. S’il avait été limpide, notre chrétienté ne se serait pas divisée.

La beauté de ce verset de Paul tient pour moi dans ces deux mots: « messie crucifié ». Bien sûr, l’événement de la Croix a donné lieu à des débats et les chrétiens ne s’accordent pas sur tout. On peut déjà le voir dans les Évangiles: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » et « Femme, voici ton fils »: deux visions bien différentes des sentiments qui agitaient Jésus sur la Croix…

Pourtant, seul dans l’angoisse ou entouré de ses proches dans l’amour, Jésus, c’est un fait, est crucifié. Bien sûr, les choses ne s’arrêtent pas là puisque notre messie est ensuite ressuscité, mais c’est dans sa mort que cette « suite » a pris vie. Et la mort a ceci de particulier qu’elle est à la fois évidence pour tout être humain, en même temps qu’elle en est le grand mystère…

Le scandale: chute et pierre d’achoppement

« Skandalon » en grec veut dire: piège, occasion de chute, métaphoriquement l’erreur qui conduit au péché…

Petite parenthèse: je n’ai pas étudié le grec ancien, mais il existe un magnifique site pour connaître les étymologies grecques et hébraïques de la Bible, dont celle du mot Skandalon employé par Paul.

Je reprends: cette occasion de chute se traduit littéralement par « pierre d’achoppement ». Je me demande donc si l’on ne peut pas concilier le « skandalon » avec notre foi: la mort de Jésus nous fait trébucher, mais qui dit que cette chute n’est pas l’occasion de se relever?

Extrapolons… Les Juifs ont raison: devant la mort du Christ, nous ne pouvons que prendre conscience que nous tombons: de notre vivant, nombreux sont les obstacles que nous ne pouvons franchir et qui nous font tomber. Et, quelles que soient les difficultés ou les facilités de nos vies, nous allons tous un jour trébucher pour tomber au moment de notre mort. Jésus-Christ lui-même, vrai homme et vrai Dieu, a choisi de partager notre condition humaine dans la mort. Nous sommes tous « victimes » de la vie…

Mais notre foi nous dit que nous ne tomberons pas sur un petit caillou, mais sur une pierre d’achoppement. La pierre d’achoppement est celle qui soutient tout l’édifice, celle à partir de laquelle nous pouvons bâtir notre foi. Et cette foi nous demande de trébucher, de tomber du haut de nos prétendues vérités. C’est dans la chute que nous prenons conscience de l’existence de la pierre qui nous a fait tomber… nous aurions pu passer à côté sans la voir. Passé le choc, nous découvrons que l’obstacle qui nous a fait tomber est la pierre qui nous permettra de bâtir un nouvel édifice. Dans le baptême, nous renonçons de même à nos châteaux de sable que sont nos illusions de nous maintenir par nous-mêmes pour nous construire, nouveaux, sur la pierre d’achoppement qu’est le Christ.

Accepter notre faiblesse, notre mort, c’est aller vers la vie éternelle en Christ, c’est faire du scandale une réconciliation…

Voilà pour aujourd’hui… je voulais également parler de la « folie », mais je crois que ce sera pour demain…

Belle journée à vous qui me lisez… J’ai toujours l’espoir qu’un jour, vous me répondrez…

Mercredi 20 avril

Bonjour, je reprends ce matin ma réflexion pour me pencher sur la folie dont nous parle Paul…

Du scandale à la folie… il y a un pas d’importance. La notion de scandale avancée par les Juifs amène à refuser que Jésus soit le Messie, mais ils ne remettent pas en cause l’existence de Dieu. La folie invoquée par les païens, Paul pense surtout à la sagesse des Grecs, creuse encore l’écart puisque l’idée même de Dieu pourrait être remise en question.

La folie: une sagesse

Mais de quelle folie parle Paul ? Ma première réaction a été de me dire qu’il connaissait mal la sagesse grecque, qui admet la folie… Voici mon raisonnement: Socrate a dit « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien ». La sagesse grecque admet les limites de l’être humain dans le domaine de la raison, de même que nous le vivons dans notre foi.

L’humain est donc toujours un peu « fou » dans le sens suivant du mot : « trouble de l’esprit »… À un moindre degré, sans que notre esprit soit malade, nous sommes tous fous puisque notre esprit sera toujours troublé par ce qui lui reste inconnu et mystérieux. Galilée passait pour fou lorsqu’il disait que la terre était ronde… de nombreuses choses nous paraissent folles alors que la science les rendra peut-être raisonnables et vraies dans quelque temps… De la même manière, notre foi admet la folie de la mort et de la résurrection de Jésus, jusqu’à ce qu’il vienne dans la gloire. Nous sommes en quelque sorte au Règne de Dieu ce que Galilée était à la cosmologie…

À ceux qui opposent la raison à la foi et refusent de croire en la « folie » de la Croix jusqu’à rejeter la possibilité même de l’existence de Dieu, je peux répondre que la raison elle-même a reconnu ses limites, témoin Socrate. Je ne peux convertir personne à la foi chrétienne qui est grâce et mystère de Dieu, mais je peux du moins mener mon prochain à admettre que le mystère reste entier également dans certains domaines de la raison et de la sagesse. Je propose ainsi à mes interlocuteurs athées une alternative qui refuse d’opposer raison et foi… J’espère au plus profond de moi et prie pour que cette conciliation possible ouvre en eux un espace libre pour se laisser visiter un jour par l’amour du Christ…

La folie inconsciente

Mais il semble que ce n’est pas de cette « folie-sage » que parle Paul… Roselyne Dupont-Roc rappelle dans le Cahier Evangile n° 165 : « Paul n’emploie pas le terme grec de mania, cette folie envoyée par les dieux, qui peut caractériser le poète, voire le sage ou même le philosophe ; non, il choisit la môria, le contraire de l’intelligence spéculative ou pratique, la stupidité de la bête brute».

La différence entre mania et môria me semble être du même ordre que l’écart entre la folie-sage que j’ai décrite plus haut et la folie au sens de maladie psychique. Je souhaite illustrer cette distinction à l’aide de deux grands peintres du XIXe siècle, Courbet et Gericault.

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La folie « Mania ». Courbet, Le Fou de Peur, 1843-45, Montpellier, Musée Fabre.

Courbet s’est représenté en « Fou de peur ». Le musée Fabre explique que cet autoportrait symbolise certainement « un surgissement du doute, des hésitations contradictoires dues à la jeunesse de l’artiste ». Se représenter, c’est prendre du recul, et lorsque Courbet se représente fou, c’est un signe de sa sagesse : il reconnaît ses limites en peignant sa peur de se tromper dans les chemins qu’il prend et de tomber dans le gouffre qui s’ouvre à l’avant-plan du tableau.

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Folie « Môria ». Gericault, Le monomaniaque du vol, Gand, Musée des Beaux-Arts.

Géricault a peint une galerie des différents types de monomanie qu’il a pu observer dans les asiles parisiens: le monomaniaque du vol, la monomaniaque du jeu… Au contraire du « Fou de Peur », les monomanes du vol ou du jeu ne se rendent pas compte de leur folie, ils agissent malgré eux.

 

La différence entre mania et moria tels que je les comprends ici se situe dans la conscience ou de l’inconscience que l’on a de la folie qui peut nous habiter… Ma première réaction est de clamer que je ne suis pas môria. Pourtant Paul utilise ce terme pas uniquement pour parler de la réaction des païens, mais comme un choix de Dieu pour se révéler à nous : « il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie (moria) de la prédication » (1 Co 1, 21)

L’humilité et la grâce…

Leçon d’humilité… Je crois certes ne pas être folle, mais si je l’étais, je ne le saurais pas moi-même…  Aussi dois-je me rappeler que c’est uniquement par confiance dans la grâce de Dieu que je peux espérer que ma folie inconsciente se transforme en folie-sage. Ne portons donc pas de jugement hâtif sur notre prochain ni sur nous-mêmes… Accueillons sans juger, admettons que nous ne savons rien de notre propre folie ni de celle des autres.

Je reconnais aujourd’hui humblement que tout ce que j’ai écrit n’est peut-être que môria… et je prie pour que, par son Esprit, Christ qui nous a sauvé sur la Croix fasse de cette môria « une puissance de Dieu » (1Co 1, 18). La Croix est folie, mes propos le sont peut-être aussi, je ne peux que souhaiter et prier Dieu à la suite du Christ : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Lc 22, 42)

Chez moi, et peut-être que vous le ferez chez vous, je quitte à présent mon ordinateur et prendrai le temps de réciter le Notre Père qui exprime notre confiance en Dieu et le prie de nous laisser, par sa grâce, nous en remettre à lui…

Qu’il vous accompagne et vous garde en cette belle journée ensoleillée

Sincèrement folle, Cécile.

Jeudi 21 avril

La folie et le scandale… deux notions encore présentes dans ma vie de chrétienne face au monde… Cependant,  c’est une attitude absente chez Paul que je rencontre le plus souvent : l’indifférence.

Je voudrais y réfléchir aujourd’hui (et certainement demain…). Lorsque j’exprime ma foi, je me trouve souvent face à une attitude de prime abord bienveillante, mais qui cache souvent une profonde indifférence.

Je prendrai un exemple récemment vécu : une connaissance me dit « je ne savais pas que tu étais pratiquante ». Je commence alors à évoquer les rencontres communautaires telles que je les vis dans notre paroisse. Au bout de quelques phrases, elle m’interrompt : « Je comprends … Mes cours de Zumba m’apportent aussi beaucoup ». J’essaye de lui expliquer que si l’aspect social et amical est important, l’essentiel réside dans le Christ en qui nous plaçons notre foi et qui nous réunit en la célébration, la méditation, la louange, la prière, la lecture, les échanges spirituels et les moments simplement partagés ensemble…

Pour cette personne, vivre la foi dans la communauté chrétienne est une façon de remplir son existence en partageant quelque chose d’agréable, comme si la foi était un loisir. Il m’a été impossible de lui faire saisir ce qu’il y a pour moi d’existentiel dans nos rencontres. J’ai alors essayé d’exprimer ma confiance en cette parole de Jésus : « là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux »…

Mon interlocutrice n’a pas été scandalisée et ne m’a pas accusée de folie, mais m’a gentiment dit : « c’est une jolie métaphore… »… Elle ne m’a pas prise au sérieux, je me suis sentie déconsidérée, triste de voir ma foi réduite à un loisir quelconque, au mieux à une thérapie de groupe… Comment lui faire comprendre que nous n’avons pas choisi le Christ sur la carte des loisirs spirituels, que nous n’avons pu le choisir et l’aimer que parce qu’il nous a d’abord choisis et aimés ? qu’il est une réalité de nos vies qui nous pénètre et nous dépasse tout à la fois ?

Indifférent a pour définition « qui n’est pas concerné » : cette personne n’a pas tenté de me comprendre, elle a transformé chacune de mes paroles selon ses propres conceptions, ses propres intérêts. Je ne souhaitais pas qu’elle adopte mon point de vue, mais qu’elle le prenne au sérieux et ne le déforme pas.

J’ai trouvé cette citation D’Elie Wiesel que je vous livre avant d’aller donner mon cours de français qui commence dans quelques minutes :

Oui, les atrocités dans le monde sont nombreuses et les dangers très nombreux, mais d’une chose je suis certain: le pire des maux est l’indifférence. Le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence. Le contraire de la vie n’est pas la mort, mais l’indifférence. Le contraire de l’intelligence n’est pas la stupidité, mais l’indifférence. C’est contre elle qu’il faut combattre de toutes ses forces.

 

Mais comment combattre l’indifférence? Je sais répondre au scandale, je sais répondre à la folie… je vais réfléchir à comment répondre à l’indifférence au quotidien de ma foi.

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Cette lithographie de Munch me paraît illustrer l’indifférence: il n’y a pas de violence, mais par posture la jeune femme, plongée dans la contemplation de la mer, ignore le jeune homme qui tente de s’approcher d’elle. Ne suis-je pas de mon côté tournée vers l’Absolu qu’est Dieu, mais indifférente à mon prochain?

Que dire de ma propre indifférence ? Puis-je affirmer toujours ressentir au plus profond de mon être la présence réelle du Christ ? Ne suis-je pas souvent tentée de ne pas me sentir concernée par ce qui m’entoure ? Est-ce que j’essaye réellement de comprendre ceux qui voient le monde sous un angle différent du mien? Est-ce que je respecte ce qui, pour l’autre, constitue une vérité existentielle?

Si vous avez des idées, des suggestions,…

Je vous souhaite une très belle après-midi

Cécile

Vendredi 22 avril

La série de questions que je me posais hier m’a suggéré que j’avais besoin de clarifier quelques points en rapport avec l’indifférence:
– Comment parler de ma foi face à des interlocuteurs athées ou d’une autre religion ?
– Comment rendre compte à moi-même des moments où j’ignore ou oublie ma foi ?
– Comment mener l’autre à passer de l’indifférence à la reconnaissance face à ma foi ?
– Comment accepter l’autre totalement, sans indifférence face à ses propres conceptions qui refusent la foi en Christ ?

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Claude Geffré

Après une nuit, même si elle porte conseil, j’ai encore besoin de temps pour approfondir ma pensée au sujet de l’indifférence. Néanmoins, j’ai trouvé quelques éléments de réponse dans un article de Claude Geffré pour la Revue théologique du Louvain, « Le pluralisme religieux et l’indifférentisme, ou le vrai défi de la théologie chrétienne » (2000) que j’ai lu et médité hier soir… Je ne peux que vous recommander cette lecture.

 

Claude Geffré est dominicain, et a été apparemment parfois très remis en question par l’Église catholique romaine pour ses positions audacieuses sur la question des religions, refusant notamment la mise sous tutelle de la théologie catholique par l’Église romaine.
Voici un portrait de cet homme donné par les éditions du Cerf où il a publié notamment De Babel à Pentecôte, essais de théologie religieuse en 2006, Le Christianisme comme religion de l’Evangile en 2012, et Passion de l’homme, passion de Dieu en 2015

Claude Geffré (1926), dominicain, a été professeur de théologie dogmatique aux Facultés du Saulchoir de 1957 à 1971 et recteur de ces facultés de 1965 à 1968. A partir de 1968, il enseigne la théologie fondamentale à l’UER de théologie et de sciences religieuses de l’Institut catholique de Paris, où il est aussi directeur du cycle des études de doctorat de 1973 à 1984. Ancien directeur de la collection « Cogitatio fidei » aux Édition du Cerf, il a lui-même écrit de très nombreux articles et plusieurs ouvrages importants consacrés en particulier à la question herméneutique. Il a aussi été directeur de l’École biblique de Jérusalem.

L’indifférence n’est pas toujours ignorance

Claude Geffré lie dans son article la question du pluralisme religieux et de l’indifférentisme, ce qui me permet de donner quelques éléments de réponses à ma question: comment parler de ma foi face à des proches athées ou face à d’autres religions et croyances?

Tout d’abord, je reconnais à la suite de Geffré que mes proches indifférents ne sont pas des idiots qui refusent de réfléchir à la question du religieux:

Il est très important de faire sa place à un indifférentisme religieux qui est tout autre chose qu’une indifférence généralisée mais bien au contraire un indifférentisme engagé et responsable. (Claude Geffré)

En effet, le compagnon avec qui je partage ma vie, après son catéchisme, s’est volontairement désengagé de l’Église protestante qui ne correspondait pas à sa vision de l’engagement pour le prochain. C’est en politique que mon ami a trouvé le terrain où il peut défendre les valeurs humaines qui lui tiennent à cœur, en s’engageant notamment pour les plus faibles dans les syndicats des services publics et l’union ouvrière. Il ne rejette pas toute idée de Dieu, mais a décidé d’œuvrer sur un autre plan que le plan religieux, ce que je respecte, comme il respecte mon engagement dans l’Église. Si je devais nous décrire, je parlerais de complémentarité plutôt que d’indifférence réciproque.

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Cette autre lithographie du couple par Munch montre un assemblage possible malgré nos différences… Leur enlacement réciproque me plaît…

Croire en un Tout Autre

Quant aux autres croyances et religions, Claude Geffré remarque qu’aujourd’hui l’indifférence religieuse n’est pas indifférence face au spirituel, mais qu’au contraire, le relativisme de la vérité amène un « engouement pour les formes les plus diverses du phénomène religieux ».
C’est ainsi qu’un couple d’amis proche de moi a vécu en Inde et, devenus professeurs de yoga, ils approfondissent chaque jour leurs connaissances et leur vécu de la spiritualité indienne, notamment à travers les splendides Yoga Sutras de Patanjali dont la lecture m’a montré que la vision du monde et de l’homme qui y est développée est différente mais pas incompatible avec la foi chrétienne. Je me sens beaucoup plus proche d’eux que de certains chrétiens sur bien des points, et j’ai compris pourquoi en lisant Geffré :

La profonde inculture religieuse de nos contemporains, à commencer par les chrétiens eux-mêmes, favorise un bricolage souvent surprenant entre des croyances ou des pratiques détachées de leurs lieux d’origine. (Claude Geffré)

Je me sens plus à l’aise face à quelqu’un qui affirme sa différence d’avec ma foi chrétienne en connaissance et par l’étude sérieuse de cette différence que face à un chrétien qui se dit identique mais dont la façon de comprendre le Christ diffère de la mienne. Par exemple, mes amis prendront très au sérieux le fait que pour moi Jésus est une réalité vivante pour notre foi, alors qu’une amie qui se dit chrétienne m’a récemment dit que, tout en croyant en Dieu, elle doutait de l’existence historique et réelle du Christ. Elle ne semblait pas se rendre compte qu’en affirmant cela, elle rejetait le fondement de ma foi… peu importe qu’elle ait tort ou raison, elle ne pouvait se dire « chrétienne » à mes yeux…

Dans la suite de l’article, Claude Geffré pose une question cruciale pour moi :

Comment poser un jugement positif sur les autres religions et affirmer en même temps l’unicité de la médiation du Christ et le privilège du christianisme comme seule religion vraie ?

Je crois que la difficulté de cette question répond à mes interrogations sur ma propre indifférence… Tant que je n’arrive pas à y donner une réponse, j’oscille constamment entre le rejet de l’autre ou les doutes sur ma propre foi. Lorsque je veux me rapprocher de l’autre, je me sens obligée de faire des concessions sur ma foi, et lorsque je souhaite expliquer ma foi, j’en viens à considérer que c’est l’autre qui est dans l’erreur… Geffré me permet de dépasser ces deux attitudes contradictoires : il ne propose rien moins que

maintenir la singularité chrétienne tout en respectant la part irréductible des autres traditions religieuses. (Claude Geffré)

Suivons-le dans son brillant raisonnement : nous croyons à la volonté universelle de salut de Dieu… Nous devons donc reconnaître que

Dieu a pu se communiquer et se révéler à travers les éléments constitutifs de ces religions et à partir de leurs figures salvatrices sans que soit remis en cause le caractère unique de l’événement Jésus-Christ pour le salut de tout homme. (Claude Geffré)

Cela m’interpelle, mais j’ai besoin de précisions… comment admettre le paradoxe d’une révélation ailleurs qu’en Christ tout en maintenant celle-ci au fondement de ma foi ? Voici ce que propose Claude Geffré :

Jésus-Christ est bien la révélation décisive et définitive sur Dieu. Mais nous ne pouvons pas prétendre que le christianisme comme religion historique a le monopole exclusif de la vérité sur Dieu et les rapports avec Dieu.

Sur la base d’un « théocentrisme radical », à savoir que toutes les religions tournent autour du pôle de la Réalité dernière, qu’on le désigne comme Dieu ou non, nous pouvons faire droit au pluralisme. Geffré parle du Christ comme « Universel concret », « la manifestation de l’Absolu dans et par une particularité historique ». Le Christ se révèle dans l’histoire, aussi en tant que chrétiens, nous sommes invités à ne pas absolutiser le christianisme comme religion exclusive : Dieu peut se révéler comme il l’entend, quand il le souhaite…

Nous confessons donc que la plénitude de Dieu habite en Jésus. Mais cette identification nous renvoie à un Dieu transcendant qui échappe à toute identification (Claude Geffré).

 

Nos vérités ne sont pas LA vérité

Nous rejoignons ici Paul qui insiste sur la folie par laquelle Dieu se révèle en Christ… pourquoi ne se révélerait-il pas par d’autres folies aux yeux des hommes ?

Claude Geffré l’affirme avec force :

Le paradoxe même de l’incarnation comme manifestation relative de l’Absolu inconditionnel de Dieu nous aide à comprendre que l’unicité du Christ n’est pas exclusive d’autres manifestations de Dieu dans l’histoire. (Claude Geffré)

Finalement Claude Geffré, de même que Paul le fait en invoquant le scandale et la folie, nous invite à nous rappeler que nous ne détenons pas la vérité, seul Dieu est vérité, nous n’avons que des vérités particulières :

Ce partage de la vérité ne conduit ni au relativisme ni au scepticisme. Il témoigne seulement du caractère inaccessible de la vérité absolue qui coïncide avec le mystère de Dieu. (Claude Geffré)

Cette magnifique assertion m’incite à penser que je peux mener l’autre à sortir de son indifférence face à ma foi pour la reconnaître pleinement s’il reconnaît que ni lui ni moi ne détenons la vérité, mais que mon engagement à l’égard de ma propre vérité religieuse doit être considéré et respecté.

Je rejoins ainsi Claude Geffré qui définit une vision d’une « théologie interreligieuse » : « on s’efforce d’épouser la compréhension que l’autre a de sa propre religion », non pour comparer, mais pour comprendre:

Comprendre la manière dont chaque religion se réfère à cet Absolu que la foi chrétienne désigne comme le Dieu de Jésus-Christ. (Claude Geffré)

Pour terminer cette première épitre hebdomadaire, je noterai que les magnifiques réponses données par Claude Geffré ne peuvent devenir réelles que si nous reconnaissons tous que nos points de vue ne sont que des vérités relatives qui n’épuiseront jamais la vérité qui est mystère de Dieu.

Je peux donc à présent expliquer et mener l’autre à admettre sérieusement ma foi, de même que je peux respecter totalement l’autre sans pour autant remettre en question la radicalité absolue de ma foi en Jésus-Christ… mais seulement du moment où mon interlocuteur acceptera avec moi ce « caractère inaccessible de la vérité absolue »… ce qui n’est pas gagné…

Pour faire simple, je me rappelle qu’hier, M., la fille de mon compagnon affirmait à son frère et sa sœur R. et R. : « Je ne comprends pas comment vous pouvez manger du chocolat, c’est dégueu »… je lui ai gentiment rappelé qu’elle avait le droit de dire « je n’aime pas le chocolat », mais qu’elle n’avait pas le droit de reprocher à ses frère et sœurs de l’aimer…
Lorsqu’Elie Wiesel disait qu’il fallait combattre l’indifférence, il ajoutait : « et pour le faire, une arme existe. L’éducation. Il faut la pratiquer, la partager, l’exercer toujours et partout. Ne jamais se rendre ».

Claude Geffré m’a donné hier une belle éducation sur la question de l’indifférence… Je pense désormais pouvoir vivre dans la reconnaissance totale de l’autre sans pour autant remettre en question ma foi… Je regrette de ne pas avoir trouvé de correspondant cette semaine, car ce n’est que dans l’échange que je pourrai approfondir ma réflexion et mes lectures… Je ne désespère pas… et laisse dormir mon ordinateur pour aller à la rencontre réelle de mon prochain avec qui, je suis sûre, je pourrai poursuivre mon cheminement, partager mes prises de conscience, écouter ses vérités et lui exprimer les miennes… dans notre quête commune de LA vérité qui nous dépassera toujours…

Je vous souhaite un beau week-end et vous retrouverai lundi
Bien à vous
Cécile

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