Chronique du 5 au 11 décembre 2016. La lectio divina, prier la Parole de Dieu

 

dsc00931-2Amen, amen je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en celui qui m’a envoyé a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. (Jn 5, 24)

 

Un fraternel bonjour à toi, chère lectrice, cher lecteur !

Comme je l’avais évoqué dans l’une de mes précédentes chroniques, il me paraît d’un grand intérêt de redécouvrir la puissance des affirmations protestantes érigées comme piliers de la Réforme et de les éclairer en puisant dans la richesse que les siècles de chrétienté nous ont laissé. Je vous propose donc cette semaine une réflexion sur le fameux Sola Scriptura, l’Ecriture comme seule autorité, comme norme au-dessus de toute norme. Je me suis demandé quels rapports j’entretiens personnellement avec la Bible. J’ai envie cette semaine de faire une brève introduction à un certain type de lecture, la lectio divina, qui, une fois bien comprise, me semble tout à fait avoir la capacité de renouveler notre lecture protestante.

Nous suivrons au fil des jours la pensée d’Enzo Bianchi, que j’ai déjà évoqué dans une chronique précédente, par son ouvrage dont le titre rend toute l’intensité de la lectio divina : Prier la Parole. Un livre qui m’a marqué par sa force percussive et sa pensée approfondie.

Bonne lecture !

Guillaume

Lundi 5 décembre

Rencontrer le frère Bianchi aide à comprendre son écriture. Ne mâchant pas ses mots, il s’enflamme lorsqu’il s’agit de parler de l’essence de la Parole de Dieu. Ce livre est fidèle à son caractère. Ici, c’est notamment avec les Pères de l’Eglise qu’il mène un travail approfondi sur la lectio divina.

Nous allons aujourd’hui parcourir le premier des cinq chapitres de son livre, formant une grande introduction à la lectio divina. Il est impossible de comprendre véritablement ce en quoi elle consiste si nous n’étudions pas d’abord ce qu’est la Parole.

L’usage actuel de la Parole

Pourquoi ne pas revenir au Christ, parler avec le Christ, écouter le Christ ? C’est à lui que tu parles quand tu pries, c’est lui que tu écoutes quand tu lis les divines Ecritures. Ambroise de Milan, « Des devoirs des ministres sacrés (PL 16, 50A) ».

Conscient de la redécouverte de la lecture de la Bible dans le milieu catholique d’après le Concile Vatican II, il reste tout de même perplexe face à certains usages de la Parole. Il constate par exemple une recrudescence au niveau de la production de publications traitant des Ecritures. Cela lui paraît suspect pour plusieurs raisons, notamment une sorte de frénésie de la part de nombreux auteurs, le risque étant qu’ils n’aient pas eu le temps de saisir l’intuition profonde des textes. Enzo Bianchi pointe aussi du doigt une actualisation trop rapidement faite, et donc une présentation insuffisante du texte amenant une réduction du message.

En dernier lieu, Bianchi reste perplexe devant ce que ce nouveau genre publication a amené, à savoir qu’il

favorise la passivité personnelle et communautaire face aux textes proposés et exempte le prédicateur aussi bien que l’auditeur d’un effort personnel. C’est ainsi que l’on a proposé des « sommaires » de prédication qui dispensent de la préparation, de la pénétration et surtout de la prière du texte, essentielle au prédicateur, pour qu’il en donne un témoignage véridique, et à l’auditoire, pour qu’il en ait une compréhension profonde.

On voit ici poindre le cœur du discours : compréhension profonde, prière du texte, ce sont les conditions nécessaires pour que ce dernier devienne véritable Parole et donc véritable nourriture. Le ministre, étant serviteur de la Parole (Actes 6, 1-4) ne peut pas, selon Bianchi, lire cette Parole en passant, mais devra absolument d’abord la lire et la méditer longuement, la prier.

Mais ce risque de superficialité ne touche de loin pas que les ministres ! Ainsi Enzo Bianchi reste également perplexe devant les groupes communautaires laïques de partage biblique pratiquant une actualisation thématique de la parole. En effet, le risque est grand de se focaliser sur des textes parlant de certains thèmes d’actualité, discriminant ainsi un panel immense de textes ne contenant pas ces thèmes, ou plutôt ne correspondant pas exactement au sujet que l’on a envie de traiter. Cela a pour conséquence un appauvrissement de la richesse biblique menant à une certaine tiédeur… Il y a donc bien une certaine exigence face à l’entier de la bibliothèque que constitue la Bible.

Frère Enzo nous exprime ensuite une méfiance qu’il ressent à propos d’un type de lecture, la méditation, dans son sens le plus couramment répandu. La lectio divina n’est pas cette méditation-là, centrée sur soi. Comme on l’entend habituellement, elle est un effort, une quête dans laquelle la volonté joue un grand rôle, puisque le croyant est moins un contemplatif qu’un « faiseur d’exercice ». Le grave défaut de cette méthode est qu’elle est anthropocentrique, c’est-à-dire qu’elle cherche la pure intériorité de l’individu. C’est une forme de spiritualité égocentrique. Or, et c’est là un point capital pour saisir l’enjeu de la lectio divina, la véritable méditation chrétienne est toujours théocentrique, centrée sur Dieu, mais jamais centrée sur soi. C’est dans cette acception-là qu’il s’agira de comprendre le mot « méditation » dans la suite de cette chronique.

La lectio divina n’est pas une méditation qui est faite pour en tirer du bien. Bien sûr, cela peut arriver. Comme le dit si bien l’auteur :

si cela arrive, c’est une chose en plus, mais l’authentique méditation chrétienne tend à une seule fin : accroître la communion avec Dieu. Et cette communion, on la trouve par la libération des sens, par la descente en profondeur pour y chercher l’unité, la source de l’être et de l’agir dans une relation avec l’Autre qui se pose face à nous et nous éclaire : avec Dieu. Le chrétien ne peut se pencher sur lui-même s’il ne centre son regard sur Dieu !

Après cette première introduction, dressant un dur regard sur les pratiques actuelles, nous éclaircirons un peu la notion même de « Parole de Dieu », nous la mettrons en scène dans la liturgie et enfin nous nous plongerons dans une courte formation à la lectio divina.

Belle journée !

Guillaume

Mardi 6 décembre

En effet, dans les paroles de l’Ecriture divinement inspirée se trouve caché le Royaume des cieux et il se découvre à ceux qui persévèrent dans la prière, la paix du cœur, les psaumes et les lectures, tout ce par quoi l’esprit reçoit d’ordinaire l’illumination. Saint Nil du Sinaï, Lettre 295 (Patrologia Graeca 79, 529C.)

Un chaleureux bonjour en ce jour de la Saint-Nicolas !

Combien de fois l’argument de l’autorité de la Bible a-t-elle été invoquée comme fondamental protestant ? Combien de fois nous référons nous à tel ou tel verset biblique, connu par cœur depuis parfois bien longtemps ? Mais au fait… qu’est-ce que la Parole de Dieu ? Enzo Bianchi répond, faisant ainsi un pas de plus en direction de la découverte de la lectio divina.

La Parole de Dieu

Premièrement, elle est vivante, car elle est un message de Dieu à l’Homme, à tout Homme. Elle est véritablement un appel adressé à la personne afin qu’elle connaisse Dieu personnellement, qu’elle rencontre le Christ et vive pour lui et non plus pour elle-même. Elle est une parole venant de Dieu et qui conduit vers Dieu. Il apparait donc qu’une approche purement intellectuelle est largement insuffisante. La lecture doit donc se faire dans la foi et pénétrée de l’Esprit Saint : l’on comprend qu’il s’agit bien plus rechercher un engagement entre Dieu et nous qu’un accroissement de connaissance : C’est Dieu qui nous parle et nous qui l’écoutons, c’est-à-dire que nous devons nous approcher pour conclure une alliance. La Parole de Dieu ne peut donc en aucun cas être réduite à un livre d’inspiration ou comme un exposé idéologique.

Bianchi reprend ensuite une dynamique hébraïque perdue avec notre approche largement puisée chez les grecs. Il parle de la Parole de Dieu en tant que parole de vie, et nous dit que selon sa racine hébraïque, parler signifie exprimer ce qui est dans, au fond des choses, rendre cela visible. Ainsi, lorsque Dieu parle, il crée, il les fait émerger. La Parole est donc réellement efficace, elle ne s’oppose pas à l’action, mais contient cette dernière en elle-même : elle est une semence (Matthieu 13, 19) qui contient en elle-même la vie (Deutéronome 32, 47).

On constate également un mouvement général : la parole était universelle mais c’est par les patriarches qu’elle est révélée, elle était céleste mais elle vint se reposer sur une ville, Jérusalem, parmi les hommes. Elle était éternelle mais se fit temporelle en Jésus, homme comme nous. Elle s’est révélée Personne, miroir de Dieu. Le Christ est donc sa récapitulation et son accomplissement total (II Corinthiens 1, 19ss).

Mais alors, quid de la lectio divina ? Le frère Enzo y répond sans laisser place à la superficialité d’une définition trop hâtive :

Elle consiste donc en ceci : chercher le Christ, « lui que je cherche dans les livres », comme l’écrit Augustin. Elle est une lectio divina, une « lecture » sacrée ou « divine ». Mais sans aucun doute, traduire le terme de lectio l’appauvrit. C’est plus qu’une lecture, terme trop superficiel pour nous ; c’est moins qu’une étude, terme trop intellectuel ; c’est différent de la méditation, terme trop piétiste et volontariste. Nous préférons donc, en ces pages, garder le terme de lectio divina, ou bien le traduire par « Parole priée » ou encore « prier la Parole ».

La liturgie de la Parole

La lecture de la Parole s’ancre collectivement dans la liturgie, comme on peut l’observer dans l’Ancien Testament (voir le chapitre 9 du livre de Néhémie). On peut y découvrir que lors de chaque sabbat, le peuple accueillera la Parole de Dieu et pourra continuer à vivre dans la foi, chacun dans son village. Ainsi, même dans les petits centres, pauvres et perdus, la Parole de Dieu pourra être proclamée. Jésus également pratique cela, et lui-même nous donne un nouvel approfondissement pour une méthode de lectio divina : On remarque qu’il rapporte à aujourd’hui la Parole de Dieu.

Lorsqu’il lit le passage d’Esaïe 61, les auditeurs perçoivent que cette parole, vieille de plusieurs siècles, retrouvent son aujourd’hui dans la proclamation de Jésus. Selon Bianchi, c’est cela que nous devons renouveler chaque fois que nous faisons une lectio divina, sans quoi nous allons nous placer uniquement sur un plan spéculatif, sinon archéologique. « Aujourd’hui s’accomplit » : il nous faut saisir et sans cesse recréer l’aujourd’hui de la Parole. Cela ne vient pas de nous-même : c’est en Christ que nous pouvons trouver la capacité de donner au texte un « aujourd’hui ».

Dans la liturgie de la Parole, c’est le Christ qui explique le texte à nos cœurs, par la puissance du Saint Esprit, et qui aujourd’hui le rend actuel, à la proportion de la foi de chacun. Voilà pourquoi, conclut Bianchi, la lectio divina doit être précédée d’un effort de prière, d’une préparation à lire la Parole d’un cœur libre.

Pour résumer d’une très belle façon, voici ce que dit le frère Enzo :

Le lieu privilégié où l’Ecriture devient Parole est la Liturgie. Nous avons vu un témoignage de ce processus dans le passage de Néhémie et dans celui de Luc concernant le culte synagogal célébré par le Christ à Capharnaüm. Dans la liturgie, la Parole redevient vivante et efficace parce que le Christ est présent et il la préserve de se figer en document.

De la liturgie de la Parole à la lectio divina

On a vu la place absolument nécessaire et centrale de la liturgie comme oreille collective attentive à ce que Dieu dit. Il y a cependant quelques raisons pour lesquelles le contact personnel avec l’Ecriture est essentiel et indispensable.

Premièrement en effet, la parole ne reste pas écrite, elle est Parole que Dieu nous adresse personnellement. Ainsi, la seule condition pour que le message de Dieu nous atteigne dans notre for intérieur est l’écoute attentive de ce qu’il a à nous dire, par la prière de la Parole, lieu privilégié pour cette écoute. La deuxième raison se situe dans la préparation à cette écoute : il s’agit de commenter la Parole par la Parole et donc d’en avoir une connaissance véritable. Enzo Bianchi précise que cela n’est possible que s’il existe une amoureuse assiduité vis-à-vis de la Parole. Le but serait que le croyant puisse vibrer lors de la proclamation de la Parole, tant il est en mesure de faire des liens avec d’autres textes.

On peut, afin de comprendre le mouvement qui doit s’opérer, comparer le dialogue collectif du peuple dans la liturgie avec le dialogue individuel, personnel de la lectio divina.

Arrêtons-nous ici concernant cette introduction longue mais nécessaire sur la Parole. Dès demain nous entrerons plus avant sur le chemin de la lectio divina.

Au frère Enzo de conclure :

Le danger qui nous guette toujours est l’écoute superficielle de la Parole de Dieu. La Parole entendue est comme la semence jetée par le semeur : il faut, après l’avoir entendue, lutter contre le démon qui risque de venir nous la voler ou semer de l’ivraie. Lutte donc contre l’écoute superficielle de la parole (semence sur la route), contre la difficulté de la garder (semence entre les pierres), contre la peur de la laisser croître (semence entre les épines) (cf. Matthieu 13, 18ss et 13, 24).

Belle journée, fêtez-bien !

Guillaume

Mercredi 7 décembre

Cherchez dans la lecture, vous trouverez dans la méditation ; frappez par la prière, vous trouverez dans la contemplation. Guigues le Chartreux, Lettre sur la vie contemplative, chap. 3.

Bonjour,
Nous entrons pour les trois jours à venir dans une courte formation à la lectio divina. Lecture, méditation, prière en sont les fondamentaux, pour la piété juive comme pour la piété chrétienne la plus ancienne. Le croyant sait, quand il prend en main l’Ecriture, que ce n’est pas par lui-même qu’il ne peut la comprendre mais que c’est uniquement par la grâce de Dieu que le texte devient Parole.
Ici, Enzo Bianchi se sert d’une suggestion de Guigues le Chartreux, moine ayant vécu entre le 11ème et le 12ème siècle, qui fournit un schéma idéal et tout à fait valide pour une formation à la lectio divina. Vous aurez peut-être reconnu le passage qu’il paraphrase dans la citation introduisant ce jour… Il s’agit de l’évangile selon Matthieu, chap.7, verset 7 : Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira. Par sa paraphrase, Guigues nous donne une méthode, permettant aux frères et sœurs de la communauté de Bose, pratiquant la lectio divina, de paraphraser à leur tour :

Demandez l’Esprit, vous recevrez la capacité de lire.
Demandez l’Esprit, vous recevrez la lumière.

Demander que l’Esprit de Dieu vienne illuminer tout notre être, Bianchi en fait l’attitude première et fondamentale afin que la rencontre avec le Seigneur soit possible. « Ouvre mes yeux, Seigneur » : la condition dans laquelle nous nous trouvons est celle de la personne qui crie devant l’Ecriture.
La prière d’illumination, précédant les lectures bibliques dans notre liturgie communautaire, est exactement dans cette optique. Nous pouvons prier, à la suite de Jean Chrysostome : « Ouvre les yeux de mon cœur afin que je comprenne et accomplisse ta volonté…, illumine mes yeux de ta lumière ». Allez un soir du temps ordinaire à Grandchamp : les sœurs commencent (et donc préparent !) l’office par le v. 15 du Psaume 51 : Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange !
Toute parole ne devient donc vivante que par l’Esprit. En termes savants, il s’agit de l’épiclèse, invocation de l’Esprit-Saint. Lors de la lectio divina, il s’agira pour le pratiquant d’invoquer l’Esprit en se souvenant de la grande épiclèse eucharistique qu’est l’Eglise. En d’autres termes cela signifie que même si l’on pratique la lectio seul dans la plus haute chambre de la maison, l’invocation se fait en union avec tous les chrétiens, réunis autour de la table à laquelle les invite le Christ lui-même.
Bianchi conclut : Ainsi s’évanouit tout danger de consommation privée de la Parole du Seigneur, le danger d’une interprétation trop subjective, le danger du rêve ou de l’arbitraire, et l’approche privée de la Parole devient sacrement de l’unité de l’Eglise et sacrement de la Parole comme source unique de la Révélation du Seigneur.
En réalité, on demande L’Esprit dans la certitude qu’il nous sera donné, car c’est l’unique demande qui sera avec certitude toujours exaucée, l’Esprit étant la « chose bonne » par excellence que le père ne peut refuser à son fils. (Luc 11, 13)
Nous constatons donc que nous ne sommes pas maîtres sur notre lecture. L’un des fruits de l’épiclèse est la docilité, attitude que l’Homme doit rechercher et s’imposer, mais qui dépend de l’Esprit. Pour le frère Enzo, ce moment n’a que trop été négligé jusqu’à présent en Occident. Il nous incite par là à toujours aller plus loin, à ne pas nous en tenir à une lecture purement intellectuelle ou spéculative. Comment faire ? Toujours la considérer comme une lecture à deux, nous et l’Esprit. Nous crions : « Seigneur, viens ! » et alors le Christ se détache du texte, il vient et se montre aux yeux de notre foi.
Pour cela, la docilité est nécessaire. La venue de l’Esprit, préparée par la prière et la docilité, produit un détachement de moi-même : l’abandon à l’action divine est condition nécessaire, le centre n’étant pas le « moi ». Bianchi pense qu’il est indispensable de faire un effort pour nous détacher de notre propre discours personnel, de ce schéma logique qui nous habite, en cherchant à nous défaire de tout égocentrisme pour ne plus regarder et chercher que Dieu. Voilà une exigence pure, élémentaire qu’il faut selon lui mettre en relief, aujourd’hui surtout ou le rythme de la vie et l’assourdissement général nous rendent bien difficile l’entrée naturelle dans cette dimension spirituelle.
La lecture de chapitre du livre d’Enzo Bianchi m’a permis de comprendre une parole liturgique qui est dite notamment en notre Collégiale, lors du culte dominical. Le détachement dont il vient d’être question permet l’élévation : « En haut les cœurs ! » Sortir de nous-même pour nous concentrer davantage sur le Christ. « Elevons notre cœur et nos mains vers le Dieu qui est au ciel ! » (Lamentations 3, 4)
Mais attention cela n’est pas sans risque, comme Frère Pierre-Yves de Taizé le dit très justement : c’est une attitude qui « ne doit pas évoquer un état de sublimité, une exaltation romantique qui confine à l’orgueil, alors qu’au contraire la prière nécessite et opère un dépouillement intérieur de l’être, une humilité, et pour tout dire un approfondissement plus qu’une exaltation ». L’élévation vers Dieu est l’attitude qui tend l’oreille vers Dieu et qui converse avec lui. On pourrait donc dire que la docilité fait l’élévation et que l’élévation fait l’attention.

Voici le dernier thème abordé aujourd’hui : l’attention comme attitude d’écoute vis-à-vis du Seigneur qui nous parle. C’est là ce qui nous est demandé dans ce dialogue avec Dieu, être des auditeurs attentifs. Une communication mystérieuse et intime se crée ainsi entre le fidèle et la Parole, communication toujours fécondée par l’Esprit qui l’illumine. Si l’attention est totale, l’abandon complet, alors la pleine adhésion à Dieu est facile, si nous restons, comme le dit Grégoire le Grand, « suspendus » à l’amour de Dieu ».
Que ce long développement vous permette d’entrer sur un chemin fécond !
Belle journée,

Guillaume

Jeudi 8 décembre

La lecture se mue en assiduité, l’assiduité engendre la familiarité, et la familiarité fait naître la pleine confiance. Saint Jérôme, lettre 45, 2.

Bonjour à chacun et à chacune !

Pas à pas, nous explorons les fondamentaux de la lectio divina. Il s’agit maintenant de nous approcher de la lecture. Au fait… que signifie « lire la Parole » ? Comment lire et dans quel but?

Cherchez dans la lecture, vous trouverez par la méditation

Lire. Mais dans quelles conditions ? Première indication : elle concerne le temps. A chacun de trouver le moment opportun et adapté à la lectio divina. Je pense qu’il est important de considérer la spécificité de chaque personne. Pour l’une le meilleur moment sera le matin tôt, pour l’autre le soir tard, pour la troisième sur la pause de midi… Une chose cependant, c’est le besoin de régularité. Pour cela, il n’y a que l’exercice, l’ascèse du temps, qui permet de ne pas jeter la lecture et la prière dans l’inconsistance, pour reprendre le mot de Guillaume de Saint-Thierry. La lectio divina ne peut donc pas avoir lieu, pour que l’on puisse espérer ses fruits, qu’à un moment perdu, qu’à l’heure « qui reste », dans la journée. Il y a concernant le temps consacré à la lectio une exigence difficile de recueillement, dans le secret et la solitude (Matthieu 6, 6).

Ainsi nous sommes préparés à entrer dans le monde de Dieu et à sentir sa proximité : « Tu es proche, toi, Seigneur » (Psaume 118, 151). Nous prenons plus ou moins facilement conscience de Sa Présence. Cette perception provoque une double réaction : joie et respect, choc du sentiment de petitesse. Il ne s’agit pas là d’un choc sentimental, mais véritablement spirituel.

Au temps opportun vient s’ajouter la lecture de passages adéquats et déterminés. Deux méthodes sont possibles : suivre un lectionnaire ou lire un livre biblique de manière suivie. En aucun cas il n’est question d’ouvrir la Bible là où se trouve notre préférence… cela reviendrait à réduire la Bible à un livre dans lequel on chercherait ce que l’on veut trouver… Que le lecteur ne cède donc pas à cette tentation et se laisse conduire avec obéissance là où l’Esprit voudra le guider.

Enzo Bianchi livre ici un message fort :

Ecouter la Parole de Dieu dans la foi signifie aussi être prompt à écouter un message difficile, étranger, exigeant, un message qui peut sembler à première vue incapable de me concerner. Le texte peut aussi « ne rien me dire », mais le dialogue d’amitié n’est pas fait seulement d’échanges de parole, il y a aussi des silences qui peuvent être fort éloquents ; ils disent à Dieu mon vide face à sa plénitude qui se révèle en moi dans sa Parole, et à moi, ils me disent la nécessité de me soumettre radicalement au texte […]. De tels silences sont souvent salutaires, même s’ils portent la marque de la sécheresse spirituelle, car ils nous aident à fixer notre attention sur Dieu seul, à l’attendre dans la lecture de la Parole et à le louer avec ce silence qui seul peut nous faire prendre conscience de notre incapacité à prier.

Mais que faire des textes difficiles, une parole obscure ? Elles ne doivent pas provoquer la spéculation, mais bien plutôt nous ouvrir au sens d’un message qui nous dépasse. Saint Macaire l’exprime ainsi :

Soyez content de tout ce que vous pouvez comprendre et cherchez à le mettre en pratique ; alors ce qui reste caché sera révélé à votre esprit

Personnellement, et cela doit venir du parcours de formation que j’ai suivi dans l’EREN, je suis plutôt attentif au fait de ne pas assujettir la parole à ma volonté, et cela me permets de toujours réfléchir à deux fois quand il s’agit de mettre la parole en pratique : Est-ce ma volonté ou celle de Dieu ? Je dirais donc que j’ai une position moins radicale que Macaire.

Enfin, et cela rejoint un peu ce qui a été dit plus haut, l’ultime caractéristique de la lecture est l’assiduité. La continuité est nécessaire, car elle s’oppose à la dispersion et aide à assimiler la Parole, à l’accueillir, à la mémoriser, à en concentrer en soi le contenu. Il faut lire et relire l’Ecriture pour qu’elle pénètre l’esprit et le corps du croyant.

Si nous sommes spirituels, nous sommes assoiffés, et seule la Parole peut rassasier ce désir. Il faut donc s’immerger dans la Bible, faire corps avec elle, la rechercher et la fréquenter sans cesse.

Munis de ces précisions, nous pouvons donc nous mettre à lire. Mais lire le texte ne suffit pas. Il faut lire le texte en lui-même et le contempler, puis s’arrêter aussitôt après, sans encore engager d’autres facultés que l’attention, nous fait comprendre Enzo Bianchi. Il s’agit d’écouter et d’accueillir avant même de réfléchir, c’est-à-dire écouter la parole de manière vitale. La lecture est faite avec tout l’être : avec le corps, car normalement on prononce les paroles avec les lèvres, avec la mémoire qui les fixe, avec l’intelligence qui en comprend le sens. Il n’y a pas à chercher l’efficacité ou l’émotion sensible.

Ce qu’il faut, c’est acquérir les yeux mêmes de Dieu, et l’on se rend proche d’un tel regard en apprenant à voir le monde comme lui l’a lu et vu : l’Ecriture n’est-elle pas ce que, de l’homme et du monde, Dieu lit et voit ?

Il s’agit d’entendre la voix, écouter la Parole qui vient à nous, toujours dans un aujourd’hui, c’est-à-dire comme si elle était prononcée aujourd’hui pour la première fois. Puis… il nous faut demeurer dans la parole : « Si vous demeurez dans ma Parole, vous serez vraiment mes disciples, vous connaîtrez alors la vérité » (Jean 8, 31) Voilà les points essentiels à une lectio divina, car à ce stade jaillit la prière pure, et la fin de la lectio est atteinte.

Cherchez dans la lecture !

Dans la lecture, il faut en effet chercher, c’est-à-dire méditer. Mais que chercher ? Ou quoi ? Avec quelle faculté et quels moyens ? Il s’agit de faire l’analyse renouvelée du texte, prêter attention aux mots, au contexte. On peut s’aider de quelque commentaire, ancien  (chez les Pères de l’Eglise par exemple) ou moderne, mais il ne faut pas perdre de vue que la fin unique et ultime de la lectio est la méditation du texte. La compréhension du texte se fait, dans la lectio divina, éclairant la Bible par la Bible elle-même.

Mais la partie la plus importante de cette recherche dans la lecture est la rumination. On peut dire qu’il est nécessaire de mastiquer la parole. Si dans la lecture, c’est l’attention qui est primordiale, dans la rumination, c’est la mémoire qui importe, pour répéter les paroles et les graver profondément dans son cœur.

Ruminer la Parole, c’est manger spirituellement l’Ecriture, et ainsi l’Ecriture devient nourriture et breuvage dans ce prolongement contemplatif de la réflexion.

La meditatio

Voici donc maintenant quelques mots sur la méditation. Après la vraie lectio proprement dite, vient la ruminatio qui introduit à la meditatio. La méditation consiste, toujours selon Bianchi, à faire passer la Parole de Dieu dans la vie afin qu’elle y devienne un instrument de prière. La Bible ne nous donne que peu d’indications pour savoir comment méditer. On peut éventuellement voir un exemple en le psaume 118, qui est proclamation et reprise successive d’un thème. Guigues, de son côté, nous donne un exemple concret de méditation, et l’on remarquera la différence entre sa méditation et celle que l’on peut observer à notre époque.

Son point de départ est le verset : « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Matthieu 5, 8). Il part donc en quête du « cœur pur ». Il ne pense pas à la confrontation de soi-même avec l’Ecriture, mais la pureté du cœur lui rappelle les qualités de celui qui entre dans l’intimité du Seigneur. Avec le Psaume 50, 10 : « Seigneur, crée en moi un cœur pur » : c’est donc Dieu qui peut créer la pureté et nous renouveler l’esprit et le cœur.

Dans la méditation, on recueille la saveur, on accroit le goût toujours plus grand de la Parole de Dieu.

Isaac de Ninive nous apprend que « dans la méditation, les paroles acquièrent une suavité particulière dans la bouche, et (que) l’on peut répéter interminablement la même parole sans en être lassé ». On reste sur le même texte et l’on n’avance pas, on n’a pas besoin d’autre chose, sinon de méditer toujours plus en profondeur. Et ainsi la Parole de Dieu me parle, ou plutôt Dieu même me parle, et la Parole me dit et me demande ce que hier elle ne me disait pas et ne me demandait pas,

nous révèle frère Enzo en guise de conclusion.

Bonne réflexion, portée par l’Esprit, et belle journée !

Fraternellement,

Guillaume

Vendredi 9 décembre

Rien ne réjouis tant mon esprit que le moment où vers toi, mon Dieu, je lève le regard simple d’un cœur pur ! Tout se tait, tout est calme ; le cœur brûle d’amour, l’âme déborde de joie, la mémoire est pleine de force, l’intelligence de lumière. Et l’esprit tout entier, enflammé du désir de voir ta beauté, se voit ravi dans l’amour des réalités invisibles » Jean de Fécamp

Bonjour !

Bienvenue pour cette dernière partie de la réflexion sur la lectio divina !

L’homme qui écoute la Parole s’élève à la dignité de « l’homme qui répond » au Créateur. L’autre phase de la lectio commence alors…
Frappez dans la prière, vous entrerez dans la contemplation
Nous voici arrivés au but de la lectio : la contemplation de Dieu dans la prière. Bien sûr, la prière peut prendre des formes très diverses en fonction des personnes.

Nul besoin donc d’en dire trop. Avec la lecture tendant à la méditation, on entre en conversation avec Dieu dans l’esprit et l’attitude du texte. La Parole est venue en nous, et maintenant elle retourne à Dieu sous forme de prière. Saint Augustin disait : « Quand tu écoutes, Dieu te parle ; quand tu pries, tu parles à Dieu ». Le mouvement est complet.

Bianchi considère cela comme la véritable prière chrétienne, malheureusement n’ayant été que trop influencée par le monde païen, dont on a hérité une prière de pure demande. Mais l’authentique prière chrétienne naît en réalité de la Parole de Dieu et s’en nourrit. Pour Guillaume de Saint-Thierry, la prière méditative est celle qui monte d’un cœur touché par la Parole divine. La prière est au fond ma réponse à Dieu.

Les « anawim », les « pauvres » du Nouveau Testament répondent, en effet, à la parole de Dieu, dans le Benedictus (Luc 1, 67-79), le Magnificat (Luc 1, 46-56), le Nunc dimittis (Luc 2, 29-32), en lui redisant, avec les mêmes mots, ce que Dieu avait dit dans les livres de l’Ancien Testament. Prière franche, forte et puissante que celle qui jaillit de la lectio divina !

L’oratio, la prière, connaît nécessairement plusieurs phases. Après une joie intense, presque ivresse d’amour pour le Seigneur (précisons que si ce n’est pas un état à considérer comme une fin, s’il nous arrive, ne le rejetons pas !), suit alors une phase d’émerveillement, entretien tranquille avec Dieu, sans autre désir que celui de demeurer près de lui. Cette présence et cette proximité deviennent de plus en plus silencieuses…

Tout cela n’est pas forcément facile, et cette prière finale ne vient pas du premier coup, voilà pourquoi il faut « frapper dans la prière », frapper pour que l’on vienne nous ouvrir, ou alors laisser frapper le Christ (Apocalypse 3, 20). Alors il entre et s’assied à la table avec nous…Il ne nous reste plus qu’à le contempler, dans cette phase ultime de la lectio divina qu’est la contemplation.

Cette contemplation n’est pas une chose à laquelle nous pourrions arriver par nos efforts personnels, elle est plutôt le fruit naturel mûri sur le germe de notre lecture priante, selon les mots du frère Enzo Bianchi. Admiration, surprise, étonnement émerveillé, c’est cela, uniquement cela, la contemplation. Ce n’est ni extase, ni expérience extraordinaire, c’est tout ordinaire : le regarder, lui qui est « le plus beau des enfants des hommes » (Psaume 44, 3), lui qui « rassasie de bien tes années » (Psaumes 102, 5 et 118, 17.65.68)

Antoine Bloom observait :

Après que la méditation nous a introduits dans la contemplation, il devient inutile de penser et de chercher. Réfléchir sur Dieu devient chose stupide quand on est en sa présence ! (A. Bloom, « Prière et sainteté »)

Parvenu à ce point il y a peu à dire…
Selon Bianchi, l’écoute véritable de la Parole doit conduire à la pratique : aller dans le monde pour y visiter l’homme et chercher à faire tressaillir en son cœur l’image qu’il porte en lui. La lectio divina n’est pas seulement une école de prière, elle est aussi une école de vie.

Ainsi s’achève cette présentation de la lectio divina. Je remarque toute la finesse et la précision auxquelles nous initie Enzo Bianchi, qui a rendu l’exercice de résumé peu aisé, tant j’avais peur de manquer l’essentiel en passant une phrase. On ne peut que constater avec cela l’exigence élevée de la lectio divina. J’ai voulu écrire sur ce sujet, car il me semble intéressant de nous ouvrir, comme dit dans l’introduction, à la richesse de l’autre.

Cela ne veut de loin pas signifier l’abandon des pratiques qui nous sont propres, mais peut-être de les agrémenter parfois des découvertes que nous faisons en allant à la rencontre de l’autre, en restant fidèles aux principes qui nous constituent. Ainsi, je me suis fait quelque fois la réflexion en lisant sur la lectio divina que certains points ne s’accordent pas forcément (parfois dans leurs implications théologiques) à ma vision protestante…

Mais cela n’obscurcit pas pour autant la richesse qu’une telle approche peut apporter à mon être spirituel…
Je souhaite que cette présentation puisse nous ouvrir l’esprit afin de toujours rechercher Dieu de manière renouvelée !
La paix soit avec toi !

Guillaume

4 réflexions sur « Chronique du 5 au 11 décembre 2016. La lectio divina, prier la Parole de Dieu »

  1. Bonjour Guillaume,
    à la lecture de ta chronique, je me pose une question que tu as évoquée aussi: comment ne pas plaquer notre propre volonté, nos propres désirs sur la Parole?
    Souvent, j’atteins un état que je qualifierais d’humilité, mais je peine à atteindre la confiance (donc la foi…): je me sens si pleine de mes propres représentations! Je me rends compte de mes barrières, je les nomme, mais je peine à trouver cette ouverture confiante, à me rendre vraiment disponible. En deux mots, j’ai la sensation d’avoir conscience de mes limites, de les accepter, mais je peine à m’en libérer…
    Ta chronique donne déjà de nombreuses réponses à ces inquiétudes, notamment celle d’une pratique régulière…
    Merci pour ces éléments qui certainement m’aideront dans ma recherche d’une relation de plus en plus authentique à notre Seigneur…
    Cécile

    1. Comment ne pas plaquer notre propre volonté, nos propres désirs sur la Parole ?

      A travers « l’intersubjectivité », « ecclesia », l’assemblée, – paroles de témoins bibliques incluses, même prioritairement -, comme « objectivité ». Troisième critique de Kant, « Critique de la faculté de juger », donc la lecture biblique comme œuvre d’art, une « performance », ce que tout culte devrait être : « danser » avec le texte, dans le texte, avec Dieu, en Dieu … les unEs avec les autres. Le texte comme « règle du jeu », cadre, tissu, Thora … Loi, espace de vie et de jeu … jeu érotique dirait la Kabbale, séduire et se laisser séduire, Cantique des cantiques, tango, résistance et lâcher prise, finalement se remettre à l’autre, le tout-autre … !

      Et l’Esprit est la musique.

      Armin Kressmann, ethikos.ch

      1. Merci Cécile pour ta question interpellante, et à M. Kressmann pour sa réponse qui donne un bel élargissement à la réflexion.

        Sur le vif, « le texte comme règle du jeu » me fait penser à une citation d’Augustin par Bianchi: « Si le texte est prière, priez; s’il est gémissement, gémissez; s’il est reconnaissance, soyez dans la joie; si c’est un texte d’espérance, espérer; s’il exprime la crainte, craignez. » (Voir dans la Patriologia Latina « Sur le Psaume 29 », 16, PL 36,224.)

      2. Bonjour Armin et Guillaume!
        Merci pour vos réponses…
        J’aime cette idée de danser avec le texte: simplement j’ai parfois encore de la peine à faire de l’Esprit mon cavalier… je m’encouble encore souvent dans mes propres pas ou je marche sur les pieds de mes partenaires…
        Suspendre mon jugement pour plus de légèreté dans une danse qui peut inclure toutes les émotions: merci pour votre double apport qui, s’il ne me donnera pas des ailes, me pousse à « entrer dans la danse ».
        En rythme et prière avec les étudiants en théologie (et toi Guillaume) et avec les résidents de Lavigny (et toi Armin… à ce propos, merci à la fondation pour le beau calendrier de l’Avent)
        Cécile

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