Semaine du 2 au 8 mai 2016. L’Ascension: incroyable mais vrai?

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L.-V. Doutreleau, L’Ascension du Christ, Église Notre-Dame-Sainte-Anne, La Ville-ès-Nonais, v. 1860.

 

Or, comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel.
Eux, après s’être prosternés devant lui, retournèrent à Jérusalem pleins de joie
et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu.

Luc 24, 50-53

Lundi 2 mai

Bonjour à vous,
En cette semaine de l’Ascension, vous ne serez pas surpris par la proposition de ces versets de l’Évangile selon Luc. Pourtant ce choix ne s’est arrêté qu’hier après-midi… Le matin, lors du culte à la Collégiale, après deux baptêmes célébrés en présence des enfants, ceux-ci ont rejoint l’école du dimanche « pour découvrir ce qu’est l’Ascension ». À ce moment-là, j’aurais bien aimé rajeunir de vingt ans… en effet, que sais-je de l’Ascension ?

Incroyable… ?

Durant mon enfance, je n’ai pas suivi le catéchisme. Mon père et ma mère, tous deux fils et fille de pasteurs en rupture avec leurs parents n’ont pas souhaité nous élever dans la foi. Ils souhaitaient, disaient-ils, nous laisser libres de nos choix. Je peux leur reprocher qu’il est difficile de choisir quelque chose que l’on ne connaît pas… je l’illustrerai par mon vécu.

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Eugène Boudin, Nature morte aux huîtres, ca. 1853-1856, Archives Durand-Ruel.

Enfant, j’ai eu une véritable passion pour les huîtres… Lors de nos vacances à la mer, je pouvais en manger deux douzaines à moi seule. Mais il va de soi que je n’ai pu affirmer ce goût que parce que mes parents m’ont proposé de mettre dans ma bouche cet étrange animal vivant. Ils m’ont ouvert les coquilles, ce que je n’aurais pu faire seule. Ils m’ont expliqué le rituel du citron par lequel on s’assure que la bête est encore bien vivante et donc comestible… Dommage qu’il n’en ai pas été de même pour la foi…

Mes parents ont toutefois rempli une part de ce contrat d’éducation basé sur le libre choix en nous lisant la Bible. Les Écritures m’ont été présentées comme un recueil de fiction dont certains aspects moraux et éthiques n’étaient pas à négliger, tandis que d’autres devaient être rejetés. Je vois encore ma maman tout indignée à l’idée de devoir « tendre l’autre joue »… Longtemps, j’ai lu la Bible comme un assemblage de belles métaphores que je pouvais librement adopter ou rejeter. Je n’avais pas saisi ce que les récits bibliques avaient de cohérent entre eux, et encore moins envisagé que leur portée était existentielle et pas seulement morale…

Je dirais que l’avantage d’une telle éducation a été que je n’ai jamais été poussée à une lecture fondamentaliste. On m’a toujours bien fait comprendre que Jésus ne s’était pas forcément envolé à l’Ascension, mais que cet épisode avait une importance symbolique. Le problème est que l’on ne m’a jamais montré en quoi cette portée symbolique pouvait nourrir ma vie, mes actes et ma manière de comprendre le monde.

Je reprends donc aujourd’hui par le début… le catéchisme. J’ai devant les yeux « Un catéchisme protestant » d’Antoine Nouïs et voici ce que je lis dans l’encadré explicatif sur l’Ascension :

Habituellement, l’ascension est comprise comme le fait que Jésus a été enlevé au ciel. Si l’on essaye de se représenter la scène, on se heurte à des questions absurdes du style : A quelle vitesse est-il allé ? Où s’est-il arrêté ?

Ces questions sont issue d’une réaction à une attitude fondamentaliste qui cherche à faire accepter les récits bibliques au sens propre, mettant de côté ce qu’ils nous disent au figuré… Mon éducation et mon initiation très partielle à la Bible durant mon enfance m’ont toujours éloignée de tels raisonnements visant à adhérer aux faits sans se poser la question de leur signification profonde.

De l’absurde littéral…

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Alfred Le Petit, « L’ascension du nommé Jésus-Christ, d’après un dessin attribué à St Luc », dans Gros-Jean et son curé, 1881.

Je travaille en ce moment sur la caricature du XIXe siècle et j’ai pu remarquer que la plupart des très nombreuses images satiriques sur la Parole visent précisément ces lectures fondamentalistes. Il est très rare qu’un caricaturiste remette en question l’existence de Dieu, mais beaucoup refusent de prendre au sens propre les épisodes de la vie de Jésus, vision encore préconisée par l’Église. C’est ainsi que l’on trouve cette très amusante représentation de Jésus s’élevant en ballon sous le regard médusé des disciples.

Je citerai encore un passage de La Vie de Jésus de Léo Taxil, en mode satirique comme vous le constaterez  :

Quand on fut au sommet de la colline, le Verbe leur parla ainsi :
— La comédie est terminée ; nous allons baisser le rideau. Ma mission est accomplie ; je n’ai plus rien à fricoter dans cette vallée de larmes. Je vais donc rejoindre au ciel le père Jéhovah. Embrassez-moi, et au revoir dans un meilleur monde.
Les apôtres étaient stupéfaits.
— Quoi ! vous nous quittez !
— Il le faut, c’est écrit dans le livre du destin.
— Mais que deviendrons-nous, si vous n’êtes plus dans notre compagnie pour nous fortifier par vos exemples ?
— Soyez sans crainte, je veillerai sur vous. J’ai soufflé sur vos têtes ; mon père n° 2, le Saint-Esprit, descendra vous confirmer les dons précieux que j’ai tenu à vous transmettre. Allons, une dernière risette au patron ! L’heure de mon départ est sonnée.
On s’embrassa.
Après quoi Jésus, non sans avoir caressé la Magdeleine, posa le pied droit sur une pierre, plia le jarret, pour se donner du ressort, et s’élança en l’air.
Thomas eut, une seconde, l’idée qu’il allait retomber.
Pas du tout.
Le Verbe se soutenait dans le vide, et il montait, montait, avec une certaine vitesse.
Il monta tant et si bien, qu’à la fin les apôtres s’aperçurent… qu’ils ne l’apercevaient plus.

Ce passage reflète bien les légitimes perplexités devant un fait aussi invraisemblable que l’envol du Christ. Néanmoins, tout en raillant, l’auteur répond indirectement à une question de portée théologique essentielle : il montre que la montée de Jésus au ciel n’est pas le signe d’un abandon, mais au contraire de son éternelle présence par l’envoi de l’Esprit… Le texte nous donne ici une réponse, il ne dit pas simplement : « Jésus est monté au ciel et point final. Tais-toi et crois », mais malgré l’ironie souligne bien que l’ascension nous rapproche plus qu’elle nous éloigne du Christ puisque sa présence sera éternelle, bien au-delà de la contingence historique.
Ces écrits satiriques sont précieux pour moi car en mettant en valeur les incohérences rationnelles de la Parole, ils en relèvent souvent sans le vouloir toute la cohérence spirituelle au fondement de notre foi qui est confiance avant d’être intelligence…
Face à ces questionnements légitimes, l’Église n’a pas toujours su donner une réponse adéquate : plutôt que d’affirmer le sens existentiel et toujours actuel des récits bibliques, elle s’est enfermée dans une tour d’ivoire sur la porte de laquelle est affichée la pancarte : « rien n’est impossible au Seigneur ». Ce faisant, elle n’expliquait rien, mais pire : elle n’a pas su reconnaître qu’impuissants à saisir le mystère de Dieu, les hommes pouvaient néanmoins se fonder sur sa Parole pour donner un sens à leur existence. En s’enfermant dans le littéralisme, elle a fait perdre à la Parole sa portée actuelle pour nos vies.

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L.-V. Doutreleau, L’Ascension du Christ, Église Notre-Dame-Sainte-Anne, La Ville-ès-Nonais, v. 1860.

Cette représentation de l’Ascension peinte au milieu du XIXe siècle illustre bien cette tendance. Certes, le Christ est discrètement auréolé, et la lumière semble descendre de ses mains bénissant les disciples, certes les nuages qui l’entourent illustrent la mystérieuse nuée signe de la présence de Dieu… reste que l’épisode est réduit au plus proche des faits et néglige leur portée symbolique. Ce faisant, la représentation a tendance à court-circuiter l’interprétation de la scène pour la proposer comme un fait historique qui parle de lui-même : « Voilà ce qui s’est passé, il n’y a donc rien à ajouter ». On relègue la scène dans un passé historique clos sur lui-même.

… à une lecture existentielle

Pourtant, l’Ascension n’est pas une conclusion définitive… au contraire, l’événement ouvre notre monde à une autre réalité, il a été un jour signifiant pour les disciples, mais reste signifiant pour toujours pour tous les croyants.
Antoine Nouïs note encore au sujet de l’Ascension :

L’expression être élevé signifie que Jésus s’est retrouvé totalement en Dieu et la nuée est une image pour évoquer la présence divine. Jésus n’a pas décollé comme une fusée, il s’est dérobé du regard de ses disciples dans la présence de Dieu. Le message de l’ascension est à l’articulation de la vie de Jésus et de l’envoi des disciples pour porter l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre.

Le récit de l’Ascension est donc à comprendre comme une « image » qui « évoque » une réalité existentielle pour nous qui croyons, ce qui ressort magnifiquement de cette fresque de Giotto.

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Giotto, fresque des scènes de la vie du Christ, 1304-1306, Chapelle Scrovegni

Jésus s’élève entouré par un cortège d’anges qui vient signifier la définitive entrée en gloire du Seigneur, sa demeure éternelle en Dieu. Ils semblent chanter cette bonne nouvelle et nous nous sentons appelés à leur suite à nous réjouir pour cet amour gracieux de Dieu qui dépasse tout entendement humain. Plus encore, par les auréoles données aux personnages terrestres, la fresque nous montre que l’Ascension a un retentissement dans nos vies, qu’elle nous transforme nous aussi. La présence des deux anges en blancs, allusion aux deux hommes qui apparaissent sous la plume de Luc dans les Actes des Apôtres et qui viennent pour envoyer les disciples dans le monde, accentue la portée significative de l’événement qui est bien le commencement et non la fin d’une histoire.

Cette histoire, c’est celle d’une humanité réconciliée qui, en Jésus-Christ, est appelée à participer à la venue du Règne, à vivre confiante et reconnaissante dans l’amour que Dieu lui porte.
Je vous propose donc ces prochains jours d’étoffer la portée significative de cet événement « incroyable » pour notre foi en Christ et notre engagement à sa suite dans le monde d’aujourd’hui.

Mardi 3 mai

Bonjour à vous,

Suite à mon introduction d’hier, j’ai réfléchi au sens de l’Ascension dans notre vie de chrétiens d’aujourd’hui. Je me suis rendu compte que notre regard sur l’épisode oscillait entre une convention sclérosée qui a tendance à éviter le sens profond de l’événement et des élucubrations modernisantes qui tentent de donner un sens à l’événement dans notre présent, mais oublient le message premier…

La caricature donne un point de vue sur le monde. Elle est un écart avec la réalité et ses conventions. Elle ressemble en même temps qu’elle dissemble… À travers deux exemples, je souhaite aujourd’hui et demain critiquer les deux extrêmes que sont d’une part la convention et d’autre part l’élucubration.

Contre la convention…

Nous le récitons encore aujourd’hui lorsque nous confessons notre foi: « Il est monté au ciel »… Le catéchisme en images publié en 1863 propose donc naturellement l’ascension du Christ au nombre des « Vérités à croire ».

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Vérité à croire, à comprendre, à interpréter ?

Ce qui est certain, c’est que le XIXe siècle déjà critique cette vision littérale de la compréhension de l’événement.

daumier-ascensionDaumier propose en 1840 une caricature du salon qui représente « L’Ascension du Christ, d’après le tableau original de M. Brddkmann » .

Pourtant, aucune peinture n’illustre ce thème cette année-là, il n’est pas difficile de comprendre que le peintre Brrdhkamm n’existe pas!

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Kulmbach, L’Ascension du Christ, 1513, New-York, MET

En réalité, je crois pouvoir affirmer que Daumier parodie ici un panneau d’un retable du début du XVIe siècle peint par Hans von Kulmbach, disciple de Dürer qui s’est ici inspiré de la Petite Passion, série de gravures du maître. Il faut préciser que cette façon de représenter le Christ le corps en partie hors de la composition a été répétée jusqu’à la fin du XVIe siècle.

Daumier ne caricature donc pas un tableau du Salon dont il est sensé rendre compte… car il ne vise pas un peintre un particulier, mais l’ensemble des conventions de la peinture religieuse. Son attaque ne porte pas directement sur l’événement biblique, il ne remet pas en cause l’ascension du Christ. Il critique les représentations de cet événement, leur aspect conventionnel, et par là, il  vise le manque d’autonomie des peintres qui répondent aux commandes du clergé et de l’Etat, produisant à bon compte des compositions éculées et sans originalité.

… pour l’originalité

En se pliant à la commande, le peintre ne fait que répéter des poncifs sur le plan du contenu comme de la forme. Daumier, par cette caricature, plaide pour une émancipation intellectuelle et artistique de la peinture, pour l’indépendance d’esprit et de la manière de peindre des artistes.

Par ailleurs, au-delà du rire que provoque cette représentation du Christ dont nous ne voyons que les pieds, il me semble que Daumier énonce, sans le vouloir, une vérité théologique d’importance: ce n’est pas la vue du Christ s’élevant qui importe, mais le sens de son passage du visible à l’invisible. L’Ascension nous dit précisément que Jésus disparaît aux yeux du monde, mais que cette disparition n’a pas pour corollaire l’abandon. Nous devons croire en sa présence réelle aujourd’hui, sans nous appuyer sur la vue: c’est une vérité qui dépasse nos représentations et les lois empiriques auxquelles nous réduisons trop souvent le monde.

Si nous transférons la critique de Daumier sur le plan de la théologie et de la catéchèse, nous devons retenir sa leçon… Nombreuses sont les facilités que procure la doctrine, nous préférons l’accepter comme telle plutôt que de la comprendre, en approfondir le sens et en faire une vérité existentielle. Nous devrions oser être plus indépendants et originaux, faire nôtre le récit de l’Ascension pour qu’il ait un sens dans notre vie.

C’est ce qu’ont proposé en 2011 les pasteurs James Woody et Marc Pernot à l’Oratoire du Louvre pour le jeudi de l’Ascension dans leur prédication commune.

Marc Pernot rappelle d’abord qu’il est légitime de nous questionner:

Pourtant notre hésitation est légitime, et le doute est non seulement permis mais normal. La preuve, c’est que dans le récit de l’Ascension donné à la fin de l’Évangile selon Matthieu, il est précisé :

Les onze disciples allèrent en Galilée,
sur la montagne que Jésus leur avait désignée.
Quand ils le virent, ils l’adorèrent.
Mais ils eurent des doutes.

Certaines versions « corrigent » pudiquement le « ils eurent des doutes » en « certains eurent des doutes », mais c’est bien ce qui est marqué et si les apôtres du Christ eurent unanimement des doutes, nous avons bien le droit d’en avoir de ce doute des apôtres qui n’est pas un rejet du Christ, mais qui est une interrogation, une liberté d’appropriation. (M. Pernot)

Cette liberté d’appropriation mène le pasteur Woody a nous montrer que lorsque nous récitons « Il est monté au Ciel », ces paroles peuvent prendre un sens qui n’est pas littéral, et par conséquent bien plus riche:

Le ciel est une image qui me parle merveilleusement bien du lieu de Dieu, de ce lieu pour Dieu que je ne vois pas, que je ne parviens jamais à saisir, qui est toujours au-delà de ce que je pense et crois. Le ciel, loin d’être une image enfantine, me dit des choses qui me semblent justes au sujet de Dieu. Que le ressuscité de Pâques y fût élevé m’évoque le fait que lorsque Dieu agit, ce n’est pas visible à l’œil nu, que cela dépasse mon imagination et qu’il ne m’est pas possible d’en conserver quelque relique que ce soit. Le ciel me parle de ce Dieu qui m’attire vers plus grand que moi. (J. Woody)

N’est-ce pas une façon de rendre à l’événement tout son sens et sa beauté? S’interroger, comprendre, s’approprier la Bible nous permet de faire de la Parole une parole VIVANTE: qui nous parle, qui parle en nous, qui parle entre nous…

Eloignons-nous donc des conventions pour rendre à la Parole toute sa puissance de vie…

Cependant, nous devons aussi reconnaître que cette liberté que l’homme a d’actualiser la Parole comporte aussi des risques…

Je vous propose d’attendre demain pour aborder l’inverse de la convention… l’élucubration.

Mercredi 4 mai

Bonjour à vous… Dernier jour de travail pour beaucoup avant de pouvoir se reposer… Demain, nous fêtons l’Ascension du Christ auprès du père… De quoi se réjouir! Pourtant, nous dit Gerald Bray dans un excellent article qui a été traduit pour la Revue réformée de la faculté Jean Calvin:

En même temps, il faut veiller à ne pas fausser la signification de tout cela. Si à l’Ascension le message de Jésus est complet, son oeuvre ne l’est pas pour autant. (G. Bray)

En effet, certains ont détourné cette bonne nouvelle et fait de l’Ascension du Seigneur un achèvement… comme si nous étions capables dès à présent de nous élever à ses côtés…

Contre les élucubrations…

Si l’on peut sourire d’un enfant qui demanderait en toute bonne foi si l’homme a inventé la navette spatiale pour tenter de rejoindre Jésus auprès de Dieu, certaines extrapolations à partir de l’Ascension peuvent mener à des vues bien moins innocentes.

Un exemple de ces terribles déviations que l’on propose au nom de l’Ascension est l’invention du « fauteuil de l’ascension »… On peut lire sur le site des Gardiens de la Flamme auquel je ne renverrai pas  :

Le Fauteuil est offert à l’humanité pour accompagner son retour à l’évidence que seule est la Lumière […] Nous sommes heureux de vous accompagner dans ce retour à l’évidence. Nous sommes heureux de vous guider et de vous accompagner lors des sessions sur le Fauteuil. Le Fauteuil est instrument de Grâce […]

Pour une demi-heure sur ce fauteuil, il faut débourser une centaine de francs, mais bien évidemment, une séance n’est pas suffisante…

Quelle tristesse de voir se réaliser si souvent l’avertissement de Jésus :

En effet, de faux messies et de faux prophètes se lèveront et produiront des signes formidables et des prodiges, au point d’égarer, s’il était possible, même les élus (Mt 24, 24).

fauteuilCe que je remarque encore, c’est à quel point ces faux prophètes s’appuient sur les images pour séduire… Le fauteuil de l’ascension fait évidemment penser aux représentations de Jésus en majesté.
Les images contemporaines utilisées par ces « gardiens de la flamme » qui promettent à leurs adeptes de vivre l’ascension se basent sur les codes séculaires de la représentation du Christ.

 

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Christ en Gloire, icône du XVIIe siècle

Ce n’est pas contre le icônes que je m’insurge, mais contre leur détournement à des fins bien éloignées du message biblique de l’Ascension. Les icônes nous invitent à louer Dieu pour notre salut manifesté en Christ mort et ressuscité et à placer notre espérance dans la venue de son Règne en nous engageant humblement à sa suite. Jésus-Christ en majesté nous bénit tout en nous indiquant de suivre les Écritures. À l’inverse, les « gardiens de la lumière » ont l’orgueil de prétendre s’asseoir et nous asseoir en gloire à la place du Christ !

Au-delà du mauvais goût, je ne peux que m’accorder avec Daumier qui regrette que les artistes s’engouffrent dans les facilités propres à la tradition picturale pour mieux servir des idéologies destinées à nous amadouer et nous leurrer.

Le message de Daumier n’est pas théologique… mais son appel à se défaire des représentations artistiques serviles me semble à transférer pour nous sur le plan de notre foi. Il nous faut prendre de la distance face à certaines représentations de l’ascension et surtout face aux discours qui les véhiculent.

Flaubert met en scène dans l’Éducation sentimentale toute la perversité de l’image dans une scène de quiproquo comique. Frédéric, alors encore pétri d’illusions idéologiques, se rend chez M. Dambreuse, le riche banquier, où il tombe sur un tableau du peintre Pellerin qui s’est rallié à l’utopie du progrès :

Cela représentait la République, ou le Progrès, ou la Civilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant une locomotive, laquelle traversait une forêt vierge. Frédéric s’écria :
– Quelle turpitude !
– N’est-ce pas, hein ? dit M. Dambreuse, survenu sur cette parole et s’imaginant qu’elle concernait non la peinture, mais la doctrine glorifiée par le tableau.

Si les goûts artistiques du banquier laissent à désirer et que Frédéric se rend compte de la mauvaise facture du tableau, le jeune homme ne comprend pas le message qu’elle porte… Il se rend précisément chez le banquier en espérant ainsi monter dans le train du Progrès qui le mènera à la réussite sociale… il croit encore que les changements politiques serviront son… ascension.

… pour une lucide espérance

Comme Frédéric, nous avons parfois tendance à prendre comme telles les images, à ne pas réfléchir à leur sens et à nous laisser passivement enrober par les idéologies qu’elles servent. D’où à mon avis toute la pertinence d’une caricature lorsqu’elle fait réfléchir intelligemment à notre rapport au visible. La caricature nous aide à voir derrière les apparences, lorsqu’elle ne tente pas de nous leurrer à son tour…

Pour revenir à notre thème de l’Ascension, je mesure donc à quel point il est essentiel de revoir et d’approfondir le sens de cet événement pour notre foi chrétienne. Entre littéralisme et élucubration, le message de l’Ascension nous dit de ne pas désespérer face au mystère qui rend cet événement incompréhensible du point de vue de la logique et vient heurter notre raisonnement humain.

Sachons reconnaître que nous sommes sur la terre, et que ce n’est pas un fauteuil de lumière ascensionnelle qui nous fera percer les mystères divins. À l’inverse, ne rejetons pas cette part de mystère au nom de son incompatibilité avec notre raison humaine.

L’Ascension est avant tout une promesse, comme nous le rappelle Gérald Bray:

Au niveau personnel, l’Ascension garantit que notre humanité a été rachetée, ou « assumée en Dieu », selon les paroles du Symbole d’Athanase. À une époque où la vie humaine a peu de valeur, où les gens se suicident en grand nombre parce que leur vie n’a pas de sens, il est important de se souvenir que Dieu a un projet pour notre humanité, qui ne sera pleinement réalisé que lorsque nos corps ressuscités seront unis au sien au ciel. (G. Bray)

Mais l’Ascension est surtout un appel à notre engagement sur le chemin de vie ouvert par le Christ :

La valeur des réalités terrestres est mieux perçue à la lumière de l’espérance d’un accomplissement éternel. Nous qui suivons le Christ, nous aspirons à occuper la place qu’il est allé nous préparer (Jn 14:2). Nos yeux ont été ouverts sur les réalités célestes. Le but de notre vie sur terre est clair. (G. Bray)

Marc Pernot, dans sa prédication de 2011 que nous avons évoquée hier, insiste quant à lui sur la responsabilité qui nous incombe suite à la reconnaissance de ce but de notre vie :

C’est normal de souhaiter tout plein de bonnes choses pour ceux que nous aimons (et un peu pour nous aussi quand même), c’est une bonne idée de présenter cette espérance à Dieu, et de lui demander son aide. Mais, nous dit l’Ascension, ça ne marche pas comme ça, ce n’est pas Dieu qui va faire pleuvoir des pains sur la table du pauvre, ce n’est pas Dieu qui fait pleuvoir sur les terres asséchées de nos campagnes, ni fera la paix entre nous. Pourtant, il ne demande pas mieux, évidemment. Mais le Christ n’est plus sur terre, il est au ciel. À l’Ascension, Christ nous appelle à devenir adultes, et à la Pentecôte l’Esprit-Saint nous aide à le devenir. […] L’Ascension nous invite à convertir notre espérance, à convertir, purifier ce que nous attendons de Dieu, à purifier notre prière. En Christ, nous naissons à la vie adulte. (M. Pernot)

Je vous laisse pour aujourd’hui sur cet appel à devenir responsables, à œuvrer pour la venue du Règne et la communion dans l’Amour de Dieu…. Mais demain je souhaiterais, si vous le voulez bien, alléger le poids de cette responsabilité en me penchant plus longuement sur la fin de ce verset et l’attitude de prière des disciples.

Jeudi 5 mai

Eux, après s’être prosternés devant lui, retournèrent à Jérusalem pleins de joie
et ils étaient sans cesse dans le temple à bénir Dieu.

Telle est la réaction des disciples… Pour aujourd’hui, moi qui ai choisi ces versets, je pars dans quelques minutes pour aller prier en communauté à la Collégiale…

Pleine de joie

Je souhaite dédier ma journée à bénir Dieu…

Je vous communiquerai donc simplement aujourd’hui une louange proposée sur le site de l’Eglise catholique de Soissons, extraite du livre «Reste avec nous» de François Chagneau:

Notre fête de ce jour
monte vers Toi, Dieu notre Père.
Tous nos silences,
nos chants et nos paroles,
sont tendus vers Toi
et participent à la louange
de toute la création.
Tu as rappelé à Toi
Ton Fils Jésus-Christ
par qui nous fut donné
Ton Salut.
Il retourne aujourd’hui
partager ta gloire.
Dans ce mouvement
Qui l’entraîne avec Lui,
pour que soit donné
Ton souffle à notre humanité.
Ainsi nous pénétrons
dans le mystère de ton Fils.
Nos yeux ne peuvent plus voir,
mais nous savons que son retour
est déjà commencé ;
Sa disparition crée en nous
le vide de l’amour,
Mais nous savons que par notre amour
nous lui redonnons son visage.
Par cet amour nous demeurons en Lui
et par lui nous demeurons en toi.
Il nous rassemble en ce jour
Et c’est par son Esprit
Que notre communion acclame Ta gloire.
Et, pour partager encore ma joie avec vous, je vous propose d’admirer quelques instants ce tableau de Friedrich…
caspar_david_friedrich_-matin-dans-les-monts-des-gc3a9ants-aussi-la-croix-au-dessus-des-rochers-ou-rc3a9gion-dans-la-brume-du-matin-avec-un-crucifix-vers-1810-11
Caspar David Friedrich, Matin sur le Riesengebirge ou La croix au-dessus des rochers ou Région dans la brume du matin avec un crucifix, vers 1810-11
Dans un paysage de lumière, une jeune femme tend la main à un jeune homme pour l’aider à monter et la rejoindre au pied d’un crucifix. Mouvement d’ascension de ce jeune couple dans une foi commune et solidaire qui s’élève pour rejoindre la croix désormais vide… car Christ a vaincu la mort, nous sauve et nous appelle au Père auprès de qui il demeure.
Friedrich nous rappelle que nous sommes appelés à nous élever aux sommets des montagnes par la seule grâce du Christ mort sur la Croix, ressuscité et désormais uni éternellement au Père.
Gloire à toi, ô Christ.

Vendredi 6 mai

Bonjour, en ce jour où tout le monde n’a pas congé, je profite de cette matinée ensoleillée pour vous faire part de quelques considérations sur les disciples qui, après que Jésus se soit dérobé à leur vue, prient et bénissent Dieu dans le temple.

Ces versets de Luc nous disent ce que devient Jésus, mais il insiste surtout sur ce que ce départ provoque pour la communauté de disciples qui le suivent. Désormais seuls, ils ne doutent plus, mais prient et bénissent, dans la joie.

Ma vie en Christ

Hier, j’ai célébré l’Ascension en communauté à la Collégiale, puis en famille par une marche et une grillade où nous avons pu admirer la nature renaissante, belle métaphore du monde renouvelé sans cesse en Christ.

J’ai pu bénir ce temps libre de toute obligation scolaire ou professionnelle qui nous était accordé ensemble. Une journée gratuitement donnée pour nous, à l’image d’une vie gratuitement donnée par Dieu.

Aujourd’hui, si les enfants peuvent prolonger ce congé, moi et mon compagnon retournons à nos obligations… Je souhaite prendre exemple sur les disciples et faire de cette journée une journée de louange et de prière au cœur de la société dans laquelle nous vivons, participons et travaillons.

Je ne consacre pas ma vie au Seigneur au sens où je n’ai pas choisi de suivre une vocation de sœur par exemple, mais je peux lui consacrer chaque moment de ma vie, comme je l’ai tenté la semaine passée à partir des versets de l’Ecclésiaste sur la joie à travailler sous le soleil, consciente que ma part dans ce monde est une grâce de Dieu..

Notre communauté en Christ

Cependant, ces versets qui nous montrent les disciples réunis, priant et louant de concert, me soufflent qu’il est essentiel de prendre du temps pour Dieu, non seulement seule, mais également en communauté. Cette certitude, je peine à l’expliquer. Je crois que notre Eglise également, elle qui compte de moins en moins de fidèles actifs, est face à cette difficulté.

Un passage de F. Maret m’a donné une piste d’explication:

dans l’épreuve, dans l’attente, l’Église doit vivre pleinement la communion fraternelle dont il est question quelques versets plus loin comme constitutive de la liturgie chrétienne: Ils persévéraient dans la doctrine des apôtres, dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain et dans les prières (Actes 2:42). Telle est la raison d’être de l’Église en tant que communauté: la prière commune et la communion fraternelle que nous devons y vivre, que chaque Chrétien doit pouvoir y trouver, est indispensable à la persévérance et à la sanctification jusqu’à ce que Jésus revienne et à ce que notre communion avec Jésus lui pleinement restaurée. Le jour vient ou Dieu demeurera avec nous dans la Nouvelle Jérusalem (Apocalypse 21:3). D’ici là, veillons, prions et agissons en Église. (F. Maret)

Je crois que ces mots de Maret nous disent que l’Ascension du Christ a pour corollaire une apparence d’absence que seule la foi, la prière et la louange peuvent combler. Nous pouvons certes ressentir sa présence chacun individuellement, mais seuls nous sommes souvent pris de doutes et de découragement. Thomas a douté car il n’était pas avec les autres lors de la première apparition du Christ. J’ai mis vingt-cinq années avant de vivre ma foi pleinement en rejoignant l’Eglise et depuis lors, je ne cesse d’avancer sur le chemin du Christ. La communion à mes frères et sœurs chrétiens me mène à ressentir sa présence dans ma vie.

Ma vie est Notre communauté en Christ

Je prendrai un exemple. J’ai du plaisir chaque matin à chanter parfois sous la douche. J’aime particulièrement le « Libera me domine » du Requiem de Fauré et je fredonne la mélodie… Mais tout autre est la sensation que j’ai ressentie lorsque j’ai chanté ce Requiem en chorale, où nos voix s’élevaient de concert. Tout autre est encore aujourd’hui la sensation lorsque je prends le temps d’écouter une belle version de ce Requiem…

Seule, ma voix emplit ma salle de bain et me donne la joie de commencer une nouvelle journée gracieusement accordée par Dieu. Mais entendre ou chanter cette même mélodie portée par diverses voix humaines qui toutes s’accordent… je ressens alors un élan incomparable qui part du plus profond de mon cœur.

De même, lorsque je récite le Notre Père seule, je me place devant Dieu et lui exprime ma confiance, ma foi. Mais lorsque ma voix se mêle à celles de toutes les voix de la communauté réunie en l’Eglise, ma confiance et ma foi s’ancrent bien plus profondément en moi.

Chaque dimanche, j’aime écouter comment l’intonation de ma voix est distincte de celle des autres, j’aime entendre les mêmes paroles dites sur un autre ton. L’ensemble reflète notre diversité dans l’unité et rien ne me dit davantage que Jésus s’est donné pour tous, qu’en lui, chacun est reconnu pleinement.

Louer et bénir Dieu en communauté, comme les disciples dans le temple, c’est pour moi me réjouir pleinement. Je me sens unique, mais je n’ai pas l’orgueil de me sentir supérieure ou inférieure: nous sommes tous là, devant Dieu, tels que nous sommes. J’entre en communion avec des frères et sœurs qui ne partagent pas les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes activités que moi, et pourtant nous sommes tous là à dire notre même confiance en notre Père.

C’est à la fois me sentir à ma juste place tout en la relativisant. J’ai alors assez de confiance, mais aussi assez d’humilité pour, dans la joie, m’en remettre au Seigneur.

Ensemble en Christ, je peux trouver ma pleine identité.

Sur ces paroles, je vous laisse et espère qu’un jour nous formerons une petite communauté virtuelle pour que ma foi puisse s’approfondir et s’enrichir de vos commentaires…

Bien à vous,

Cécile

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