Être portés quand nous ne pouvons plus porter – Vendredi Saint 2026

Culte du Vendredi Saint 2026

Guillaume Klauser
Temple de Noiraigue

Lecture biblique : Jean 19, 14-37

Introduction (d’après s. Myriam, diaconesse de Reuilly)

Au seuil du vendredi saint, j’ôte les souliers de mes pieds et je m’avance, comme les femmes qui suivirent le Christ. Femmes impuissantes, qui pleuraient et regardaient. Femmes impuissantes, mais bien là, comme toujours, auprès de lui.

Oui, ouvrons l’Evangile, mieux encore qu’il ne s’ouvre durant les grandes célébrations. Convertissons-nous une fois encore. Du fond de toutes les douleurs, convertissons-nous à la confiance en Dieu.

Et cependant, comment bien parler de Dieu du fond des ténèbres du Vendredi Saint ?

Aujourd’hui, comme ces femmes, nous laissons couler nos larmes sur la Vie qui se brise au Golgotha, comme elle se brise dans toutes les souffrances du monde.

Prédication

Cette année, c’est dans l’Evangile selon Jean que nous lisons le récit de la mort du Christ. Je ne sais pas si ça vous a particulièrement frappé, mais Jésus n’a pas tout à fait les mêmes réactions dans chaque récit.

Dans l’Evangile selon Marc, la mort elle-même représente un bouleversement qui prend immédiatement le lecteur aux tripes. Chez Luc, c’est l’angoisse profonde, déchirante de Jésus qui touche, et le réconfort qu’il reçoit. Chaque Evangile met d’ailleurs l’accent sur une parole particulière que Jésus prononce sur la croix. Et tous ne racontent pas exactement les choses du même point de vue. Ce qui se passe à ce moment tragique de la vie du Christ est vu par des yeux différents. Ça nous permet d’avoir, à nous qui possédons les quatre évangiles, une vue d’ensemble.

L’Evangile de Jean, quant à lui, met l’accent sur la naissance de l’Eglise, juste-là, au pied de la croix. Une nouvelle famille que le Christ institue en demandant au disciple bien aimé de prendre soin de sa mère. C’est ce qui est exprimé sur la mosaïque que vous avez en couverture de votre feuillet.

Au pied de la croix se trouvent Marie, mère de Jésus, à gauche, et le disciple que Jésus aimait, à droite. Avec ces deux personnages naît l’Eglise, qui survivra au Jésus humain. Mais l’Eglise est bien plus large que ces deux personnages. La mosaïque que l’on trouve à Rome l’exprime de manière symbolique, par ces 12 colombes, qui représentent peut-être les 12 disciples, mais qui nous représentent nous toutes et tous aussi. Qu’importe qu’on soit près du Christ ou plus éloignés : tous sont là, et c’est cette présence qui compte.

Mais de manière plus générale, lorsqu’on lit ce récit de la crucifixion dans l’Evangile de Jean, on peut être parfois un peu dérangé, en comparaison avec les autres évangiles, par le côté presque distant de Jésus. Avec une certaine dignité, Jésus porte sa croix. Ensuite il ordonne au disciple bien-aimé de se charger de sa mère.

La seule pointe d’humanité pourrait être dans cette parole qui résonne : « J’ai soif ». Mais aucune mention d’angoisse, aucune plainte. Jésus est et reste jusqu’au bout maître absolu de la situation.

C’est qu’il faut lire ce récit dans l’idée globale qui est celle de Jean : peut-être vous rappelez-vous ces mots des premiers versets de l’Evangile : « Au commencement était la parole, la parole était avec Dieu et la Parole était Dieu ».

Jésus était avec le Père depuis toujours et le sera pour toujours. Il a été envoyé sur terre et vient maintenant le moment pour lui de remonter vers le Père. Il est venu, il a apporté son message de paix, de justice et de vie, et le voilà qui s’en va.

La mort de Jésus est donc loin de représenter la fin ou un échec. C’est le moment qui, tout simplement, termine l’étape terrestre du Christ. Jésus est roi, de tout temps et pour toujours. Dans notre récit, un homme l’a très bien compris : c’est Pilate, qui a écrit sur un panneau « Jésus de Nazareth, le roi des Juifs » et qui refuse de toucher au texte qu’il a écrit.

Mais voilà tout de même qu’une parole déchire l’atmosphère lourde et pesante. « J’ai soif ». Voilà Jésus qui crie en toute nudité, en toute franchise, son manque. Il dit ce qui lui manque. Il crie ainsi nos manques vers Dieu.

De quoi Jésus a-t-il soif, au soir de sa vie ? De justice, de partage, de compassion, de solidarité ? De vérité, de courage, d’amour, de foi, d’espérance ? Jésus dit, dans ses derniers instants, qu’il lui manque quelque chose, ici sur terre, parmi nous les humains. Il nous renvoie ainsi tout ce qui nous reste à accomplir. (…)

Dieu a soif. Dieu a soif de notre engagement pour un monde plus fraternel. Dieu a soif de notre amour et de notre foi.

Et malgré ce manque exprimé, Jésus lâche prise. Il pourrait choisir de descendre de cette croix pour mener une révolution, changer le monde, changer nos cœurs… mais non. Il laisse aller sa vie, venir sa mort pour rendre son dernier souffle. Il le peut, parce que « tout est accompli ». Oui, je l’ai dit, il a effectué son passage sur terre, il a apporté son message. Sur la croix, le but est atteint[1].

Alors au final, comment nous parle un tel visage du Christ, souverain et libre ? Son côté un peu éloigné de nous, son côté presque un peu désincarné peut être reçu aussi positivement : cette liberté, ce calme, cette souveraineté, il nous les offre. Comme une puissance intérieure qui assume la faiblesse, comme une espérance éternellement vivace qui défie le malheur. Oui, il y a dans ce Christ de quoi fortifier notre stature intérieure, notre courage.[2]

En cette année où, une fois encore, nous pouvons nous sentir dépassés par la marche du monde, par l’horreur à Gaza, en Iran, en Ukraine et dans tant d’autres endroits… Ici en Suisse aussi, où la pauvreté cachée fait des ravages.

Mais encore sur un plan plus personnel, dans nos vies aussi lorsqu’on se sent perdus, ou que l’on est paralysés par la peur de perdre de contrôle… Oui dans toutes ces situations il y a des actions à mener, des choses à faire, des choses à entreprendre… Oui il en reste du travail…

Mais au pied de la croix, une autre attitude nous est proposée, que de faire, faire, faire et nous épuiser. Car Jésus ne descend pas de la croix. Il ne reprend pas le contrôle. Non, il s’en remet entre les mains du Père.

C’est peut-être cela que nous apprend Jean : Non pas tout maîtriser, ni tout réussir. Mais s’en remettre.

Faire ce qui nous est donné de faire, pleinement, et là où nous ne pouvons plus, s’en remettre, lui confier alors nos limites, nos échecs, nos soifs.

Alors la croix devient pour nous non seulement un appel, mais un chemin de paix, de calme et de persévérance.

Un chemin où, lorsque nous ne pouvons plus porter, nous sommes portés. Amen !

Bénédiction

Que le Dieu de tendresse fasse mourir en nous toute mort et nous accompagne de la croix à la fête de Pâques. Qu’il nous garde dans son amour. Il nous bénit, celui qui est Père, Fils et Saint-Esprit. Amen !


[1] Repris d’après la prédication de Vendredi Saint 2015, pasteure Isabelle Gerber, UEPAL.

[2] Repris d’après la prédication de Vendredi Saint 2017, pasteure Daphné Reymond, Eglise française de Bâle.