Semaine du 14 novembre au 20 novembre 2016. Le Christ en Croix dans l’Art

 

Christ's Cross and Adam's Tree 1989 Norman Adams 1927-2005 Presented by the Trustees of the Chantrey Bequest 1990 http://www.tate.org.uk/art/work/T05820
Christ’s Cross and Adam’s Tree 1989 Norman Adams

 

Jésus s’écria d’une voix forte: Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira. (Luc 23, 46)

 

 

Bonjour,

à l’approche de Noël il peut sembler bizarre de présenter une chronique sur la représentation du Christ en Croix… et pourtant, voici ce qui motive mon choix. Je réfléchis ces jours au thème proposé pour les méditations de l’avent à la Collégiale: « Dieu vient à nous en Christ ». L’image de la crèche me vient certes à l’esprit avec ces caractéristiques traditionnelles: humilité et pauvreté du lieu, milieu familial protégé mais aussi menacé, la reconnaissance des mages de Dieu comme messie, etc. Mais, à chaque fois que j’évoque cette image, je ne peux m’empêcher de me dire: Dieu est réellement venu à nous en Christ lors de l’événement de la Croix: c’est là que « tout s’est accompli »…

L’image sacrée est une médiation du rapport de l’homme à Dieu et au monde. Les représentations du Christ en Croix sont autant de variations artistiques qui incarnent diverses perspectives théologiques, l’image nous communique des idées, non des apparences : elle propose une expérience visuelle qui médiatise une expérience non empirique de la présence divine.

C’est donc à travers quelques représentations du Christ en Croix que je souhaite cette semaine réfléchir à ce « Dieu qui est venu à nous en Christ ». J’ai le sentiment que la Croix est en quelque sorte la nativité suprême de notre Seigneur Christ, sa naissance en tant que notre Seigneur mort puis ressuscité, présent aujourd’hui par son Esprit… jusqu’à ce qu’il revienne en gloire…

Beau début de semaine

Cécile

Lundi 14 novembre

angelicodominicaincroix

Bonjour,

voici aujourd’hui une fresque de Fra Angelico, Saint Dominique en adoration devant la Croix, peinte entre 1440-1445, lorsque le peintre se voit confier, à lui et son atelier, la décoration de l’ensemble du couvent Saint-Marc à Florence.

Dieu vient à nous…en se faisant homme… Fra Angelico accentue l’humanité du Christ, il remplace le fond or classiquement utilisé depuis le Moyen Age par un fond bleu très pâle, presque blanc, qui abolit l’espace et transcende la pâleur du Christ en croix.

Le Christ penche la tête vers saint Dominique, fondateur de l’ordre du monastère: car Christ est venu pour nous, il écoute nos prières, nous accompagne chacun et chacune dans nos vies. Il se tient droit, les mains ouvertes pour nous accueillir, les jambes à peine fléchies.

La tête du Christ est cerclée d’un grand nimbe crucifère or et rouge et une fine torsade d’épines entoure ses cheveux blonds: le peintre révèle ainsi sa parfaite sainteté (l’auréole crucifère), sans toutefois nier ses souffrances (la couronne d’épines).

Le visage est d’une sereine beauté, paisible, ses yeux sont fermés et sa bouche étirée en un discret sourire… même si le sang coule des plaies jusqu’au bas de la croix. Saint Dominique, vêtu de l’habit de l’ordre et nimbé d’or, est agenouillé au pied de la croix qu’il serre dans ses bras. Il lève vers le Christ un visage douloureux, et s’en remet à lui comme chacun et chacune de nous est appelé à le faire.

Evidemment, Fra Angelico n’entendait pas faire comprendre que saint Dominique avait vu réellement le Christ crucifié… L’abstraction, l’épurement du décor laisse penser la volonté de représenter la scène hors du temps historique. Le bleu est lapis-lazuli, symbole des Cieux. La perspective est faussée, impossible en réalité. La scène est réduite à l’essentiel, et la vue en contre-plongée souligne l’humilité du saint face à la gloire divine du Crucifié. Le but est donc un message spirituel, même si le traitement est naturaliste.

L’image s’affiche comme métaphorique, symbolique, comme un sermon peint, une prière : évoque la présence tant du Christ que de saint Dominique : exhorte le spectateur à réaliser le même type de relation que celle qui prend place entre les deux. Nous pouvons remettre nos souffrances au Christ qui est né de la souffrance, de la mort: il les a vaincues pour nous et nous en libère.

L’atmosphère de la scène respire la ferveur et l’humilité et nous fait comprendre toute la spiritualité du peintre qui transparaît sans affectation, émouvante et baignée d’une lumière divine qui illumine le Christ et le saint…

Que la lumière du Christ illumine votre journée et apaise vos souffrances,

Bien à vous

Cécile

Mardi 15 novembre

Bonjour

je souhaite aujourd’hui partir du côté des orthodoxe pour évoquer, avec l’analyse du moine orthodoxe Cyrille à l’appui, la célèbre icône de Roublev. L’icône est une image qui propose un système autosuffisant, complet, métaphysique. Il ne faut pas la confondre avec une idole, car l’icône suppose une idée de distance, de médiation. La distinction image/icone est que l’icone propose explicitement une médiation avec la présence divine, comme une fenêtre sur le monde transcendant.

Comment représenter Dieu sans toutefois en faire une idole ? l’icône propose en réponse d’être un guide pour le fidèle vers une rencontre spirituelle avec son Dieu…

trinite-roublev

 

Un concile de l’Église orthodoxe russe, le Concile des Cent Chapitres de 1551, s’est penché sur la question des icônes. En finalisant les canons iconographiques, il a reconnu en cette icône le modèle même de l’icône.

Elle est donc une catéchèse sur Dieu, sans le représenter. Quand nous sommes devant cette icône, nous sommes en présence de Dieu, sans le voir, sans le comprendre.

André Roublev (env. 1360 – 1430), après avoir jeûné et prié pendant presque quarante jours, se met devant son chevalet, et une idée lui vient, l’histoire d’Abraham. Trois personnages se présentent devant sa tente, trois personnages qui lui disent : Dans un an voici que Sara ta femme aura un fils (Genèse 18, 10). Dieu est celui qui réalise sa promesse. Paradoxalement, dans le texte biblique, parfois Abraham s’adresse aux trois visiteurs au singulier, parfois au pluriel: le Dieu Un et Trine à la fois…

Comme d’autres iconographes avant lui, Roublev décide donc de se servir, comme inspiration de son icône, de l’histoire de la rencontre d’Abraham avec les trois étrangers au chêne de Mambré, lieu identifié comme celui de l’expérience.

Regardons maintenant l’icône dans son ensemble. Les trois personnages entrent à l’intérieur d’un cercle dont le centre est la main du personnage du milieu. Le cercle a toujours été un symbole de sainteté et d’éternité. L’éternité est une réalité sans commencement et sans fin. Et cette éternité, cette réalité est très liée à la sainteté, qui est une plénitude absolue. Le cercle insère les trois personnages de l’icône dans une seule et même réalité. Mais cette réalité unique est trine.

Revenons aux trois personnages de l’icône. Les visages sont identiques parce que les trois Personnes de la Trinité sont identiques dans leur nature ; elles sont différentes dans leurs rôles. Il y a plusieurs interprétations en ce qui concerne l’identité des trois personnages. Voici celle que je préfère : le personnage à gauche représente le Père ; le personnage du centre, le Fils ; et celui de droite, l’Esprit Saint. Il faut bien sûr préciser qu’il ne s’agit pas du Père, du Fils et de l’Esprit, mais le personnage qui me rappelle le Père, le personnage qui me rappelle le Fils, et le personnage qui me rappelle l’Esprit.

Les personnages du centre et de droite regardent vers celui de gauche, qui se tient plus droit que les deux autres, parce que le Père est l’origine, il est le Principe de tout ; c’est son rôle paternel. Les deux autres s’inclinent vers lui parce qu’ils acceptent déjà une mission qu’ils reçoivent du Père.

On reconnaît le personnage du centre comme étant le Fils par l’opacité de ses vêtements, par sa manière d’être habillé. On représente toujours le Christ Pantocrator, le Christ glorieux, habillé d’une robe rouge et d’un manteau bleu. Il porte un tissu doré à l’épaule droite, une « entre-manche » appelé un clavis, signe impérial dans l’empire Byzantin. Un autre détail intéressant est l’inclinaison de la tête du personnage du centre, qui correspond à l’inclinaison de la tête du Christ sur les icônes de la Crucifixion.

Les deux autres personnages ont des vêtements plus transparents, plus légers ; ils sont plus « angéliques », parce que ces personnages ne se sont jamais manifestés dans la chair : le Père et l’Esprit.

L’attitude des trois personnages manifeste leurs relations internes ; ils sont en relation constante générant la synergie divine. Les personnages du centre et de droite ont la tête inclinée vers le personnage de gauche, en geste d’acceptation de la volonté commune, qui implique une mission spéciale du Fils et de l’Esprit. Chaque personnage tient le bâton du pèlerin, puisqu’il s’agit des trois personnes qu’a vues Abraham. Le bâton signifie le pouvoir, la toute-puissance de chacun des trois personnages. Les ailes nous rappellent leur nature spirituelle.

Il y a un objet derrière chacun, qui sont comme leurs attributs; derrière le personnage de gauche, que nous identifions au Père, figure un château ou une maison représentation de la « maison » d’Abraham, là où le Patriarche a reçu ses trois visiteurs, mais aussi symbole de sa descendance, ceux qui, de l’Ancienne Alliance et de la Nouvelle Alliance, se proclament être de la « maison d’Abraham. »

Derrière le personnage, le Fils de Dieu, il y a un arbre  Le récit biblique nous dit que la rencontre d’Abraham avec les trois visiteurs a lieu au chêne de Mambré. Sur l’icône, l’arbre signifie la mission du Fils. Un arbre est à l’origine de nos malheurs au début de l’humanité: l’arbre de la connaissance du bien et du mal (Genèse 2, 17), par lequel le péché et sa conséquence, la mort, ont été introduits dans le monde. L’arbre, c’est aussi l’arbre de la croix, l’arbre qui vient défaire l’action du premier ; l’arbre sur lequel est pendu le Fruit qui nous donne la vie éternelle, c’est la croix.

Derrière le troisième personnage, celui de droite, que nous identifions avec l’Esprit, il y a un rocher. Le rocher a plusieurs significations bibliques ; par exemple, le rocher sur lequel Moïse a frappé pour donner de l’eau à son peuple au désert pendant l’exode (Exode 17, 8). L’Esprit Saint était déjà présent à l’intérieur de cet événement du peuple

La couleur a son importance, bien qu’elle a pu varier dans les nombreuses copies faites de l’icône. Chacun des trois a un vêtement bleu, qui exprime sa divinité. Le rouge représente soit le sang du Christ, qui a donné tout son sang pour la vie du monde, soit l’effusion de l’Esprit Saint dans le feu de la Pentecôte. Le jaune est la couleur de la lumière. Habituellement, les personnages des icônes sont représentés sur un fond neutre, jaune pâle, presque blanc. Quand on parle d’illumination, on entend compréhension, intelligence, accueil dans sa foi, dans sa compréhension, et en même temps dans son coeur. Le fond d’une icône, en or ou de couleur jaune ocre, symbolise que le personnage est dans la lumière, la lumière qui est la réponse à la mort. La tête est l’élément principal de la personne ; ainsi on l’entoure d’or, ce qui rend les personnages très lumineux. Le vert représente la vie. Le Saint Esprit de l’icône de la Trinité est représenté avec un vêtement vert parce qu’il est celui qui vivifie.

Au centre de la table du banquet de la Trinité, il y une coupe, la coupe du salut. C’est la coupe de la Nouvelle Alliance, le sang du Christ (cf. Luc 22, 20).

Christ, centre de notre histoire et de notre monde. C’est la raison pour laquelle la main droite du personnage du centre est le centre de l’icône. Tout est fait en fonction du projet de Dieu et on ne connaît Dieu qu’à travers son projet. Et son projet, c’est le Fils qui l’accomplit ; sa main, en geste de bénédiction bénit le projet, qui n’est d’autre que le salut du genre humain rendu possible par l’Incarnation du Fils, le Logos de Dieu. La main droite du personnage de gauche, dans lequel on voit le Père, a aussi le geste de bénédiction, car il est l’origine, alors que la main droite du personnage de droite, l’Esprit, est plutôt dans un geste d’humilité ou de soumission. L’Esprit est celui qui accomplit le projet divin en agissant dans la création d’une façon mystérieuse, dans le secret des cœurs ; il donne à l’humanité le visage du Logos.

Sur le devant de la table, on remarque un petit rectangle. Il représente le cosmos. Dieu est plus grand que le cosmos créé ; le cosmos est dans la volonté de Dieu et ce qui est plus important que la création est le projet de salut, qui est le vrai sujet de l’icône. Dieu a formulé ce projet de salut avant même de réaliser la création. Le salut est donné d’une manière universelle. Ce que Dieu veut, c’est que tous les humains, créés à son image, comme à sa ressemblance (Genèse 1, 27), un jour le découvrent et reviennent à lui. Voilà le projet de salut de Dieu.

La place libre à la table est la nôtre. Avec crainte de Dieu, foi et amour, approchez (Liturgie de saint Jean Chrysostome) pour communier à la coupe. Et grâce à l’action de l’Esprit Saint, nous devenons Corps du Christ et fils ou filles du Père. Une des possibilités de représenter Dieu, comme nous le montre cette icône, est de transposer une idée théologique (la Trinité) par une forme symbolique, qui n’entend pas directement représenter mais signifier.

Dans la méditation et la prière, rendons-grâce à Dieu qui s’est donné à nous en Christ, vivant aujourd’hui dans nos coeurs par la présence de son Esprit,

belle journée à vous

Cécile

Mercredi 16 novembre

Bonjour,

Nous avons vu hier qu’il était possible de symboliser Dieu sans le représenter directement, comme le fait Roublev dans son icône qui à travers les trois anges que Abraham rencontrent symbolise la trinité. Il faut toutefois ajouter que Dieu s’est rendu au moins une fois visible dans l’histoire : dans la personne de Jésus-Christ.

Christ est le point d’accrochage entre l’invisibilité de Dieu et le monde matériel des humains. Mais sa révélation paradoxale sur la croix nous livre aussi un message : il ne faut pas toujours se fier aux apparences… C’est la Parole qui s’est faite chair et non pas la chair qui s’est faite parole. Aucun moyen matériel, aucun corps, même celui du Christ, ne saurait se réduire à n’être qu’un médium indépendant d’un sens que seule la Parole est à même d’apporter. Dieu ne se réduit à rien.

Afin d’avoir un juste rapport aux images en tant que chrétien.ne.s, je propose chaque fois se poser la question : y a-t-il derrière l’image un projet existentiel ? quel message nous livre l’image ? Ce message est-il en accord avec la Parole ?

Je prendrai un exemple chez El Greco et sa Trinité peinte en 1577 que l’on peut admirer à Madrid, au Musée du Prado.

grecotrinite

La Trinité, une représentation du dogme central du christianisme, était destinée à être la partie la plus haute du retable du grand autel de l’église Santo Domingo el Antiguo à Tolède, qui comporte 7 toiles et 5 sculptures enchâssées dans une structure architectonique ornée de colonnes et de frontons.

Dieu est peint comme un vieillard aux cheveux longs et à barbe qui tient le Christ mort dans ses bras. Il est vêtu de blanc comme le pape, porte un manteau bleu et or et une tiare. LeChrist est peint dans la position de la descente de croix et porte les stigmates de son calvaire. Une colombe, placée sur un fond or comme dans la tradition iconique, représente le Saint-Esprit et vole au-dessus de lui. Les anges et les séraphins font cerclent. La lumière semble venir de la Trinité.

Christ est mort et soutenu par Dieu, sur un trône de nuages. El Greco reprend une composition de Dürer, deux thèmes iconographiques : la compassio patris (soutient le corps mort) et le trône de Grâce. Symbolique eucharistique et rédemptrice, cette représentation nous invite à y voir l’acceptation du sacrifice du Fils par le Père pour le salut de l’humanité.

Que nous dit cette représentation de Dieu ? Est-elle conforme à la Parole ?

L’image ne peut rendre Dieu présent mais peut le dire comme présence. Elle ne saurait être parole de Dieu mais pourra être une parole sur Dieu. Elle ne peut pas révéler Dieu mais elle peut l’exprimer. Cette image peut nous aider à comprendre le concept trinitaire. Par contre nous refuserons, nous protestants réformés, l’assimilation de Dieu au pape clairement sous-entendue ici. Nous pouvons dans tous les cas admirer du point de vue de l’art cette représentation, mais nous devons aussi lui donner un statut théologiquement clair.

Je vous souhaite une belle journée

Cécile

Jeudi 17 novembre

Bonjour,

Je vous propose aujourd’hui une petite comparaison entre Pérugin et Raphaël… Le premier a été le maître du second… vers laquelle de leur Christ en croix ira votre préférence ?

Chez Pérugin nous voyons le Christ en croix entouré de quatre saints. Il s’agit du panneau central d’un triptyque, au dimensions énormes : 4m80 sur 8m 18 ! On peut l’admirer à Florence au couvent de Santa Maria Maddalena dei Pazzi. Pérugin a peint cette fresque en 1493, c’est la plus grande œuvre qu’il a réalisée à Florence. Elle a été commanditée par la famille Pucci et été exécutée quand le couvent était encore sous l’autorité des moines de l’ordre cistercien.

perugin

Elève de Verrocchio, Pérugin avait déjà collaboré à sa crucifixion. Il se distingue par cette fresque de son maître et de l’école de Florence par son intérêt pour la pureté des volumes et la diffusion de la lumière. Il cherche le rythme des compositions par des symétries.

Le Christ, pensif, regarde Marie Madeleine agenouillée à ses pieds. Il insiste sur le fait que cette scène est symbolique en ôtant tous sentiments trop humains : pas un geste, pas une expression. Le paysage à luminosité limpide donne une sensation d’intemporalité et nous invite à une méditation pure… à nous perdre dans l’immensité de l’espace de cette fresque.

 

Raphael a peint sa Crucifixion en 1503 pour le retable de Città di Castello. Ce panneau de bois sur lequel il peint à l’huile mesure 2m80 sur 1m65 et se trouve aujourd’hui à la National Gallery de Londres.L’œuvre a été initialement réalisée pour l’église San Domenico de Città di Castello, sur commission de la famille Gavari. Sur la bordure en pierre originale de l’autel, auquel elle était destinée, est gravée la date 1503.

Full title: The Mond Crucifixion Artist: Raphael Date made: about 1502-3 Source: http://www.nationalgalleryimages.co.uk/ Contact: picture.library@nationalgallery.co.uk Copyright © The National Gallery, London

Le Christ est représenté sur la croix entre les figures du Soleil et de la Lune, symbolisant l’alpha et l’oméga. Deux anges, un pied posé sur un nuage qui, à l’aide de vases, recueillent le sang coulant des blessures des mains et du côté. Raphael reprend donc ici les symboles usuels que l’on trouve sur les représentation de la Crucifixion depuis le Moyen Age.

Le Christ adopte la posture sereine du Cristus patiens, celui qui ne souffre pas mais semble paisiblement dormir. Son corps et la croix dominant la scène, les bras sont arqués, son bassin est entouré d’un perizonium rouge dont les extrémités flottent à l’arrière de la croix faisant écho aux ceintures voletantes des anges et habillant le ciel bleu de leurs courbes. Sa tête est encore ceinte d’une fine couronne d’épines, et son torse est faiblement musclé, signes discrets des souffrances endurées.

Quatre saints sont au pied de la scène. De gauche à droite nous trouvons Marie pensive, Jérôme à genoux tenant dans la main droite la pierre avec laquelle il se frappait lors de sa pénitence dans le désert, Marie-Madeleine également à genoux, les mains jointes comme Jean l’ apôtre, à l’extrême droite.

Un paysage verdoyant s’étale dans le fond avec un plan d’eau dans l’axe de la croix, une ville se dessine avec ses tours sur une colline à droite. Il éveille un idéal de beauté et d’harmonie.

Il s’agit du premier tableau signé par Raphaël et la seule crucifixion qu’il peindra dans sa carrière. Ici, on célèbre un héros… Il dote le Christ d’un corps idéal et aucun caractère dramatique ne vient signifier la souffrance, la douleur ou le doute : tous les personnages sont placides et imperturbables, plein d’une douceur pieuse.

Une première analyse fasse apparaître avec force les motifs de son maître Pérugin par la composition organisée sur deux registres.

La croix est plus isolée et au premier plan chez Pérugin, le mystère de la croix reste entier… alors que les personnages entourent le Christ de leur présence chez Raphaël et les anges disposés symétriquement avec des motifs ornementaux dans les rubans au vent nous montrent bien que Christ est destiné à la gloire.

Il est néanmoins évident que déjà chez Raphaël le lien entre les personnages et le paysage est mieux tissé et plus réaliste, ceci est dû en partie à la disposition en deux groupes des saints à la base du crucifix mettant en évidence la profondeur de l’espace. Pour ma part, je préfère la sobriété de la représentation de Pérugin aux circonvolutions gracieuses des rubans colorés chez Raphaël… mais cela ne m’empêche pas d’admirer grandement la douceur du Christ de ce dernier.

A vous de faire votre choix entre ces deux compositions destinées à la méditation pieuse et apaisée plutôt qu’à une remémoration des souffrances du Christ… car la Croix est le début d’une grande histoire : celle de la résurrection et de la vie éternelle de notre Seigneur, présent aujourd’hui par son Esprit et ouverte vers le Royaume des Cieux à venir…

Que votre journée soit illuminée de cette bonne nouvelle

Bien à vous

Cécile

Vendredi 18 novembre

Bonjour,

Pour ce dernier jour de la semaine, nous nous rapprocherons de la Réforme en présentant Dürer.

Dürer est un homme intéressant à bien des points de vue, notamment par sa conversion à la théologie de Luther, contrairement à Holbein qui restera avant tout aussi mesuré que possible pour préserver son indépendance de peintre. Voici une œuvre peinte avant sa conversion au protestantisme.

durer_adorationtrinite

Il a peint cette adoration de la trinité en 511 à Nuremberg (elle est aujourd’hui à Vienne), pour le foyer fondé par Landauer, un pieu et riche marchand qui dédie une chapelle à la sainte Trinité et à tous les saints. Dieu le Père est en costume impérial, le Christ est crucifié, avec un manteau déployé par les anges et les instruments de la passion. Les multitudes sont portées par les mages qui adorent ce trône de miséricorde, bien au-dessus de la terre. Le monde est désert à l’exception de l’artiste dont la silhouette est représentée dans l’angle inférieur droit.

Les fidèles sont répartis en deux zones : la Vierge est à la droite de Dieu ; à sa gauche, saint Jean-Baptiste et autres personnages de l’ancien testament qui avaient cru au Messie. En dessous, les chrétiens : gens d’Eglise et laïcs de tous rangs, y compris un paysan. Certains ont les traits de membres de la famille de Landauer le commanditaire.

Dürer rompt la séparation traditionnelle entre haut et bas, il les fait tous participer au royaume. Dans la Cité de Dieu, saint Augustin note que la Cité est en partie dans les cieux et en partie sur la terre, dans un double aspect temporel et éternel ; elle compte ainsi des citoyens célestes et terrestres, les chrétiens qui ont reçu la rémission de leurs péchés par le sang du Christ. Les citoyens célestes sont les saints et ceux qui ont cru en Christ avant sa venue. La confusion entre la cité de Dieu et l’Eglise visible sera résolue au Jugement dernier. Pour représenter cette cité encore terrestre mais déjà céleste, Dürer les représente dans une zone inférieure mais déjà élevée, promis par anticipation au rang des citoyens célestes.

Pourtant, Dürer ressent de grandes angoisses. Humaniste, il voyage en Italie. Il admire les écrits d’Erasme et se sent de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de l’Eglise et des commanditaires qui lui demandent des œuvres religieuses pour leur bonne conscience. Sans le savoir encore, il développe une vision de l’art qui correspondra au protestantisme auquel il se convertira dès les premiers balbutiements.

durer_la_grande_passion

La Grande Passion dont la sixième planche est la Crucifixion est gravée en 1498. Réalisée avant sa conversion officielle, ces gravures montrent son souci de respecter les Ecritures, de les illustrer et non de les travestir en s’attachant à représenter des dogmes auxquels il ne croit déjà plus.

durer_-_small_passion_24

Dans la Petite Passion, la planche 24 représente la Crucifixion et est gravée en 1511. On voit l’évolution d’avec celle d’avant: dans la première, malgré la fidélité à l’histoire de la Passion, on trouve encore des anges. La seconde est beaucoup plus austère et sans motifs symboliques, excepté le crâne d’Adam. L’expression du Christ est plus douloureuse.

Voilà ce que Dürer notera en 1520 au sujet de Luther : « si avec l’aide de Dieu je peux rencontrer le Dr. Martin Lüther, je m’empresserai de faire son portrait et de le graver afin de perpétuer la mémoire de ce chrétien qui m’a aidé à me libérer de grandes angoisses. » Contrairement à ce qu’on a dit parfois, Dürer ne remettra jamais en cause sa conversion, bien qu’il travaille encore occasionnellement pour des commandes catholiques, telles celles du cardinal de Brandebourg. En 1521, le bruit court que Luther est mort, Dürer écrit : « O Dieu, si Luther est mort, qui désormais nous expliquera avec tant de clarté les saints Evangiles ? ».

A l’exception des sujets scientifiques, il ne peint plus que des sujets religieux de caractère strictement évangélique. Il limite le lyrique et le visionnaire au profit d’une rigoureuse fidélité à l’Ecriture. Son style se charge d’austérité. Cette rigueur formelle a fait que l’on a parfois traité Dürer de puritain, alors qu’elle n’affaiblit pas l’impact du contenu émotionnel, bien au contraire.

La pensée de Dürer sur les rapports entre l’artiste et la foi est passionnante. Pour lui, humaniste, la recherche des lois de la nature n’est pas dans le but de maîtriser la création et de s’en rendre maître. Pour lui, la beauté absolue est connue de Dieu seul. L’artiste doit cependant rechercher la beauté qui réside dans l’utilité et la règle de la juste moyenne, la symétrie et l’harmonie. Pour extraire la beauté, l’artiste doit opérer une synthèse intérieure : la beauté de l’art n’égalera jamais celle de la création, mais on peut en extraire une partie.

Cependant, pour lui, si l’artiste parvient à faire ressentir la beauté de la nature, c’est que Dieu lui a, par l’esprit, permis d’opérer cette synthèse : le talent est un don de Dieu, au même titre que toutes les facultés humaines. L’artiste, dans son art, doit ses dons à Dieu, de même que le chrétien lui doit la foi.

Sur cette très belle conception de l’art je vous souhaite un week-end plein de beauté et d’harmonie,

Cécile

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *