Autour d’un puit

Messe du 8 mars, Carême 3, Fleurier

Prédication de Sébastien Berney

Lecture : Jean 4

Message

L’eau, c’est la vie… c’est tellement vrai qu’on l’oublie ! Il n’y a pas de vie possible sans eau, que ce soit pour nous, pour les animaux ou pour les plantes. Pour nous ici, tout dans le confort de notre vie quotidienne nous empêche de le réaliser ! C’est tellement normal ! C’est tellement normal qu’à chaque fois que j’ouvre mon robinet, de l’eau claire et fraîche coule en abondance, sans restriction aucune ! Sans eau, pas de vie possible.

Alors que pour une majorité des habitants de notre planète (eh oui, malgré le fait que nous sommes déjà au 3ème millénaire !), trouver de l’eau – et de l’eau potable ! – est un combat de tous les jours, bien trop souvent confié aux femmes qui passent le plus clair de leur temps à ce travail dur et pénible. Parfois dans les médias, on peut même lire des titres qui nous parle de la guerre de l’eau…

Mais revenons au décor de notre texte. Nous sommes en Samarie, les forêts de sapin se font rare, l’eau est rare. Vous avez peut-être en tête ces images d’étendues désertiques sans fin, alors que, tout-à-coup, surgit comme par enchantement, une oasis de fraîcheur autour d’un point d’eau, source de vie pour toutes celles et tous ceux qui viennent s’y désaltérer.

Revenons à notre récit ! Jésus quitte la Judée pour se rendre en Galilée poursuivre son ministère ; il doit donc obligatoirement passer par la Samarie, ce pays hostile aux Juifs à cause d’une vieille querelle politico-religieuse … déjà toujours la même chose !

Il est midi, le soleil tape ; Jésus est fatigué, il a très certainement soif mais n’a rien pour puiser de l’eau dans ce puits plus que centenaire ; ses disciples, eux, sont allés au village faire des achats.

Arrive alors une femme, une Samaritaine, qui vient comme toutes les autres femmes s’approvisionner en eau. Et c’est à elle que Jésus demande à boire.

Dans cette rencontre et cette demande, tout est contraire à l’ordre établi. Les Samaritains et les Juifs ne s’adressent plus la parole depuis des siècles ; et il n’est pas correct qu’un homme s’adresse ainsi à une femme… en plus, c’est une femme de mauvaise réputation, qui doit venir au puits à une heure où elle est sûre de ne personne rencontrer ! Cette femme profite des heures hostiles à tous déplacements pour venir au puit.

Ainsi, autour de ce puits chargé d’histoire s’amorce, entre Jésus et cette femme marginalisée, un dialogue peu ordinaire – hors convenance ! – malgré la chaleur du jour et le besoin bien légitime d’étancher sa soif.

Oui, un dialogue de sourd, pourrait-on dire ! Jésus parle de l’eau vive qu’il peut offrir à tout un chacun ; alors que la Samaritaine est comme obnubilée par cette eau du puits, vitale pour sa vie. Et comme on la comprend, le travail est pénible, il fait chaud… toute proposition d’amélioration et d’allégement serait donc la bienvenue !

On tourne vraiment en rond autour de ce puits, c’est le moins que l’on puisse dire ! L’un parle d’une « eau » nécessaire à la vie intérieure, source d’où jaillira la vie éternelle alors que l’autre parle de cette eau du puits indispensable dans sa vie quotidienne. La Samaritaine parle de son besoin très concret, matériel ; alors que Jésus plane dans la spiritualité donnant l’impression de vouloir détourner la conversation ; et pourtant c’est bien lui qui a engagé la discussion en demandant à boire.

Toujours est-il que la conversation semble bloquée jusqu’au moment où la Samaritaine prend conscience que celui qui est en face d’elle connaît tout de sa vie. Une connaissance de sa vie qui pourrait dans un premier temps apparaître comme très intrusive, décalée par rapport aux besoins, une connaissance intolérable.

Mais une connaissance qui ne la juge pas, mais qui reconnaît pleinement ce qu’a été son parcours de vie. Un moment de vérité extrêmement fort pour cette femme qui, maintes fois, a été condamnée par toutes celles et tous ceux qui jugent d’abord plutôt que d’accueillir. Oui, une connaissance qui devient reconnaissance. Une écoute qui se veut accueil plutôt que jugement. Posons-nous la question, regardons à l’intérieure de nous-même ? Comment écoutons-nous celui ou celle que nous sommes amené à rencontrer.

« Enfin – doit-elle se dire – quelqu’un qui ne me rejette pas, moi une femme, une Samaritaine, de mauvaise vie de surcroît ; enfin un homme qui se risque à me parler sans vouloir m’utiliser, m’offrant une autre vie après m’avoir demandé un service !« 

S’en est trop pour que la Samaritaine ne fonce pas immédiatement au village, bravant tous les interdits, oubliant sa cruche, pour leur dire, à tous ses villageois, qu’elle vient de rencontrer quelqu’un qui connaît tout d’elle et qui pourtant l’accueille telle qu’elle est.

Elle ose sortir de l’ombre parce qu’elle retrouve à travers le regard d’amour et de non-jugement de Jésus sa vraie dignité. Cette mise à jour publique de son « humanité » – on pourrait appeler cela de la transparence ! – provoque un élan d’enthousiasme parmi la population de la ville.

D’ailleurs, la population veut aussi connaître celui qui est décrit par la Samaritaine. Celui qui a ce regard face auquel je suis totalement dévoilé, démasqué, mais également reconnu et aimé !

Je pense particulièrement aujourd’hui à toutes celles et tous ceux qui sont fragilisés par une maladie, par une souffrance du corps, par un rejet, par une solitude, par un statut, et pour qui le regard de Dieu est un regard de compassion et d’accueil, sans jugement, afin de leur redonner, quels que soit leur(s) handicap(s) et leur parcours de vie, toute leur dignité d’enfant de Dieu.

Nous avons affaire à de l’eau, mais à travers cette rencontre je suis invité à me laisser rejoindre par Jésus dans toute la transparence de ma vie pour m’abreuver de cette eau vive, « source d’où jaillira la vie éternelle », une vie qui apaise, maintenant déjà, ma soif de vivre.

Bien sûr que la Samaritaine, les villageois et nous-même, bien entendu, auront encore besoin de boire de l’eau du robinet (ou autre) pour étancher notre soif physique bien légitime. Elle n’est pourtant que le reflet d’une soif plus fondamentale, existentielle, que Dieu veut, dans son amour inconditionnel pour ses créatures, étancher à jamais. La soif d’être aimé, d’être reconnu, dans sa fragilité et son humanité.

« Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’où jaillira la vie éternelle. »

Je pourrai alors confesser, avec tous les villageois de Samarie : « Nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde. »           

Amen !