Semaine du 28 novembre au 4 décembre 2016. La Croix dans l’Art: C. D. Friedrich

 

christos_acheiropoietos

 

Jésus dit : « Tout est achevé » (Jean 19, 30)

 

 

 

Bonjour,

je vous propose de clore ce cycle de trois chroniques dédié à la croix dans l’art avec le peintre Caspar David Friedrich.

J’ai choisi ce verset de Jean car l’évangéliste nous présente de manière générale la vie et la mort de Jésus dans une perspective d’accomplissement. Les événements ne sont pas simplement racontés, mais leur signification est déjà explorée et signifiée.

Cette perspective interprétative est également celle du peintre romantique C. D Friedrich. Il colore ses représentations d’un profond mysticisme qui cherche à dire sa foi, projetant ses émotions et sa relation au divin à travers la peinture de paysage. Les recherches, la sensibilité et la foi vivante (sincère et parfois inquiète) du peintre nous parlent encore aujourd’hui…

J’espère que vous aurez du plaisir à (re)découvrir quelques-unes des oeuvres religieuse de ce peintre

belle semaine

Cécile

Lundi 28 novembre

Bonjour,

commençons par rappeler quelques données biographiques sur Caspar David Friedrich… Né en 1774 à Greifswald dans un milieu profondément luthérien, son père l’éduque avec des principes rigides. Des drames ponctuent son enfance, il perd ainsi très tôt sa mère et un jeune frère.

A partir de 1794, il fréquente l’académie de Copenhague et vit dans un entourage marqué par le mysticisme de la Nature issu de la pensée du poète allemand Klospstock. En 1798, il s’établit à Dresde où il présente régulièrement ses travaux dans les expositions de la ville: les critiques sont élogieuses. Ses recherches concernent principalement le paysage, et, loin d’être uniquement plastiques, ses réflexions sont avant tout spirituelles.

Il intègre le cénacle de Greiswald qui réunit peintres et poètes, notamment le prêtre poète Kosegarten qui se retrouvent autour d’une même préoccupation : élaborer un art sacré protestant. L’œuvre d’art, dit Friedrich, « élève l’esprit » et « donne élan à la foi ». Friedrich noue une solide amitié avec le prêtre Schwarz qui enseigne que l’expérience de la nature est comparable à celle du sacrement. Pour Friedrich, l’art est hors de l’artiste, qui doit rechercher sans cesse l’infini et le divin : « L’art est infini, alors que tout le savoir et les capacités de l’artiste sont finis. »

Friedrich est alors profondément attaché à Gustave II Adolphe, roi de Suède, qui règne sur sa ville natale, Greifswald. Souverain pieu, il prend soin de l’Eglise et encourage le culte. Il faut rappeler que les troupes napoléoniennes envahissent l’Allemagne en 1806, et que les conceptions de l’Etat, basé sur le modèle antique, de Napoléon planent comme une menace sur l’importance du culte. Gustave II Adolphe entend sauver le protestantisme en Europe et se dégager du joug napoléonien. Le théologien Schleiermacher a des contacts avec Friedrich et appelle à une réforme religieuse, conçue également comme résistance politique au despotisme napoléonienne, la peinture peut y prendre part…

friedrich_sepia

C’est donc à la gloire de Gustave II Adolphe que Friedrich prépare un tableau intitulé La Croix dans la Montagne. Il conçoit le projet dans ce sépia de 1806 en hommage à l’idéologie libératrice du souverain. Le soleil levant est le symbole de l’espoir tandis que les montagnes figurent la foi solidement établie. Le Christ est tourné vers le soleil levant, signe d’espoir en l’avenir…

En 1807, il expose ce sépia dans son atelier, et les époux von Thun, comte et comtesse cultivés de Dresde sont enthousiastes. La jeune épouse insiste auprès de son mari pour qu’il commande au peintre une version peinte pour un autel dans la petite chapelle qu’il souhatait aménager dans son château de Tetschen. Friedrich est réticent, il montre peu d’enthousiasme à l’idée de peindre sur commande car pour lui, l’art doit être le fruit d’une inspiration intérieure. Mais en 1808, sous l’opposition militaire qui se forme en Suède, Gustave II Adolphe est contraint d’abdiquer et Friedrich se résout alors à vendre son tableau aux châtelains de Tetschen. Le projet initial sera grandement modifié, nous le verrons demain…

Belle journée

Cécile

Mardi 29 novembre

Bonjour,

suite à l’abdication du roi, Fridrich donne en 1808 une tout autre portée au retable que celle prévue initialement. Voici la célèbre Crucifixion dans la Montagne, retable de Tetschen que l’on admire aujourd’hui à Dresde.

friedrichtetschen

Le cadre du tableau est exécuté par un ami sculpteur, Kuehn qui devait préciser l’intention chrétienne par des symboles religieux : colonnes d’aspects gothique sur les côtés ; palmes et têtes d’anges regardent la croix en adoration. Au dessus de l’ange central, l’étoile du soir. La partie inférieure symbolise œil de Dieu toujours présent, enfermé dans le triangle sacré et environné de rayons. Épis de blé et pampres de part et d’autre évoquent le corps et le sang du Christ.

Mais revenons au tableau. Friedrich inverse la perspective, renonce au soleil levant  pour le soleil couchant, et s’explique :

Jésus-Christ cloué sur la croix est ici tourné vers le soleil couchant, image du Père éternel. Avec Jésus meurt un vieux monde, l’époque où Dieu le Père est omniprésent sur la terre. Ce soleil s’est couché et la terre et n’est plus en mesure d’appréhender sa lumière déchirante. C’est alors que lui, tel le métal le plus pur et le plus noble, le Sauveur sur la Croix dans l’or du couchant, reflétant son rayonnement adouci sur le monde. La croix est érigée au sommet d’un rocher inébranlable, à l’image de notre foi en Jésus-Christ. Les sapins, éternellement verts, et la croix symbolisent l’espoir que les hommes ont placés dans le Crucifié.

On peut bien sûr discuter de la vision théologique de Friedrich. Par exemple, pour moi, Dieu a décidé de nous rejoindre une fois pour toute en Christ: il est donc paradoxalement plus « omniprésent » lors de la Croix qu’avant elle… Cependant, Friedrich pense peut-être au cri de Jésus chez Marc et Matthieu « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? »: la Croix manifeste la présence de Dieu, mais cet instant est si paradoxal que Jésus lui-même vit à ce moment là la sensation d’une absence… toujours est-il que, pour Friedrich, l’expression artistique sert une réflexion théologique et existentielle qui se manifeste entre autre dans le paysage. Pour le peintre, Dieu se révèle en Christ mais aussi dans la nature. C’est le sens des trois rayons de lumière : la trinité, issue d’une même source qui reste cachée au spectateur.

L’accent est donc  mis sur la transcendance du paysage : verticalité, puissance dramatique. Les sapins pointent vers le ciel tels des cierges. La montagne en pyramide supporte a croix en son sommet, avec une symétrie très symbolique. La croix n’est plus dans la nature comme dans le sépia, mais la nature tend à se sublimer dans la croix qui est devenue de façon plus explicite la manifestation la plus haute. Source de lumière cachée, son reflet terrestre nous est accessible à la compréhension par la croix seule. Voici un détail du tableau qui permet de mieux appréhender ces nuances.

friedrichtetschendetail

La croix se dresse avec fermeté comme le symbole de la foi et représente la médiation entre Dieu et le monde sous la forme de la division de la lumière. D’un côté, la lumière pure issue de Dieu, du côté du spectateur l’ombre reçoit indirectement une part de lumière. Au centre, la croix éclairée dans sa face, mais dont une partie reste cachée par la lumière et donc à notre compréhension: ses reflets seuls pointent vers notre monde d’obscurité.

Ce retable a fait l’objet de grandes polémiques : certains n’acceptent pas l’interprétation symbolique de la nature et dénoncent le risque de voir la peinture de paysage devenir la nouvelle peinture d’Eglise. Les contemporains ont de la peine à saisir ce regard de peintre qui va du visible à l’invisible. En effet, pour Friedrich, la peinture a pour mission de représenter le monde de la subjectivité :

Clos ton œil physique, afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de l’esprit. Ensuite, fais montrer au jour ce que tu as vu dans ta nuit (Friedrich).

La subjectivité romantique telle que la conçoit Friedrich est donc double : vision intérieure de l’artiste et représentation du mystère du monde, ici de la Croix. Le peintre doit peindre ce qu’il voit en lui, mais ce qu’il voit est le résultat d’une inspiration et d’une illumination qui lui vient de la foi et de l’esprit.

Pour Friedrich, mystique, il s’agit de retrouver l’unité perdue avec la Nature qui dans son essence ne faisait qu’un avec l’Esprit (qui plane au-dessus des eaux dans la Genèse). Une telle mystique découvre dans chaque élément de la nature l’expression d’une sur-nature, la manifestation du divin. Si je ne partage pas cette vision trop panthéiste à mon goût, je vois quand même dans cette perspective du peintre l’expression sincère et bel et bien fondée théologiquement du mystère de la Croix tel qu’il peut être perçu par un fidèle.

Mais pour ses adversaires, l’art religieux se doit de représenter des figures bibliques, alors que lui découvre le souffle de l’esprit divin dans la nature. Il faut dire que l’art du paysage est avant tout récréatif et y voir ainsi un symbolisme religieux dérange. Pour Friedrich, le paysage se dépasse, se transcende. Cela ne cadre pas avec la conception classique du paysage où règne l’équilibre ni avec le paysage héroïque dans lequel l’homme et la nature expriment la puissance, la force et la lutte inhérentes à leur nature. Le paysage devient solitude de l’homme, expression de la nostalgie d’un ailleurs qui nous appelle. Nous irons plus loin demain dans le développement que Friedrich donne au paysage et reviendrons sur les arguments de ses adversaires…

Je serais bien sûr curieuse de connaître comment vous-même articulez le rapport entre la nature et Dieu… il me semble pour ma part que la vision de Friedrich bien qu’elle soit orientée vers le panthéisme, garde néanmoins sa pertinence spirituelle. Dieu créateur de notre monde ne nous donne-t-il pas le droit d’utiliser les éléments du monde pour exprimer notre foi comme dans les psaumes où toute la nature le célèbre? sans pour autant, toutefois, qu’on le confonde lui-même avec la nature?

Bien à vous

Cécile

Mercredi 30 novembre

Bonjour,

nous avons donc vu hier que le mysticisme avec lequel Friedrich conçoit la peinture de paysage n’a pas plus à tout le monde… Parmi les adversaire du retable de Tetschen, un certain Ramdohr publie un article incendiaire. Pour lui, ce type de représentation est dangereux pour le goût du public, et enlève à la peinture ses qualités propres pour émouvoir avec un message spirituel. Ce n’est donc pas l’aspect panthéiste qui le dérange, mais le fait que Friedrich s’appuie sur sa foi!  On voit donc bien ici que le climat profane qui suit le siècle des Lumières relègue la foidans le domaine privé. La peinture est placée au-dessus et y mêler le religieux revient à lui faire du tort ! Et nous? assumons-nous notre foi devant un tableau religieux, concevons-nous l’art comme un don de Dieu? le remercions-nous de nous offrir ces instants de contemplation? Je trouve, pour ma part, que j’ai tendance à trop séparer mon amour de l’art de ma foi, et que je devrais plus souvent rendre grâce pour les beautés que le Seigneur nous donne de réaliser!

Ce sont donc avant tout des aspects techniques que reproche Ramdhor à Friedrich… il trouve que sa peinture nuit au paysage classique qui présentait de nombreux éléments, une multiplicité d’objets, des plans, des masses et formes qui entraient en harmonie et ravissait l’œil. Pour lui, Friedrich qui brise la perspective, fond les plans, n’atteint pas l’harmonie et le rythme du paysage classique. De plus, il va contre les lois de l’otique : à une telle distance, on ne pourrait voir les détails avec tant d’acuité, la lumière est surnaturelle, etc. il ne comprend rien à Friedrich qui cherche moins un rendu réaliste qu’à exprimer la divinité dans toutes les parcelles de la nature! Pour Ramdohr, il ne faut pas mélanger peinture et religion. Le sentiment et l’émotion vont détruire l’esthétique… qui réside dans une conception presque mathématique du paysage!

Friedrich n’en continue pas moins sa double recherche sur la spiritualité présente dans la nature et le moyen de traduire sa foi dans le paysage. Il s’intéresse beaucoup à la notion de sublime, basée sur le saisissement de l’homme devant une grandeur qui le dépasse. Dans les paysages, certains motifs sont particulièrement propices à rendre cet effet : les massifs montagneux imposants, menaçant et surplombant malgré leur beauté, les précipices ou la mer et son horizon illimité : tout ce qui dépasse l’homme. Friedrich réfléchit et expérimente : pour rendre le sublime, il accentue l’immensité du paysage en refusant la profondeur spatiale rationnelle. Il peint par exemple ce Matin dans le Riesengebirge en 1810, un de ses tableaux que je préfère!

caspar_david_friedrich_morgen_im_riesengebirge

Sous la croix se tiennent deux petits personnages, perdus dans une impression d’immensité et d’infini. L’événement de la croix nous sauve, mais la grandeur de Dieu, qui se manifeste ici dans le paysage, nous dépassera toujours, tel semble être le message de cette représentation.

Ce vaste paysage s’offre aux deux petites figurines, humbles créatures que nous sommes, qui, nous tournant le dos, rêvent devant l’immensité et le mystère de Dieu partout présent et visible nulle part…  Mais la croix nous donne l’assurance de sa présence, en Christ, parmi nous et pour nous! La jeune femme en robe blanche est parvenue à la croix, et tend la main à son compagnon qui s’apprête à grimper à son tour sur le rocher. Elle semble avoir compris que pour donner du sens à cette immensité comme à sa relation avec son compagnon de marche, c’est sous la Croix que l’on doit sans cesse faire halte…

Dieu reste mystérieux et sa majesté nous dépasse, un peu comme nous nous sentons tout petit devant l’immensité d’un tel panorama. Mais en Christ nous savons que Dieu habite d’une manière ou d’une autre ce monde, nous adorons un Dieu qui s’est donné à nous par amour et nous assure aujourd’hui de sa présence dans nos vies…

Bien à vous

Cécile

Jeudi 1er décembre

Bonjour,

nous avons donc vu que la spiritualité chrétienne de Friedrich s’exprime avant tout dans sa conception du paysage. Il a pensé sa peinture en contact avec le poète et philosophe romantique Carl Gustav Carus auteur de Neuf lettres sur la peinture de paysage, rédigées aux environs de 1820.

Lorsque Carus fait la connaissance de Friedrich, il a décidé de mettre en mots ce que Friedrich exprime, et a écrit sur la base de leurs discussions. Cependant, le poète oriente le propos vers une vision très panthéiste, qui est absente dans ces tableaux où la Croix reste le message central. Cependant, Friedrich souscrit à cette philosophie pour d’autres représentations qui ont tendance à diviniser la nature… alors que dans nos exemples, c’était plutôt la nature qui nous révélait le divin: la nuance est importante!

Pour Carus, le paysage est sublime parce qu’il est démesuré pour la mesure de l’homme, et parce que l’homme perdu dans cette immensité manque d’échelle et de repère, et ne s’y retrouve plus. Aussi le regard du paysagiste tend-il à disparaître dans le tableau, irrésistiblement englouti dans le mystère divin qui fait sous ses yeux son apparition. C’est donc pour lui une nature infinie que le spectateur doit expérimenter dans la contemplation et une dissolution de soi. Pensant aux œuvres de Caspar David Friedrich, Carus remarque que le spectateur du tableau disparaîtra d’autant plus aisément dans le microcosme que le peintre aura pris soin d’y placer une figure infime, perdue elle-même dans le monde du tableau, dans la contemplation du paysage, image dans le tableau du spectateur qui se trouve devant le tableau, écho d’un regard qui tend à s’abîmer dans l’infini : « Une figure solitaire et perdue dans la contemplation d’une contrée paisible, incitera l’homme qui observe le tableau à s’identifier à lui ».

L’homme disparaît devant la révélation de cette énigme colossale, son existence éphémère s’annule en regard des millions d’années au cours desquels s’épanouit la vie cosmique :

L’homme prend conscience de sa propre petitesse en contemplant la nature dans toute sa splendeur, et renonçant en quelque sorte pleinement  à son existence individuelle, il intègre lui-même cet infini, parce qu’il a le sentiment immédiat que tout est en Dieu […] Une telle immersion n’est pas une perte, mais un gain. (Carus, lettre III).

On doit souligner ici que Carus reste profondément religieux bien qu’il ait tendance à diviniser la nature. Le spectateur du tableau s’identifie à cette image anonyme et miniaturisée de lui-même, allégorie de l’absorption du sujet dans le paysage et aspiration à mourir à soi-même pour renaître en Dieu.

Pour Carus, l’homme, qui se croyait jusque là au centre, s’efface, tandis que se manifeste la muette présence de la terre, manifestation du divin :

Quels sentiments s’emparent de toi lorsque, gravissant le sommet des montagnes, tu contemples de là-haut la longue suite des collines, le cours des fleuves et le spectacle glorieux qui s’ouvre devant toi ? – tu te recueilles dans le silence, tu te perds toi-même dans l’infinité de l’espace, tu sens le calme limpide et la pureté envahir tout ton être, tu oublies ton moi. Tu n’es rien, Dieu est tout. (Carus, lettre II).

Pour ma part, cette presque annihilation de l’humain dans le divin ne me plaît que modérément car, dans ma visions de la foi, Dieu nous rejoint dans notre humanité plutôt qu’il ne nous en arrache…

Cette vision quelque peu négative de l’être humain qui sans cesse en quête de Dieu cherche à sublimer son humanité plutôt que de l’assumer pleinement me met un peu mal à l’aise. D’ailleurs, Friedrich a peint de nombreux paysage où transparaît ce mal de vivre de l’homme qui ne peut pleinement rejoindre Dieu…

caspar_david_friedrich_-_winterlandschaft_mit_kirche_dortmund

Dans ce Paysage d’hiver avec église peint en  1811, l’aspect désolé de la plaine enneigée devient le symbole de la mort et du néant.  Dans la partie inférieure, un homme appuyé à un rocher contemple le crucifix qui lui fait face au milieu de jeunes sapins. Il a démonstrativement jeté ses béquilles loin devant lui dans la neige… Il n’y a aucun autre refuge que la foi, tel est le message.

Si j’aime l’idée que Christ offre au chrétien un espoir de salut et de renaissance et que la croix nous aide à porter nos propres souffrances, l’idée que nous devons jeter toute nos autres béquilles et souffrir avec patience me peine un peu… je crois au contraire que la foi en Christ peut nous donner l’énergie pour ne pas rester prostrés (mais peut-être suis-je trop naïve…). Toujours est-il que je suis reconnaissante au peintre d’avoir le courage de représenter le désespoir de l’être humain qui, avec ses infirmités, peut trouver réconfort en Christ, ce qui n’annule pas toute possibilité de souffrances sur cette terre: c’est dûr, mais réaliste!

Je vous souhaite une belle journée,

Que le Christ vous apporte réconfort…

Prions pour tous les humains prostrés dans la neige tel cet infirme du tableau. Que le Seigneur leur donne la force de se relever!

Bien à vous

Cécile

Vendredi 2 décembre

Bonjour,

pour clore cette semaine dédiée à C. D. Friedrich, résumons ce qu’il a apporté dans le domaine de la peinture de paysage… apport qui a parfois choqué ses contemporain. Dans la tradition académique,  le paysage est considéré comme inférieur à la peinture d’histoire (héros antiques et hauts faits historiques), et ne pouvait être qu’un décor pour mettre en scène les actes mémorables des grands hommes. Friedrich au contraire, nous montre l’humain perdu, infiniment petit dans une nature qui le dépasse et qui parfois devient inquiétante comme dans cette Croix dans la montagne peinte en 1812.

caspar_david_friedrich_-_the_cross_in_the_mountains_-_google_art_project

La composition symétrique inquiète plus qu’elle ne rassure le spectateur, elle semble peu naturelle… Au premier plan, nous sommes retenu par le terrain aride et rocheux avec une source aux eaux troubles et stagnantes. La sombre paroi de sapins et la façade lugubre de l’église ne paraissent ni rassurantes ni accueillantes. Au centre, la croix se dresse entre l’aridité du premier plan et la sombre église.

Cette représentation nous laisse une forte impression d’irréalité. Nous sommes comme projetés dans un passé médiéval et gothique. Paysage étranger mais peint avec une extrême précision. Sur le plan symbolique nous pourrions dire que même si nous arrivons à peindre la nature avec exactitude, nous sommes saisis par  l’incompréhension face au monde. Friedrich ajouter souvent les motifs de la tombe ou de l’église gothique pour associer la mélancolie du paysage à la douleur d’un deuil, et ici les sapins semblent dangereusement enserrer l’église qui disparaît peu à peu derrière la nature qui reprend ses droits.

On a pu analyser ce tableau dans le sens d’une disparition du divin dans la vie des hommes. L’analogie des lignes verticales des pins et de la cathédrale semble suggérer que la forêt est déjà, par elle-même, cathédrale. Le bâtiment n’apparaît plus comme œuvre de l’homme, mais plutôt comme proie à l’ infini qu’est la Nature elle-même sur laquelle l’homme n’a aucune prise.

Cependant, Friedrich en plaçant la croix, donne le sens de la divinité de la nature qui n’est autre que le royaume de Dieu à venir et révelé lors de la crucifixion. Derrière les apparences, Dieu a choisi de nous pardonner et de mettre tout son amour pour l’humanité dans le Crucifié… mais qu’il est difficile de « voir » cet infini amour dans le scandale de la Croix!

Mais il faut toutefois souligner que si Friedrich n’oublie pas dans les représentation que nous avons vu cette semaine de rappeler que Dieu se révèle en Christ, il a également peint de nombreux tableaux où, comme dans les textes de Carus au contraire, la Nature n’est pas medium par l’entremise duquel Dieu s’adresse à sa créature, elle est le Dieu lui-même : deus sive natura. Cette vision panthéiste s’éloigne, pour ma part, de ma propre foi.

Le Dieu vivant de Carus ou de Goethe, n’est autre que la vie de la Terre elle-même, la Nature déifiée, et le peintre, selon la Cinquième Lettre de Carus doit apprendre à « reconnaître la divinité de la nature entendue comme la révélation corporelle proprement dite », révélation « corporelle » plutôt que spirituelle, vie matérielle de la Terre et non manifestation d’une divinité transcendante, d’un Tout Autre. Plus que l’esprit du christianisme, c’est celui du panthéisme qui semble inspirer les propos de Carus, comme ceux de son maître Goethe, panthéisme moderne qui se distingue du panthéisme antique en ce qu’il ne considère pas la nature comme le théâtre habité par une multitude de dieux chacun doté d’une individualité propre, mais plutôt comme pure et unique présence que sa majesté silencieuse élève à la dignité du sacré.

Cependant, si Friedrich a été séduit par la pensée de Carus, il me semble sincère dans sa foi et lie beaucoup plus que son ami la nature à Dieu dont elle reste dépendante. Le mérite de ce Dieu qui se laisse voir dans la nature est que ce message vient appuyer l’évangile par lequel nous annonçons que le Royaume de Dieu est en devenir, déjà aujourd’hui dans notre monde. En Christ, Dieu s’est révélé une fois pour toute et sa présence aujourd’hui nous est assurée par l’envoi de l’Esprit… et j’aime à interpréter ainsi le traitement de la nature par Friedrich comme porteur de cette bonne nouvelle qui illumine nos vies.

Pour terminer, je citerai les propos du 16 avril 1800 de Novalis, poète contemporain de Friedrich, qui notait dans son Journal :

L’homme qui eut un jour la claire révélation que le monde est le royaume de Dieu, et qui se sentit alors pénétré de cette grande certitude et comblé grâce à elle d’une plénitude infinie, celui-là gravit d’un cœur confiant le sombre sentier de la vie et plein d’une paix divine et profonde, plonge son regard au fond de ses orages et de ses périls (Novalis)

Oui, soutenus par l’évangile de Jésus Christ, nous pouvons faire face à l’inquiétude qui nous saisit face aux mystères et duretés du monde. Par la grâce de Dieu, nous pouvons vivre de cette foi, avec confiance en l’amour définitivement manifesté au coeur du scandale de la Croix… et la peinture de Friedrich m’aide, pour ma part, à méditer sur le sens de l’humain dans le monde: infiniment petit, face à la majesté mystérieuse de Dieu (mardi et mercredi), face à la maladie et la misère (jeudi), face à l’opacité parfois sombre du monde (vendredi), mais qui, en toute humilité (l’homme est cette petite figure perdue dans l’immensité chez Friedrich) peut s’en remettre avec confiance dans l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ…

Je vous souhaite un très beau week-end, dans ce temps de l’Avent où nous nous remémorons la venue du Christ, ce petit enfant né dans une crèche et pourtant appelé à devenir notre Seigneur!

Cécile

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *