Semaine du 9 au 15 mai 2016. Pentecôte et Babel: unité et diversité…

 

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Horae ad usum Parisiensem ou Petites heures de Jean de Berry, 1390, BNF.

Tout à coup, un bruit vint du ciel, comme si un vent violent se mettait à souffler, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Ils virent alors apparaître des langues pareilles à des flammes de feu ; elles se séparèrent et elles se posèrent une à une sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues, selon ce que l’Esprit leur donnait d’exprimer. (Actes 2, 1-4)

Lundi 9 mai

Bonjour,

après ce week-end de l’Ascension, Pentecôte pointe son nez: un bonheur pour les enfants qui auront deux week-ends prolongés, un bonheur pour les chrétiens qui après avoir fêté l’entrée du Christ en gloire, célébreront sa présence toujours vivante pour nous aujourd’hui.

En effet, à la Pentecôte, les disciples réunis reçoivent le souffle inspirant de l’Esprit-Saint qui les confirme et les soutient dans leur mission d’annoncer l’Évangile. Bien plus, le don de l’Esprit est assuré à chacun et chacune qui s’en remet au Christ.

Le site croire.com retrace en bref les origines de la fête de le Pentecôte, fête commune aux juifs et aux chrétiens :

Comme les juifs, les chrétiens célèbrent la Pentecôte cinquante jours après Pâques. C’est un jour marqué par l’acte de naissance des deux religions : les juifs commémorent le jour où Moïse reçoit les dix commandements, les chrétiens celui où les disciples de Jésus reçoivent l’Esprit saint, qui les pousse à annoncer que le Christ est vivant.

L’ Esprit saint grave en leur cœur une nouvelle loi, celle de l’amour. Dans le récit, il est symbolisé par les langues de feu qui se déposent au-dessus de la tête de chacun.

Langues de chat et langues de Babel

Si j’ai choisi ce verset, c’est que ces langues m’ont toujours beaucoup intriguée… Pour tout dire, cette image me paraissait si incongrue, que petite je m’imaginais que Jésus envoyait des « langues de chat » que les disciples mangeaient et qui leur donnaient des facultés extraordinaires. Après plusieurs essais, il m’a fallu constater qu’hormis un mal de ventre tenace, le mystère de la Pentecôte ne résidait pas dans l’absorption de ces bonbons acidulés…

Contrairement à la Cène dont le sens nous est expliqué, le don de l’Esprit se présente dans le récit de Luc comme un événement mystérieux. La visibilité de ces langues de feu est présentée comme une métaphore. Le langage trouve des équivalents pour rendre compte de cette réalité qui dépasse notre entendement.

Dans notre passage des Actes, tout le monde se comprend, mais chacun parle sa propre langue… Pour moi, c’est une image que dans notre diversité, nos différences, les « barrières de la langue » seront toujours surmontées par l’Esprit qui anime et soutient la communauté de croyants en Christ mort et ressuscité.

La langue, les langues, ne peuvent pleinement rendre compte de l’action divine qu’est le don de l’Esprit. Lorsque je réfléchis au langage, c’est l’épisode de Babel qui m’est venu en tête… que faire de ce passage de Genèse 11 où Dieu précisément empêche les hommes de se comprendre entre eux pour mettre fin à leur projet démagogique de s’élever seuls et de vivre de leurs propres forces? Comment espérer dès lors annoncer d’une même voix la bonne nouvelle de l’Évangile?

La mise en parallèle d’Actes 2 et de Genèse 11 me suggère que la Pentecôte n’est pas simplement un heureux événement où toutes nos différences sont abolies dans une communion qui les effacerait. En tant que filles et fils du Père, chacun et chacune reste unique. Pourtant, dans notre volonté de suivre le Christ, n’aspirons-nous pas parfois à la construction d’une nouvelle tour de Babel que nous confondrions avec le Royaume annoncé par le Christ?

Cette semaine, je souhaite analyser ces versets pour répondre aux questions suivantes : comment articuler notre individualité à une action commune en Christ? Comment œuvrer à venue de son Règne sans devenir esclaves bâtisseurs sans dignité propre? Comment devenir les messagers de ce Royaume à venir sans tomber dans l’erreur qui nous ferait confondre nos désirs avec Sa volonté et construire une nouvelle tour de Babel?

L’Esprit-Saint: au-delà des langues

Le don de l’Esprit-Saint devient essentiel pour que ces questions trouvent une réponse adéquate et que nos désirs puissent espérer être conformes à ceux de Dieu notre Père. Seuls, nous ne pourrions que construire des tours de Babel, mais avec l’Esprit qui nous est envoyé, nos désirs d’œuvrer à une communion de l’humanité en Christ devient possible. En effet, « l’esprit ordonne le désir à sa fin et donne la force pour les nécessaires redressements », nous dit Georgette Chéreau.

Je ne suis évidemment pas la première à avoir rapproché Genèse 11 et Actes 2. Pour les jours qui viennent, je suivrai l’essai de Gerogette Chéreau, De Babel à la Pentecôte. Histoire d’une bénédiction, pour approfondir ma compréhension du don de l’Esprit et la partager avec vous. Je proposerai donc chaque jour une réflexion qui partira de la comparaison entre Babel et la Pentecôte en suivant les analyses de G. Chéreau, pour en tirer ensuite mes propres conclusions et chercher la résonance de celles-ci dans mon vécu de chrétienne.

Vous qui me lisez, n’hésitez pas à faire entendre votre langue propre afin que par nos différentes voix nous rendions toute la richesse et la profondeur de cette grâce qui nous a été faite dans le don de l’Esprit Saint.

Je vous souhaite un beau début de semaine,

Bien à vous

Cécile

Mardi 10 mai

Bonjour,

dans le but de comparer Genèse 11 avec Actes 2, je vous propose de commencer par examiner les attitudes humaines des deux épisodes. Les hommes de Babel expliquent ce qui motive leur projet de construction

Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. (Gn 11, 4)

Comme le note G. Chéreau, la décision est avant tout technique (ils commencent par mouler les briques en Gn 11, 3a) et politique : une ville et une tour. L’auteur rappelle que la tour a une utilité très spécifique : il s’agit d’affirmer sa puissance et de se prémunir contre d’éventuels ennemis. La tour signifie l’orgueil et la méfiance. De loin, tout voyageur vers la ville est averti qu’on le surveille, prêt à le repousser. La volonté que la tour atteigne le ciel souligne que la volonté de l’ériger dépasse la simple précaution de protection, mais ambitionne de s’élever jusqu’à la puissance suprême, les cieux désignant la transcendance ultime. Comme le dit G. Chéreau, Babel est un « défi à la transcendance divine ».

Ce défi est résumé dans la volonté exprimée par les hommes de Babel : « Faisons-nous un nom ». Puissance, méfiance et orgueil concourent tous à se faire une renommée. G. Chéreau note

Se faire un nom peut s’entendre comme la prétention à se donner soi-même son rôle et sa fin dans l’univers : forgeons seuls notre existence.

Comparons l’attitude des hommes de Babel à celle des disciples réunis lors de la Pentecôte. L’activité débordante des ouvriers de Babel qui proclament « Allons » contraste avec l’attente patiente des disciples réunis. Alors que les premiers s’affairent remplis d’ambition, les seconds prient emplis d’espoir.

Leur situation initiale diffère grandement. Les disciples sont réunis au milieu de Jérusalem, ville dont une partie de la population a mis à mort le Messie qu’ils suivaient. Étrangers chez eux, leur annonce de l’Évangile n’est de loin pas partagée par tous. À l’inverse, le projet de Babel est né de ce que les hommes parlaient tous la même langue, aucune menace ne pèse sur eux et pourtant ils songent déjà à affirmer leur puissance face à des ennemis. Les disciples montrent leur courage en restant au milieu d’une majorité qui leur est hostile.

Dans les deux cas, Dieu n’est pas encore intervenu… Nous nous pencherons demain sur son action à Babel qui met à mal le projet des hommes et sur le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte. Je souhaite aujourd’hui réfléchir à ces deux situations : une majorité qui ne connaît aucune contradiction et une minorité au sein d’une multiplicité d’opinions contraires.

La minorité des disciples face à la majorité

Dans notre pays démocratique, nous avons l’habitude de nous plier aux décisions de la majorité. L’Église se doit de tenir ses positions contre la majorité lorsque les décisions de celle-ci sont contraires à la parole de l’Évangile. Les prises de positions de la FEPS sur les prochaines votations montrent que l’Église se veut comme les disciples à la Pentecôte au centre et non en marge de la société.

Pierre dans la suite d’Actes 2 s’exprime face aux « hommes de Judée » pour réaffirmer sa foi et les inviter à prêter l’oreille à la Bonne Nouvelle de l’Évangile : « Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié. » (Actes 2, 36). À la suite de son discours, de nombreuses personnes se convertissent.

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Il est frappant de voir que les prochaines votations touchant à la Loi sur l’asile entrent en résonance avec le discours de Pierre puisque l’enjeu fondamental est le même : l’accueil de l’autre. La FEPS note dans sa prise de position :

Une procédure d’asile équitable n’est pas un abus de gentillesse, mais le simple respect des droits de la personne. La plupart des demandeurs d’asile disposent de peu de moyens, ils ne parlent pas forcément une langue nationale, ni ne connaissent le système juridique suisse. Garantir que leurs droits soient respectés, alors que leur vie même peut être en jeu, est indispensable.

Comme Pierre, la FEPS invite la majorité à prêter l’oreille à l’Évangile pour prendre une décision. La prise de position s’attache précisément à la question de la langue : il s’agit de prendre en compte l’impossibilité pour les requérants de faire valoir leurs droits, eux qui ne parlent pas la même langue et ne connaissent pas notre système juridique.

Si nous étions hommes de Babel, nous aurions simplement repoussé ces gens, car la base de cette cité est une langue commune qui ne souffre aucune voix dissidente. Babel est le symbole d’une majorité qui n’accepte aucune minorité. Les disciples réunis lors de la Pentecôte forment une minorité qui aspire à réunir, dans leurs diversités, les hommes et femmes dans le même amour du Père manifesté en Jésus-Christ. Une compréhension mutuelle qui préserve les différences de chacun.

Cette volonté n’est pas une utopie sociale, mais une espérance fondée dans l’action de l’Esprit Saint qui permet que chacun s’exprime dans sa langue tout en étant compris des autres. G. Chéreau le dit mieux que moi. Lors de la Pentecôte, les disciples acquièrent un juste discernement qui leur est donné, mais n’en est pas moins exigeant :

Il suppose le donc de l’Esprit Saint pour que soit maintenue vivante la tension entre fidélité au Christ dans l’écoute des paroles reçues et attention à ce que vit celui auquel on s’adresse […] La qualité de l’écoute est aussi le fruit de l’Esprit en lien avec une libre décision (G. Chéreau)

L’Église et la tentation de Babel

L’Église a la ferme intention de se mettre à l’écoute de l’Esprit, mais se tient-elle toujours à cette volonté ? Ce que l’Eglise oublie peut-être parfois aujourd’hui, c’est qu’en son sein également, il existe une majorité, et que celle-ci n’a pas forcément raison. Sommes-nous à l’écoute des autres langues ou essayons-nous de convaincre les minorités de parler la langue unique de la majorité ?

Accueil_radical_TB_12maijpg_Page1Ce jeudi aura lieu au Temple du Bas la présentation du livre L’accueil radical. Ressources pour une Eglise inclusive. Je suis en train d’étudier ce livre passionnant et me réjouis de rencontrer ses auteurs pour pouvoir poser les nombreuses questions qui me viennent. L’une d’elle concerne de près cette relation entre une majorité face à une minorité qui ne parle pas le même langage…

 

Le livre s’attache tout particulièrement aux relations entre les personnes LGBT (Lesbian, Gay, Bisexual, Trans-gender) et l’Église, notamment à la question de la bénédiction des couples homosexuels. Je ne souhaite pas donner un avis définitif sur la question ici, ma réflexion n’est pas assez mûre, mais je peux vous faire part du cheminement de mes pensées.

J’ai été extrêmement touchée par le travail accompli pour bâtir une Église inclusive par Stéphane Lavignotte, pasteur de la Maison Verte dans la banlieue parisienne. Il note au sujet des débats qui ont eu lieu autour de la question de l’accueil et la bénédiction des couples homosexuels :

Dans ces débats, il fut frappant pour moi de découvrir que la majorité se pose surtout des questions la concernant (comment la paroisse va-t-elle être perçue ?, va-t-on être « envahi » par les homos ?etc.) et écoute peu celles des personnes concernées.

La Pentecôte nous le rappelle pourtant : les disciples reçoivent le don de s’exprimer, mais également de comprendre les différentes langues… L’accueil des personnes homosexuelles au sein de l’Église repose encore trop souvent sur l’idée de les guérir de ce qui serait une maladie… quant à les bénir, n’en parlons pas, nous sommes déjà bien assez indulgents en les laissant célébrer avec nous… Hommes et femmes de Babel, nous parlons la langue de l’hétérosexualité et nous refusons ceux qui parlent celle de l’homosexualité…

Ce que je crois comprendre

Il me semble que l’Esprit devrait pourtant, si nous l’écoutions, nous permettre de comprendre ces différentes langues que sont les orientations sexuelles. Combien de couples hétérosexuels font bénir leur union pour ensuite ne jamais prêter attention à l’engagement que cela suppose devant Dieu ? Combien de ces couples refusent ensuite de s’engager ensemble dans la voie du Christ pour au contraire se murer dans leur tour de Babel, dans l’orgueil de construire leur cité familiale dans le rejet de tous ceux qui n’ont pas connu la même « réussite » sociale et familiale ? À l’inverse, combien de couples homosexuels prennent très à cœur l’union fraternelle, l’ouverture à l’autre et la défense des minorités ?

Je vous propose deux histoires partiellement fictives, ne souhaitant pas nuire sans le vouloir à mes connaissances que ces récits concernent.

Première histoire. L’autre jour, je prenais le lugubre ascenseur de la gare de La Chaux-de-Fonds sans cesse objet de déprédations. Un brave service de conciergerie travaille plusieurs fois par jour à nettoyer le vomi, les mégots, les papiers, les traces de pisse… Dans l’ascenseur, une mère dit à son enfant : « voilà ce qui t’attend si tu ne travailles pas à l’école ». Elle lui apprend à parler la langue de Babel : élève-toi par tes propres moyens pour dominer le monde, rejette ceux qui n’ont pas su bâtir une belle tour…

Deuxième histoire. Mon meilleur ami d’enfance a découvert lors de son adolescence son orientation homosexuelle. En couple depuis dix ans, lui et son compagnon se sont engagés dans la voie humanitaire. Issu d’un milieu catholique très conservateur, mon ami a été rejeté par sa propre famille. Cette expérience l’a mené à s’engager à la suite de Jésus pour l’accueil et le soin porté aux plus faibles… il aimerait tant pouvoir faire bénir son union et la voie que lui et son compagnon ont choisi de suivre sur le chemin du Christ.

De ces deux histoires, je pense pouvoir préciser ma position quant à la bénédiction des couples, qu’ils soient hétéro ou homosexuels… La bénédiction ne me semble pas une affaire d’orientation sexuelle, mais d’engagement d’un couple pour œuvrer ensemble à la proclamation en actes et en paroles de l’Évangile. Je ne suis pas pasteur, mais je bénis en moi-même ce couple homosexuel, alors que je suis pleine de pitié pour le discours de cette mère à son enfant.

Lorsque je lis la formule finale des engagements demandés par le prêtre lors d’un mariage catholique…

Afin que vous soyez unis dans le Christ, et que votre amour, transformé par lui, devienne pour les hommes un signe de l’amour de Dieu, devant l’église ici rassemblée, échangez vos consentements.

… J’ai de la peine à accepter que l’on refuse la bénédiction à un couple homosexuel qui souhaite que son amour devienne le signe de l’amour inconditionnel de Dieu pour chacune et chacun de nous…

Je vous laisse sur ces points de suspension… et prie avec ferveur la prière du mois de mai proposée par notre présidente de paroisse:

Père ravive en nous l’audace de regarder en face nos différences, pour apprécier ce qu’elles créent de neuf. Ravive en nous l’audace d’affronter les tensions et les conflits, pour que tout élan de vie soit reconnu. Ravive en nous l’audace de prendre en compte nos résistances et nos refus, pour nous ouvrir les uns aux autres.

Demain, je reprendrai nos versets des Actes 2 et de Genèse 11 pour confronter les deux interventions divines. Quelque chose me dit qu’a priori contraires, ces deux actions de Dieu ne se contredisent pas lorsqu’il condamne l’action de Babel d’un côté et répand le Saint Esprit sur l’humanité de l’autre…

En vous souhaitant une belle journée. Puissions-nous accueillir les dons de l’Esprit et que par notre bouche, il puisse s’exprimer…

Que mes réflexions trouvent des échos parmi mes frères et sœurs en Christ afin que mon intelligence puisse s’ouvrir à d’autres opinions. Seigneur, donne-moi de rester attentive à toute nouvelle voix que ton Esprit souhaite me faire entendre, afin de guider mes pas sur le chemin de vie de notre Seigneur Jésus-Christ,

Sincèrement

Cécile

Mercredi 11 mai

Bonjour,

hier nous avons parlé des attitudes humaines, et aujourd’hui nous nous concentrerons sur l’essence de l’Ecriture qui a pour but de rendre compte de la relation entre Dieu et les hommes… Dans Genèse 11 comme dans Actes 2, Dieu intervient. Lorsque j’ai pour la première fois rapproché Pentecôte de Babel, j’ai d’emblée opposé les deux événements : à Babel, Dieu condamne et divise, à Pentecôte il agrée et réunit…

En lisant l’article de G. Chéreau, j’ai pu me rendre compte que cette opposition ne tenait pas… En réalité, lors des deux événements Dieu libère et réoriente l’humanité, sans idée de la récompenser ou de la punir…

La différence révèle la transcendance

Revenons d’abord sur Babel. Il convient de remettre à sa juste place la « punition » divine. Dieu serait-il contre nos initiatives humaines ? Condamne-t-il notre élan vers la perfection ? Condamne-t-il un travail mené dans l’unité ? Non… G. Chéreau montre bien que la quête de l’unité est légitime et participe au projet de Dieu pour l’humanité, à la condition toutefois de reconnaître que ce n’est que par sa grâce que celle-ci est possible :

L’action de Dieu à Babel n’est donc pas une condamnation, mais un avertissement :

Le Seigneur ne condamne donc pas le projet humain. Il met tout simplement en garde contre son dévoiement. C’est dans la reconnaissance de sa limite que l’homme découvre qu’il ne peut se contenter de ce qu’il maîtrise et entre ainsi dans le concert des appels et des réponses où se réalise une histoire vivante (G. Chéreau)

En cela, Pentecôte est l’accomplissement de ce qui Dieu a amorcé en divisant à Babel:

Le désir d’unité trouve dans l’histoire son chemin grâce à l’effusion de l’Esprit de Jésus, avant de trouver son accomplissement à la fin des temps. A Babel le Seigneur mettait fin à une situation. A la Pentecôte, l’Esprit ouvre la voie à une ère nouvelle. (G. Chéreau)

Cette ère nouvelle ne peut commencer que dans la reconnaissance du don…

Chaque étape de la création humaine est en effet une profanation ou peut le devenir, si l’homme oublie le don qui précède les transformations qu’il opère […] Dieu pose une limite, quand le désir de l’illimité paraît réalisable. (G. Chéreau)

 

En dispersant les hommes, Dieu remet en route l’histoire… Il les libère pour qu’ils retrouvent une juste relation à Dieu et aux autres. Ils devront désormais faire un effort pour se comprendre. Ils perdent l’illusion d’avoir toujours raison, de remplacer Dieu…

Le meilleur moyen pour se rendre compte de cette limite entre notre humanité et la transcendance divine, c’est de prendre conscience que l’on ne comprend pas l’autre. Il me semble qu’en admettant que je ne peux pas comprendre mon prochain, je suis par conséquent amenée à d’autant mieux accepter que les desseins de Dieu pour l’humanité m’échappent.

En reconnaissant que moi et mon prochain sommes différents, j’admets plus volontiers l’altérité de Dieu… Dans mes relations humaines déjà, je me rends compte que tout le monde ne pense ni ne parle comme moi, je prends alors conscience que je ne peux prétendre faire mienne la volonté de Dieu qui se situe forcément au-delà de mes pensées et de celles des autres…

La différence révèle l’amour

Lions cela à la fête de la Pentecôte… Lorsque j’ai pour la première fois fait le lien avec Babel, j’ai simplement pensé que Dieu, à la Pentecôte rétablissait l’unité qu’il avait défaite à Babel… Il convient à nouveau de nuancer… Il n’y a certes unité dans le don de l’Esprit, mais pas indifférenciation. Chacun se comprend, certes, mais chacun parle sa propre langue. Chacun est transformé, mais chacun garde son individualité… Etre en Christ par l’Esprit ne signifie pas l’abolition de nos différences, une indifférenciation de nos identités.

Babel a montré que l’unité pouvait signifier l’aveuglement au sein d’une majorité, l’amalgame des individus en une masse sans recul sur elle-même qui n’accorde aucune dignité à l’identité unique de chacune et chacun. L’unité de Babel prive l’homme de sa liberté: il agit sans réfléchir, inconscient, oubliant son Dieu. Reconnaître et vivre l’amour de Dieu, c’est être conscient d’être unique et donc différent. Comment pourrions-nous ressentir l’amour si nous n’étions pas conscients de notre identité propre ?

Je prendrai un exemple issu de mon quotidien. Au sein de mon couple, lorsque moi et mon compagnon préparons le dîner ensemble pour ses enfants, je ressens du plaisir à nous voir agir de concert. L’amour baigne notre acte. Mais cet amour me devient pleinement visible lorsque mon compagnon exprime ce qui fait ma particularité, et la reconnaît comme quelque chose qu’il aime en moi. Lorsqu’il me laisse le soin de faire la sauce à salade et qu’il me dit à quel point il l’apprécie car lui-même ne la réaliserait pas aussi bien, je me sens valorisée, fière de mes talents et cela seulement car l’autre les reconnaît et les loue… C’est dans la reconnaissance de nos différences naît l’amour.

Au niveau théologique, cet exemple quotidien trouve son équivalent expliqué par G. Chéreau :

Le peuple de Dieu n’est pas un conglomérat de tâcherons attachés à la même besogne. Il est constitué d’un ensemble d’hommes libres qui consentent à entendre le sens de leurs Écritures, venant de tous les horizons du monde connu.

Ne pas confondre unité et indifférenciation, tel me semble l’apport essentiel de cette comparaison entre Babel et Pentecôte.

Accepter la diversité et se rendre compte qu’elle est richesse est le premier pas que l’on peut faire en tant qu’humain. L’Esprit nous est donné, mais nous sommes libres de l’accueillir ou  de nous y fermer. Cette capacité à l’accueillir dépasse un simple petit effort de notre volonté, nous sommes amenés à opérer un changement profond en nous-mêmes…

La différence révèle l’unité

G. Chéreau insiste sur la nécessité de « consentir à mourir à ses résistances au don de Dieu qui libère pour l’accueil de l’Esprit. » Certes… mais nos résistances sont tenaces… et c’est pourquoi nous demandons dans la prière à l’Esprit d’ouvrir nos cœurs à la Parole.

L’appel à l’unité dans la reconnaissance des diversités, condition pour que l’amour naisse, dépend donc de notre libre volonté. Dieu nous souhaite libre dans l’amour qui, sans quoi, ne pourrait être amour. Cette volonté nous l’affirmons en tant que chrétiens, mais encore devons-nous la vivre et non seulement le dire…

Reconnaître l’autre inconditionnellement, ne pas le juger, chercher à le comprendre selon l’Esprit qui nous réunit chacun et chacune, sans exception, dans l’amour de Dieu. G. Chéreau cite les belles paroles de Jean XXIII lors de l’ouverture de Vatican II :

La mission universelle de l’Eglise l’oblige précisément à retraduire sans cesse à nouveau son message pour le rendre intelligible aux hommes, parmi tous les peuples et à travers tous les temps, selon leur langue, leur culture, leurs modes de pensées. Tâche ardue, mais c’est pour la remplir qu’elle a reçu l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte (Jean XXIII).

Message plein d’espoir et invitation à un engagement à prendre ses responsabilités… Mais cette tâche de traduction ne concerne pas seulement l’attitude de la communauté face à ce qui lui est extérieur, c’est également un devoir qu’elle doit accomplir face à elle-même. Avant de souhaiter faire entendre l’Evangile à ceux n’ont pas placé leur foi en Christ, peut-être devons-nous d’abord travailler à l’entendre plus pleinement en notre Eglise…

Chacun prêche pour sa paroisse…

Ce dicton me semble refléter que, si notre communauté partage de nombreux facteurs identitaires comme la langue, la culture, la confession, etc. nous avons parfois de la peine à accorder nos « modes de pensées » pour reprendre les termes de Jean XXIII.

Je remarque avec tristesse que beaucoup de mes frères et sœurs en Christ au sein de ma propre paroisse tendent à un mode de pensée qui consiste à privilégier sa propre voix plutôt qu’à entendre celles des autres. Quand je vois la difficulté que certaines personnes éprouvent à aller célébrer le Christ ailleurs que dans leur lieu de vie, je m’interroge : nos communautés locales ne s’enferment-elles pas dans leurs tours de Babel ?

Chacun prêche pour sa paroisse… Il est urgent que nous reconnaissions, mais également que nous vivions pleinement, le fait que les différents lieux de vie de notre ville forment une seule et unique paroisse. Pour ma part, j’ai énormément de plaisir à fréquenter plusieurs lieux, même si je reste attachée principalement à la Collégiale…

Chaque lieu a son identité propre, et cette diversité est précisément ce qui fait la richesse de mon expérience de vie et de foi… Quelle chance de pouvoir célébrer en plusieurs lieux, d’entendre des pasteurs différents, de rencontrer d’autres frères et sœurs et de goûter à d’autres beautés de la célébration qui n’ont pas cours à la Collégiale ! Lorsque je vais à la Maladière, je constate le plaisir que j’ai à prendre la Cène en cercle plutôt qu’en défilé. Lorsque je vais à La Coudre, comme j’apprécie les subtiles nuances de lumière apportées par les vitraux d’André Siron qui donnent à la célébration une teinte particulière.

Quelle chance aussi de pouvoir accueillir sur mon lieu de vie qu’est la Collégiale des personnes nouvelles qui me font prendre conscience de nos particularités… Je me rends compte face à l’émerveillement des célébrants qui viennent pour la première fois de la chance que nous avons d’entendre chaque dimanche l’orgue résonner sous les doigts virtuoses de Simon Peguiron…

Comme lorsque dans la cuisine avec mon compagnon je me rends compte que je suis douée pour la sauce à salade, mais que lui maîtrise mieux l’équilibre des légumes dans une soupe, ce sont ces petits riens, ces petites variations que je perçois comme une grâce de Dieu. Par son Esprit, nous nous mettons à l’écoute et nous pouvons ainsi avoir la joie de comprendre plusieurs langues qui toutes concourent à célébrer ce Dieu d’Amour.

S’ouvrir aux autres lieux de vie… certes, mais je souhaite aller plus loin dans l’accueil des différences dans une unité donnée par Dieu à la Pentecôte. Je souhaite m’ouvrir aux autres confessions et communautés chrétiennes. Je songe à monter une expérience vivante de partage en organisant une série de « visites » à d’autres Eglises chrétiennes, non dans le cadre d’une célébration œcuménique, mais pour vivre leur propre façon de célébrer le Christ. Vouloir parler une seule langue dans le bricolage des célébrations œcuméniques nous mène souvent à renoncer à nos diversités pour adopter un consensus où personne ne se reconnaît réellement… Vivre les différences de l’autre, ce n’est pas les adopter, mais les intégrer pleinement et les reconnaître…

Nous ouvrir aux autres, je pense que cela doit passer par la pleine reconnaissance de leurs différences dans le vécu et non seulement dans la théorie. Je crois que nous pouvons compter sur le don de l’Esprit pour que ce type d’expérience renouvelle et renforce notre foi au-delà des divergences irréductibles qui caractérisent les liturgies de nos Eglises chrétiennes. Qu’en pensez-vous ?

Je vous laisse pour aujourd’hui… Demain, nous entrerons enfin dans le vif du sujet en abordant le thème des « langues », ce thème qui m’a amenée à vouloir rapprocher Babel et Pentecôte. J’espère ainsi approfondir encore notre compréhension de ce que signifie le don de l’Esprit Saint…

Belle journée à vous,

Cécile

Jeudi 12 mai

Bonjour,

si vous me lisez aujourd’hui, c’est que nous parlons la même langue… Sans cela, impossible pour moi de m’adresser à vous à travers cette épître hebdomadaire. Pourtant, à Babel, Dieu juge bon que les hommes ne puissent plus se comprendre par le langage… En espérant qu’il juge avec bienveillance mon initiative de tenir chaque jour mon petit discours, je souhaite aujourd’hui interroger les limites de la langue qui ne suffit pas à nous entendre…

Le piège de la langue unique

« La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots »… cette amorce de Genèse 11 fait rêver… Imaginez… vous partez en vacances en Thaïlande et d’emblée vous comprenez les habitants, vous vous orientez facilement en lisant les panneaux, vous commandez vos pad thaï végétariennes sans risquer de vous retrouver face à un poulet au curry rouge, vous entamez d’emblée une discussion profonde avec un moine bouddhiste… Mais sans le thaïlandais, la Thaïlande serait-elle une destination si riche de nouveautés à découvrir ? Rien n’est moins sûr…

G. Chéreau note que ce premier verset de Genèse 11 a également fait l’objet d’une traduction bien moins idyllique : « Toute la terre était d’un seul bord et vivait les mêmes histoires ». Cette version proposée par André Neher a le mérite de souligner ce qui motive Dieu à mettre un terme à la construction de Babel : les hommes, dans leur désir d’unité, se trompent eux-mêmes ! G. Chéreau reprend l’explication de H. Host :

Une langue est un […] découpage culturel et historique de la réalité par la pensée. Un seul découpage de la réalité par la pensée a pour corollaire une extrême pauvreté de cette pensée.

Nous l’avons vu en ce début de semaine, cette unité de pensée mène les hommes de Babel à vouloir construire leur identité sans tenir compte de Dieu…

Nous l’avons dit, Dieu ne punit pas… Loin d’exterminer les hommes de Babel, il les redirige. Lors de son intervention, il reprend leurs propres mots. En effet, par deux fois les hommes de Babel se disent « Allons ! », impératif qui marque leurs décisions d’avancer dans la construction de la ville et de la tour. Dieu ne condamne pas leur élan, mais il les mène à changer de cap : « Allons ! », dit-il également… et il brouille les langues…

« Allons ! »… c’est une mise en mouvement à laquelle l’intervention divine invite… C’est la même injonction que reprendra Jésus : « Allez, et faites de toutes le nations des disciples […] » (Mt 28, 19)

La richesse des langues

Dieu loin de la punir, rend un grand service à l’humanité et lui donne la possibilité de retrouver une juste relation au monde et à son Dieu. En effet G. Chéreau note:

L’intervention de Dieu est ici de l’ordre d’une mise en garde. Il ne suffit pas d’employer les mêmes mots pour se comprendre […] Entendre parler une autre langue que la sienne confronte à cette altérité et met à mal la prétention à se faire seul centre.

J’illustrerai le fait que parler une langue différente rapproche plus qu’elle éloigne par mon expérience des cours de français que je donne aux requérants d’asiles fraîchement arrivés dans notre canton. La difficulté de ces cours est que nous ne partageons souvent aucune langue commune. Je ne peux recourir au tigrina ou au persan pour expliquer le sens d’un mot français…

Cependant, je me suis rendu compte que cette difficulté permettait en réalité un rapprochement. La semaine dernière, le thème était la ville et la campagne… Mes apprenants butaient sur le mot « chèvre »… J’ai d’abord tenté de dessiner une chèvre au tableau… ce qui les a fait rire, mais ne leur a pas permis d’identifier l’animal. Mettant de côté ma peur du ridicule, j’ai alors bêlé « MEEEEH » en pleine salle de classe… Les rires ont redoublé, mais ils avaient compris !

Au-delà de la langue, nous avons partagé un moment d’hilarité… au milieu de leurs journées parfois difficiles dans ce pays qu’ils doivent apprivoiser, loin de leurs racines et de leur famille, je leur ai offert de rire joyeusement et de nouer une complicité. Au mot « vache », un jeune homme sri-lankais a levé la main et lancé avec une grande conviction… « MEUUUH ».

J’ai ri avec les autres… et je l’ai intérieurement remercié, c’était une façon de me dire qu’au-delà du ridicule, cette méthode enfantine permettait réellement de se comprendre !

Si nous parlions la même langue, peut-être pourrais-je mieux comprendre les difficultés auxquelles ils font face, prendre en compte la complexité de leur situation et de leurs émotions dans ce nouveau contexte de vie… Mais par un « meeh » et un « meuh », nous ne nous sommes pas uniquement compris, nous nous sommes rapprochés, nous avons partagé le rire, la joie, nous avons renoncé à nos identités complexes, nos réalités différentes pour nous mettre sur le même plan.

Pas de juste langage sans l’Esprit

Je crois donc que l’intervention de Dieu à Babel est une préparation au don de l’Esprit à la Pentecôte. En effet, en nous imposant plusieurs langues, il nous a fait prendre conscience que la compréhension de soi et des autres dépasse nos capacités.

En effet, combien de fois dans une journée parlons-nous sans avoir l’impression que notre interlocuteur nous comprenne ? Nos mots sont souvent mal interprétés, et nous-mêmes disons souvent le contraire de ce que nous souhaitons exprimer. Combien de fois un compliment peut-il être pris pour une critique ?

Un exemple banal… je croise une voisine dans les escaliers et, en toute sincérité, je lui dis: « tu as bonne mine »… elle me répond: « c’est vrai que j’ai pris du poids, mais je pense me mettre au régime »… Je continue de descendre les escaliers, perplexe et confuse, alors qu’elle continue de son côté à les monter en songeant peut-être que mes propos étaient destinés à critiquer son embonpoint que je n’avais pourtant absolument pas remarqué.

Cela me mène à remarquer que de nombreuses fois dans la journée, je peux remplacer une juste attitude par des mots vides de sens… Sortie de la maison, je me juge : « tu n’aurais pas dû dire cela », « tu aurais dû lui proposer de boire un café pour qu’elle puisse évoquer cette prise de poids qui semble la préoccuper », « tu aurais dû lui dire que pour ta part tu la trouvais très belle dans sa petite robe printanière »… Puis je me justifie : « ce n’est rien qu’un malentendu », « je dois de toute façon me dépêcher d’aller prendre le train », « elle n’a sûrement pas envie d’en parler de toute façon »… Autant de mots sans conséquence… puisque je n’ai rien fait!

Ce petit exemple tout simple me mène à mesurer à quel point nous avons besoin du don de l’Esprit, à quel point je dois me mettre à son écoute et renoncer à mes raisonnements et auto-justifications qui ne sont que de vains mots… Que faire sinon prier pour affirmer chaque jour davantage mon choix de me libérer de mon langage égoïste pour laisser en moi parler l’Esprit ? Car c’est à ce prix que je pourrai vivre pleinement en enfant du Père, qui en son Fils nous accueille inconditionnellement, comme le note G. Chéreau :

Consentir à mourir à ses résistances au don de Dieu libère pour l’accueil de l’Esprit. Le terme de la démarche est la réception d’un don venu de Dieu, associant le Père comme source, le Fils comme accueil et l’Esprit communicateur.

Cela me paraît au-dessus de mes forces, et je crois que cela dépasse en effet ma seule volonté… C’est donc à travers une prière que je demande aujourd’hui humblement à l’Esprit de venir souffler sa parole de vie en moi, à travers un extrait de l’hymne acathiste au Saint et Vivifaint Esprit :

Viens, Sanctificateur et Gardien de l’Église !
Viens et donne un seul cœur
et une seule âme à tes fidèles !
Viens et enflamme notre dévotion froide et stérile !
Viens et dissipe la ténèbre de l’impiété
répandue sur la terre !
Viens et conduis-nous tous
sur le chemin d’une vie juste !
Viens et instruis-nous en toute vérité !
Viens, sagesse inaccessible et par les voies
que tu connais sauve-nous !
Viens, Consolateur, Esprit-Saint, et demeure en nous !

Meuh, meeh et l’Esprit Saint

Après cette prière, je souhaite finir sur une note positive qui j’espère, rreflétera la confiance que je place en Christ et au don de l’Esprit à la Pentecôte. Sans vouloir paraître réductrice, je dirais que la complicité qui s’est établie entre moi et les requérants, cette unité en « Meuh » et « meeh », reflète en quelque sorte l’unité en Christ que nous permet le don de l’Esprit à la Pentecôte…

Nous oublions nos différences qui sont humaines mais non divines, issues de nos réalités culturelles, sociales, nationales pour nous retrouver dans une essence plus authentique, et, derrière cette apparente simplicité de mon exemple, existentielle.

Recevoir l’Esprit, c’est comprendre que quelque chose en nous parle au-delà de notre langage propre, au-delà de nos identités construites et normatives. Nous sommes un en Christ aussi sûrement qu’une vache fait « meuh ».

Certes je ne pourrais m’exprimer en syrien pour apporter du réconfort à mes apprenants, mais je leur ai donné de la joie à m’entendre bêler dans une salle de classe universitaire. Avec des mots, aurais-je pu leur donner cette détente bienvenue dans leur situation si tendue ?

Notre verset dit « ils s’exprimaient en d’autres langues selon ce que L’Esprit leur donnait d’exprimer ». L’Esprit ne donne pas uniquement aux disciples le pouvoir de parler d’autres langues, il guide leurs paroles…

C’est encore la richesse d’une autre langue, le grec de Luc, qui nous permet d’approfondir le sens de ce verset. En effet, le verbe Apophtheggomai ne signifie pas simplement « parler, prononcer, s’exprimer », il suppose que l’on ne parle « pas avec des paroles ordinaires, mais celles destinées à élever, à édifier ».  Cela signifie que l’Esprit qui guide nos paroles les transforme pour qu’elles nous rapprochent, nous élèvent et nous mènent à une compréhension qui dépasse les mots…

Qui sait… peut-être l’Esprit Saint a-t-il été à l’origine de mon « meeh » afin de nous offrir la joie et la complicité qui ont baigné tout le reste de ma leçon ?

Sur ces paroles, qui ne sont que des mots, je vous adresse tout ce que je ne peux ni ne sais dire et m’en remets à l’Esprit pour transformer cette salutation en souffle communicateur pour vous accompagner en ce jeudi…

Bien à vous,

Cécile

Vendredi 13 mai

Bonjour à vous,

Pour ce dernier jour de la semaine, je souhaitais simplement revenir la façon dont l’Esprit se manifeste dans le détail du texte de notre verset. Je souhaite par ailleurs mettre l’accent sur le don d’écoute qui nous est offert dans la foi, à la Pentecôte.

Priant dans la maison, les disciples entendent d’abord un « bruit », puis ressentent comme un « vent violent »… l’Esprit ne se manifeste pas pour eux en toute discrétion, mais semble faire une entrée fracassante !

Écouter dans la foi

Je pense que Luc image volontairement cette venue de l’Esprit avec des mots forts. Il ne dit pas que le vent était réellement violent, mais précise que cela a été ressenti par les disciples « comme » un vent violent… Ce « comme » dit bien que cette impressionnante manifestation n’est pas un phénomène de l’ordre du réel, mais bien de l’ordre divin. Pour moi, cela signifie que pour identifier les instants où l’Esprit se révèle en nos vies, nous devons manifester une qualité d’écoute et d’attention particulières.

Ce que les disciples ont perçu comme un « vent violent », certains l’auraient peut-être simplement ressenti comme un courant d’air sans lien avec une manifestation de Dieu. Je crois que Luc veut par cette introduction montrer que la foi et le soutien mutuel de la communauté en Christ sont essentielles pour que les disciples, réunis dans la maison, puissent percevoir les manifestations de l’Esprit.

Cela rejoint le commentaire de G. Chéreau au sujet du discours de Pierre. En effet, Pierre remarque que certaines personnes perçoivent avec ironie le parler en langues comme un résultat de l’ivresse et il leur précise : « Non, ces gens n’ont pas bu comme vous le supposez »… C’est dire que l’on peut passer à côté des manifestations de l’Esprit… G. Chéreau note que le don de l’Esprit ne concerne pas que la parole exprimée, mais aussi la parole reçue :

Un don [est] fait aux auditeurs de reconnaître dans cette voix la présence de l’Esprit de Jésus. L’accueillir suppose néanmoins une libre décision sans laquelle on n’entendait là que propos d’hommes « pris de vin doux »  (G. Chéreau)

Je reviens donc encore une fois sur l’espace d’accueil nécessaire à ménager pour que l’Esprit puisse se manifester. Avant d’être capable de s’exprimer selon la volonté de Dieu, il faut se montrer apte à tendre l’oreille, écouter, comprendre et surtout accueillir pleinement le souffle de l’Esprit comme une manifestation de Dieu et non une brise naturelle.

La sagesse derrière l’ivresse

À propos d’ivresse… à la gare de La Chaux-de-Fonds, je passe fréquemment devant un groupe d’alcooliques marginaux qui vide avec application ses canettes de bières. La plupart du temps, la voyageuse pressée que je suis de rejoindre le quai et ces piliers vivants du parvis de la gare s’ignorent royalement…

Cependant, il m’est arrivé l’autre jour, en tendant l’oreille de saisir un propos lâché par l’un d’eux qui m’était adressé : « Dépêchez-vous, madame, votre vie est en jeu… » Certes, le ton railleur m’a d’abord agacée… je l’ai mis sur le compte de l’ivresse, et remercié Dieu que ma vie ne soit pas engluée dans cette terrible maladie qu’est l’alcoolisme. Je n’ai pas spécialement jugé cet homme en tant que tel, mais je n’ai pas pris sa parole au sérieux.

Pourtant, dans le train, reprenant mon souffle, je réfléchis à une question qui me taraude souvent ces derniers temps : n’ai-je pas tendance à placer mon identité dans mon activité professionnelle ? Face à ma thèse, l’angoisse de ne pas la terminer brillamment m’étreint souvent… J’ai tendance à oublier tout ce qui m’entoure pour me noyer dans le travail. Dernièrement, j’ai écrit un chapitre théorique et pendant cette période, je n’étais là pour personne, jusqu’à m’oublier moi-même. Je n’aurais su répéter le contenu d’une conversation avec mon conjoint à qui je ne prêtais aucune écoute, je n’aurais su dire si j’avais pris ou non le temps de manger, ni quels aliments j’avais ingurgités…

Je me suis dit alors en souriant qu’une matinée à boire des bières devant la gare me ferait peut-être le plus grand bien… cela me remettrait à ma place, m’obligerait à me rendre compte que le monde ne s’écroulerait pas si je ne travaillais pas à mes concepts abstraits pendant une journée… Je n’aime pas assez la bière ni la compagnie du parvis de la gare pour tenter l’expérience, mais je crois que j’ai pris alors conscience que je ne devais pas faire de mon travail de thèse ma raison d’être…

Qui sait si dans cette avertissement ironique « cours, ta vie est en jeu », je n’ai pas reçu une parole de l’Esprit qui s’exprimait à travers l’apparente ivresse de cet homme devant la gare ? L’Esprit qui me rappellerait ainsi mon engagement à placer ma confiance en Christ et non dans mes propres mérites. Que je termine ma thèse ou que je finisse à boire des bières devant la gare, Christ m’assure de son accueil… à moi de lui faire confiance.

Cette prise de conscience me mène à travailler à me détacher un peu de mon travail intellectuel, à le relativiser… et je constate avec bonheur que plus je parviens à le mettre à distance, plus je m’y attelle avec plaisir, détachée des pressions et des angoisses dont je me chargeais moi-même. Placer ma confiance en Dieu le Père, le Fils et le Saint Esprit, c’est me rendre libre, me défaire des fardeaux inutiles pour mieux accomplir ma tâche…

Le vent est Souffle de vie

Je crois qu’une des manières de se rendre attentif à l’Esprit est de toujours reporter son jugement sur les choses qui nous arrivent, de tenter de comprendre ce que, derrière l’apparente insignifiance ou désagrément d’une situation, l’Esprit tente de nous dire … Face à un propos incongru d’une personne ivre, ne nous hâtons pas de conclure que cette ivresse est simplement un manque de discernement, mais que, peut-être, l’Esprit s’exprime à travers l’étrangeté de cette parole à demi-consciente.

C’est un peu comme si derrière chaque chose, l’Esprit nous en soufflait une autre, plus profonde. Cette idée me vient en considérant les mots Echos et Pnoe utilisés par Luc. À leur signification de phénomène naturel, « bruit » et « vent » se mêle un sens plus métaphorique. Pnoe signifie également « haleine » et « souffle de vie », alors que Echos renvoie aussi au « rapport », à la « rumeur » et à la « renommée ». Face au vent, par la foi, nous pouvons discerner un souffle de vie qui nous permet de respirer (notre haleine est le signe de cette vie qui nous anime). Le bruit entendu, si nous y sommes attentifs, peut se révéler être un « rapport » venu de Dieu, rendre compte de sa présence vivante et agissante, clamer sa « renommée » parmi les hommes et enfin devenir une « rumeur » du Règne encore invisible dont nous ne percevons pour l’instant que les échos lointains.

De même, la remarque de l’homme ivre qui m’a dit que ma précipitation était ridicule peut me sembler une moquerie malvenue. Pourtant, si je considère que cette ironie pourrait venir de l’Esprit qui tenterait de me rappeler que mon identité n’est pas dans mon zèle au travail mais dans ma foi en Christ, cette pique ironique prend une toute autre profondeur… Le vent reste le vent, l’alcoolique reste l’alcoolique, mais je peux percevoir le vent comme un souffle de vie comme je peux comprendre le propos de l’alcoolique comme une parole de l’Esprit.

Ecouter dans la foi (bis)

De cette difficulté à se mettre à l’écoute dans la confiance, j’en ai discuté cette semaine avec ma grand-marraine (il s’agit de ma grand-maman qui est aussi ma marraine de baptême). Elle m’a dit : « j’ai célébré longtemps la Pentecôte, mais je n’en ai fait l’expérience réelle que tardivement ». Cela m’a interpellée…

Elle m’a alors raconté cette expérience : lors d’une week-end prolongé de la Pentecôte, elle accompagnait un groupe de personnes chrétiennes handicapées pour un week-end théologique en compagnie d’une de ses amies pasteure. Lors de ce camp, la pasteure a célébré un culte sur le thème du don de l’Esprit à la Pentecôte. Ma grand-marraine a critiqué intérieurement son sermon : elle le trouvait bien trop compliqué et théorique pour l’auditoire. Mais, à la fin de la cérémonie, elle découvre avec surprise que les célébrants handicapés débattaient entre eux des significations théologiques évoquées…

Ma grand-marraine a conclu : « plutôt que critiquer intérieurement, j’aurais dû faire confiance à l’Esprit qui a donné à tous de comprendre cette parole d’Évangile pourtant compliquée » et ajoute : « finalement, je me suis rendu compte que je n’avais pas moi-même eu accès à cette profondeur, trop préoccupée à critiquer intérieurement ». Cette expérience résume, je crois, tout ce que je voulais dire aujourd’hui : l’Esprit permet à des personnes radicalement différentes de se comprendre en profondeur, encore faut-il se mettre à son écoute !

Je vous quitterai cette semaine sur cette prière proposée par Francine Carrillo, Laisse couler en toi la source, dans le recueil Braise de douceur, aux éditions Ouverture

Laisse couler en toi la source
Et tu sauras combien tu avais soif

Laisse passer en toi la vie
Et tu sauras combien tu étais mort.

Laisse respirer en toi le désir
Et tu sauras combien tu étais lié.

Laisse vivre en toi l’amour
Et tu sauras combien tu étais seul.

Laisse naître en toi la Présence
Et tu sauras combien tu étais absent.

Laisse-toi trouver par Celui qui est le visage de ton humanité
Et tu te sauras à jamais enfant de l’Esprit.

Je vous souhaite à tous un très beau week-end de Pentecôte, puissions-nous laisser vivre en nous le Christ dans le don de l’Esprit

Bien à vous

Cécile

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