Chronique du 19 au 25 décembre 2016. Prédication de Noël: Eberhard Jüngel

 

Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant. (Matthieu 2, 9)

Bonjour,

Christ approche! Noël a lieu en cette fin de semaine…. Pour la préparation de cette chronique, j’ai consulté le très beau livre Paroles de Noël, paru chez Labor et Fides en 2013, dirigé par Marc Tétaz. Ce recueil propose des prédications allant de Luther à Jüngel en passant par Calvin, Daillé, Bertrand, Schleiermacher, Barth, Bultmann et Ebeling.

Difficile de faire un choix parmi ces théologiens qui ont tous marqué leur temps et la pensée réformée… Pour une raison toute personnelle, je me suis particulièrement intéressée à Jüngel car il a eu à coeur de réunir théologie et littérature. Moi qui prépare une thèse en littérature, mais qui cherche aussi à me former en théologie, cette réunion m’interpelle.

Je vous propose donc de découvrir cette semaine cette prédication autour de Matthieu 2, 1-12 intitulée A la suite des mages, mais de commencer par une brève présentation de l’auteur et de sa démarche littéraire-théologique,

Belle semaine à vous

Cécile

Lundi 19 décembre

Bonjour,

je reprendrai donc dans les grandes lignes la présentation de Marc Tétaz à cette prédication de Jüngel, afin de nous familiariser avec ce pasteur et sa théologie.

E. Jüngel est né en 1934 et a été professeur de théologie à Tübingen. En 1980, il fait paraître un volume d’article nommé Correspondances:

  • correspondances entre l’homme et Dieu
  • correspondances entre le texte préché et la prédication
  • correspondances entre la situation dont témoigne le texte et la situation de la parole prêchée.

Correspondances est à comprendre comme un mouvement, car Dieu est un Dieu qui vient. Mouvement de Dieu auquel le mouvement de l’homme peut correspondre. Le texte biblique, repris dans la prédication, doit nous mettre en mouvement, nous, aujourd’hui.

Le mouvement qui fait du texte le texte prêché doit être répété par le prédicateur de façon à mettre en mouvement l’auditeur (Jüngel).

Il s’agit donc de repérer le mouvement du texte biblique et de le prêcher dans le but de mettre en mouvement les auditeurs du présent.

L’enjeu est donc l’actualisation du texte afin qu’il prenne sens dans le présent de la vie de l’auditeur.

Dans son livre majeur Dieu mystère du monde, Jüngel fait une synthèse de cette vision particulière de l’herméneutique biblique, marqué par la pensée de Heidegger, Barth et Bultmann. Jüngel étudie de préférence ces trois prédécesseurs lorsqu’il enseigne à Berlin-Est dans les années 1960. Après un passage à Zurich en 1966, il est appelé à Tübingen en 1969 où il conserve son poste jusqu’à sa retraite en 2003.

Ce qui retient particulièrement mon attention, je l’ai dit, c’est l’importance qu’il donne à la littérature dans sa théologie. Pour lui, la prédication comme la théologie doivent traduire le mouvement du texte biblique dans la situation de l’auditeur… cet enracinement dans le présent se fait principalement par la langue. Dans l’attention à la poésie de la langue, Jüngel trouve cette sensibilité au mot, la précision de l’expression qui met en mouvement le texte et émeut (dont l’étymologie signifie mouvoir) l’auditeur.

Dans cette prédication, Jüngel met en résonance le récit de Matthieu avec un poème d’Hofmannsthal… Les mages ont suivi l’étoile, l’auditeur est aussi invité à se mettre en marche, et le poème d’Hofmannsthal donne une perspective encore renouvelée du sens de cette marche: l’indécision du futur où seule la confiance en Dieu peut nous accompagner…

Nous découvrirons donc dès demain ce texte de Jüngel. Nous donnerons encore aujourd’hui l’ensemble du passage de Matthieu sur lequel porte sa prédiction,

belle journée à vous

Cécile

Matthieu 2, 1-12

Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage. »
A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s’enquit auprès d’eux du lieu où le Messie devait naître.
 « A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c’est ce qui est écrit par le prophète :
Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple. »
Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l’époque à laquelle l’astre apparaissait, et les envoya à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant ; et, quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j’aille lui rendre hommage. »
Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant.
A la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie. Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

Mardi 20 décembre

Bonjour,

je vous propose aujourd’hui d’entrer dans cette prédication de Noël de E. Jüngel. Bien sûr, je ne vais pas ici retranscrire l’ensemble de son texte… mais attirer votre curiosité je l’espère sur certains passages et certaines techniques de discours de ce pasteur-théologien.

Après avoir salué sa « Chère communauté », Jüngel se concentre sur le motif de l’étoile. Son approche est littéraire dans le sens où il prend garde à respecter les procédés et thèmes spécifiques à Matthieu:

Elle est vraiment très différente de l’histoire de Noël racontée par Luc […] Dans notre imaginaire religieux et dans les crèches sous l’arbre de Noël, nous avons depuis longtemps réuni idylliquement les deux histoires et leurs personnages. Et même beaucoup trop idylliquement!

En effet, rappelle Jüngel, l’histoire de Matthieu se déroule sur un fond bien plus sombre que celle de Luc:  pas d’armée céleste entonnant « Gloire à Dieu… » mais un épisode politique inquétiant où un roi jaloux projette sur la base d’une prophétie d’éliminer le nouveau né, pas de berges mais les étranges personnages que sont les mages…

Les mages

Les mages sont le premier motif sur lequel se penche Jüngel:

Dans l’entourage du peuple élu, les personnages étranges venus d’Orient ont l’air tout à fait insolites. Ils n’ont aucun des traits caractéristiques de la piété usuelle en Israël. Leur profession est païenne de bout en bout, et c’est en païens qu’ils suivent l’étoile. Et c’est justement par leur paganisme qu’ils sont les représentants de notre humanité, qu’ils touchent quelque chose de fondamentalement humain.

Afin d’appuyer sur ce « fondamentalement humain », Jüngel fait un parallèle avec la tradition littéraire et cite Heidegger qui a noté dans un poème de « L’Expérience de la pensée »:  « Marcher vers une étoile, rien d’autre ». Le théologien développe sur la volonté de l’être humain de suivre une étoile, mais pas n’importe quelle étoile: la sienne, celle qui donnera sens à nos vies, qui nous élèvera comme le dit Hoffmannsthal dans son poème: « près de la barre là haut », afin de connaître « le vol des oiseaux et les contrées des étoiles », et ne pas « mourir en bas ».

Pas d’anges venus du ciel pour rassurer et annoncer dans le texte de Matthieu, mais une étoile. Or, nous dit Jüngel, la Bible met en garde contre la tentation de la superstition, de la quête des rapports mystérieux entre Ciel et Terre… Il faut donc suivre la bonne étoile, sous peine de tomber dans l’idolâtrie.

Le théologien se concentre donc ensuite sur cette étoile, motif dont il va relever la richesse de sens… que nous découvrirons demain!

Bien à vous

Cécile

Mercredi 21 décembre

Bonjour,

païens sont les mages… Jungel insiste: ce sont des hommes dont la science est douteuse aux yeux de la foi: mais les mages la cherchent. Jüngel nous exhorte à nous rappeler que certaines personnes pieuses n’ont jamais été en chemin, alors que certains incroyants croient déjà avant même de savoir ce que c’est… comme le dit Jüngel, l’étoile lui sur cette histoire et passe nos frontières terrestres. Arrêtons-nous aujourd’hui avec lui sur ce motif.

L’étoile

L’étoile de Nöel… chacun peut, comme les mages, décider de la suivre… mais il s’agit de ne pas confondre cette étoile avec ses propres envies, ses propres projets. Les mages le disent: « nous avons vu son étoile se lever ».

Jüngel remarque que lorsque l’on suit l’étoile de Jésus, tout se passe bien, et que les mages sont emplis d’une grande joie. Ils sont sortis d’abord de leur pays, puis d’eux-mêmes. Ils ont quitté leur route propre pour suivre celle du Christ.

A l’inverse, Hérode à Jérusalem n’a pas compris que cette étoile d’un autre ferait la joie de tous… On explique pourtant sa signification, on annonce un roi messianique… mais personne ne se met en mouvement. Le récit de Matthieu n’est pas pure joie, il annonce aussi une histoire de mort: un combat des ténèbres contre la lumière, nous dit Jüngel.

Le théologien conclut néanmoins:

Mais pour l’instant il ne s’agit que de l’ombre des ténèbres. L’étoile de Noël luit plus lumineuse. Elle conduit les mages au but désiré. L’étoile perd alors son intérêt. Sa lumière n’avait d’autre fonction que de conduire à celui qui est la lumière et la vie. L’intérêt pour l’étoile cède le pas au regard pour l’homme. Mais seulement pour l’homme chez qui la lumière éternelle vient éclairer les ténèbres.

Oui, Christ vient et cela peut nous faire oublier toutes nos étoiles pour porter notre regard sur ce petit enfant qui est notre lumière… et demain, nous verrons que cette joie à se mettre en mouvement pour lui est couplée à l’adoration… les cadeaux des mages feront l’objet de notre attention.

Belle journée

Cécile

Jeudi 22 décembre

Bonjour,

après avoir suivi l’étoile du Christ, les mages l’adorent… laissons la parole à E. Jüngel. Ses mots, même traduits en français, sont pleins de poésie dans ce passage:

Adoration, adoration d’un enfant humain par des hommes – voilà sur quoi s’achève l’autre histoire de Noël, que l’Eglise raconte à la fête de l’Epiphanie. De même que tout l’évangile de Matthieu s’achève sur l’adoration de Jésus-Christ. A la fin de l’évangile, les disciples se prosterneront devant le Ressuscité exactement comme les mages se sont prosternés au début devant l’enfant.

Jüngel est sensible à la forme du texte, ici à son parallélisme. En tant que littéraire, j’aime beaucoup prêter attention au sens présent dans l’agencement d’un texte qui nous en dit souvent tout autant que le récit…

Jüngel continue en s’attardant sur la nature de l’adoration:

Adoration d’un homme – ce serait incontestablement la pire forme de blasphème, mais aussi de mépris de soi, si dans cet homme Dieu lui-même n’était pas là – lui seul est digne de gloire, d’honneur et d’adoration. Mais lui, justement Dieu, dans cet homme.

La fine articulation entre respect de Dieu et respect de soi me parle beaucoup: en effet, adorer un être humain conduit à se rabaisser, alors qu’en Christ nous sommes tous frères et soeurs, égaux: ce qu’on oublie trop souvent: soit l’on se méprise (je ne suis pas à la hauteur, etc.) soit l’on méprise l’autre (sa vie reflète bien son manque de foi, etc)… Christ est un cadeau fait à l’homme, et c’est l’amour de Dieu, de soi et du prochain que nous pouvons déballer à Noël!

Les cadeaux

Oui, nous dit Jüngel:

L’adoration de Jésus Christ par les mages au début de l’évangile et par les disciples à la fin, c’est en même temps la promesse que Dieu veut être pour toujours avec l’homme. L’adoration de Jésus, l’enfant humain, révèle que le Dieu tout-puissant, le Dieu divin est pleinement humain. Il est même si humain qu’il se laisse offrir des cadeaux par les hommes, lui le Dieu éternellement riche. Déballer des cadeaux fait aussi partie de l’adoration de l’enfant.

Une belle manière de nous dire que nous pouvons, à Noël, voir les cadeaux non sous leur forme commerciale, mais comme signes de notre envie d’adorer ce Dieu qui est devenu homme… En offrant des cadeaux, nous pouvons redire à Christ notre envie de le louer et de l’adorer, en même temps que nous tentons de répondre à son appel à aimer notre prochain… Arrivons-nous vraiment à offrir à nos proches cette assurance de l’amour de Dieu en Christ à travers les étrennes?

En déballant nos propres cadeaux, avons-nous en tête que c’est l’amour du Christ que nous souhaitons accueillir par ce geste?

Méditons sur le sens des cadeaux, étendons-le à notre foi: leur nature et leur destinataire pourraient alors bien changer… car notre vrai cadeau c’est le Christ, et notre prochain, ce n’est pas seulement notre oncle ou notre petit-fils… Remettre l’adoration du Christ au coeur des cadeaux: voici un de mes voeux pour ces fêtes!

A demain et belle journée

Cécile

Vendredi 23 décembre

Bonjour à vous!

A la veille de la veille… peut-être êtes-vous un peu stressés… Pourtant, et je vous le souhaite, c’est finalement à la joie à laquelle nous invite Jüngel dans sa prédication sur Matthieu…

Le théologien rappelle que l’adoration n’est pas seulement le renoncement (les mages retournent chez eux) ou encore la sauvegarde de ses intérêts (adorer Jésus ne « rapporte » rien). L’adoration des mages est simplement l’expression de la joie.

La joie

Jüngel place l’adoration et les cadeaux des mages sous le signe de la joie:

Notre texte ne peut trouver de mots trop forts lorsqu’il décrit leur joie: « Ils se réjouissaient même beaucoup d’une joie immense », lit-on dans le texte original. Qui se réjouit ainsi sans limites a fait tout seul le pas dangereux au-delà de soi: il est vraiment hors de lui de joie, et il ne pourrait rien lui arriver de mieux.

Oui la joie est le signe d’une foi vécue pleinement: nous sommes dit Jüngel à la fois éloignés et proches de nous dans la joie:

Dans la joie -là, ni le renoncement ni l’intérêt propre ne jouent un rôle. Dans la joie, -là, on donne ce qu’on a et on prend ce qui vient. […] Dans la joie qui adore, l’homme se libère de soi-même et il est pourtant lui-même sans risque de confusion.

Après avoir offert leurs cadeaux, les mages disparaissent. De même que l’étoile… Cela ne veut pas dire qu’ils sont « jetés aux ordures » nous dit Jüngel… Contrairement au Maure d’une chanson de Schiller dont on dit qu’il a rempli son rôle et peut s’en aller, les mages ont un tout autre avenir: « Le Dieu qui se laisse adorer dans la personne d’un enfant humain ne jette aucun homme » nous dit Jüngel qui ajoute: « au contraire: devenu lui-même homme, il s’occupe de chaque homme ».

Cela ne veut pas dire que la vie s’annonce toute rose, parfaite et sans douleurs, mais que « où que nous devions aller, quelle que soit l’étoile que nous suivions, et quelle que soit la fin qui sera la nôtre, il est auprès de nous »…

Dans la joie de savoir Dieu parmi nous, malgré un avenir qui peut nous sembler sombre, nous pouvons avec Jüngel nous remémorer ce vers d’un choral de Klepper:

« Bien des nuits vont encore tomber sur la douleur et la faute des hommes. Pourtant marche maintenant avec tous l’étoile de la faveur divine » (Klepper, « La Nuit est avancée », choral luthérien)

Que la lumière de l’étoile vous guide et vous rassure, que ce petit enfant éveille en vous l’émerveillement et la joie car Dieu vient à nous en Christ…

Je vous souhaite de très belles fêtes

Cécile

 

 

 

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