Culte dans le cadre de l’exposition Art Môtiers 2026, avec Noémie Doge
Culte en présence de Noémie Doge, artiste créatrice des tentures exposées dans l’église de Môtiers, 12 juillet 2026. Célébrant: Guillaume Klauser

Prière d’invocation[1]
Nous faisons silence en nous-mêmes pour prier.
Toi la source de toute vie, me voilà ce matin ici, devant toi et avec les autres. Mais je ne sais pas te prier. Sans cesse mon corps s’agite et mes pensées se dispersent comme un troupeau indocile.
Tout mon être te fuit. Je n’ai que mon vide à t’offrir. Pourtant, je suis là et je te contemple.
Et voilà que tu viens vers moi. Toi le Très- Haut, le Très-Saint, tu te penches vers moi. Tu m’attends et tu m’accueilles.
Tu es en moi comme une source qui coule au creux d’un vallon. Tranquille et sereine, elle l’emplit de son murmure, elle répand sa fraîcheur et met dans mon cœur un chant de joie. Que ton Esprit me soutienne et me dise aujourd’hui encore quelque chose de ton amour pour moi. Amen !
Prière avant de lire la Bible
Ô toi, l’Au-delà de tout, nous sommes là, juste là, et nous venons étancher notre soif à l’écoute de ta Parole. Tu es la source de toute vie, tu connais et tu sais ce qui nous habite.
Que ton Esprit ouvre nos cœurs. Qu’ainsi nous puissions accueillir ce que tu veux nous dire aujourd’hui. Amen !
1Corinthiens 14, 26+31-35
26Que faut-il en conclure, frères et sœurs ? Lorsque vous vous réunissez, l’un de vous peut chanter un cantique, un autre apporter un enseignement, un autre une révélation, un autre un message en langues inconnues et un autre encore l’interprétation de ce message : que tout cela soit constructif pour l’Église !
31Vous pouvez tous donner, l’un après l’autre, des messages reçus de Dieu, afin que tous soient instruits et encouragés. 32Que ceux qui transmettent de tels messages restent maîtres du don qui leur est accordé, 33car Dieu n’est pas un Dieu qui suscite le désordre, mais qui crée la paix.
Comme dans toutes les Églises de ceux qui appartiennent à Dieu, 34que les femmes gardent le silence dans les assemblées : il ne leur est pas permis d’y bavarder. Comme le dit la loi, qu’elles soient soumises. 35Si elles désirent un renseignement, qu’elles interrogent leur mari à la maison. Il n’est pas convenable pour une femme de bavarder dans une assemblée.
Marc 7, 24-30
24Jésus partit de là et se rendit dans le territoire de Tyr. Il entra dans une maison et il voulait que personne ne le sache, mais il ne put rester caché. 25Une femme, dont la petite fille était possédée par un esprit impur, entendit parler de Jésus ; elle vint aussitôt se jeter à ses pieds. 26Cette femme était grecque, née en Phénicie de Syrie. Elle priait Jésus de chasser le démon hors de sa fille. 27Mais Jésus lui dit : « Laisse d’abord les enfants manger à leur faim ; car il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. » 28Elle lui répondit : « Seigneur, les petits chiens aussi, sous la table, mangent les miettes des petits enfants. » 29Alors Jésus lui dit : « À cause de cette parole, va : le démon est sorti de ta fille. » 30Elle retourna chez elle et, là, elle trouva la petite fille étendue sur le lit : le démon était sorti d’elle.
Message
(Les interventions de Noémie Doge sont essentiellement reprises d’un texte qu’elle a écrit à propos de cette exposition)
Guillaume : Chère Noémie, ce matin nous sommes le bout d’une longue chaîne, celle des gens qui sont venus se recueillir dans ce lieu. Trouver un peu de silence, au milieu d’un monde agité. Mais ce matin, comme pendant encore quelques mois, quand je lève la tête, je suis face à une œuvre qui, d’une certaine manière me dérange. D’abord parce qu’elle coupe ce bel espace en tranches.
Puis par ces phrases, qui semblent être le début d’une longue tirade d’un homme sur ce que les femmes doivent faire pour être de bonnes mères, ou les décourager de toute tentative de faire quelque chose d’autre que ce à quoi elles sont assignées.
Noémie : Il faut dire que les textes que nous avons entendu à l’instant sont assez dérangeants, eux aussi. Le passage de l’apôtre Paul sur la soumission de la femme et l’ordre qu’elles se taisent dans l’assemblée est aussi plus que dérangeant, inaudible aujourd’hui.
Guillaume : Je suis d’accord. Il y a des passages de la Bible qu’on aimerait passer sous silence. Surtout lorsqu’ils contredisent l’image de Dieu que la Bible me donne par ailleurs.
La semaine dernière, mon message disait à quel point le lien que Dieu tisse avec l’humain est un lien qui libère, et non qui emprisonne. Et voilà que l’apôtre Paul se permet une parole qui donne l’impression d’enfermer la femme à un rôle, sans qu’elle n’ait pu le choisir par elle-même. J’aurais pu choisir un autre texte de la Bible. Mais ne pas entendre ce genre de passages difficiles les font-ils disparaître comme par magie ?
Noémie : C’est exactement la même question qui se pose avec Jean-Jacques Rousseau. Le philosophe des Lumières, qui défendait l’égalité, la fraternité, la liberté. Ces philosophes qui ont voulu démocratiser le savoir, notamment à travers l’invention de l’Encyclopédie. Vu sous cet angle, je les aime bien. J’ai aimé le livre de Rousseau sur la botanique. Mais au fond, la liberté dont Rousseau parle ne s’adresse pas à tout le monde. Elle s’adresse aux hommes d’une certaine culture, avec certaines valeurs, d’une certaine ethnie.
Guillaume : Ne garder que les bons passages de Rousseau ou de la Bible nous rassurerait probablement, mais est-ce que ça nous ferait autant réfléchir et nous questionner ?
Noémie : C’est pour ça que j’ai remis Rousseau — et deux extraits de ses phrases — dans le temple, au milieu du village. L’histoire de Rousseau est étroitement liée à celle de Môtiers. Il est venu dans ce temple. Il en a été chassé. Ici, les phrases de Rousseau me permettent d’amplifier ma voix. L’effet de surprise, le fait de trouver de telles phrases dans ce lieu, me permettent de questionner ce que nous acceptons, ce que nous refusons. Ce que nous considérons comme acquis.
Guillaume : Il y a de ça aussi avec les textes bibliques que nous avons entendu tout à l’heure. Lorsque nous ouvrons la Bible, nous ne sommes pas toujours d’accord avec ce qui s’y trouve. Dieu nous a donné une intelligence, c’est pour que nous l’utilisions. Lire la Bible, ce n’est pas suspendre son esprit, c’est entrer en dialogue avec un texte, avec son environnement et avec Dieu lui-même.
Si l’on replace ces versets dans leur contexte, il faut faire un saut en arrière jusqu’au 1er siècle de notre ère. L’apôtre Paul intervient dans un moment de tensions. Il s’adresse à une assemblée chrétienne où chacun veut parler sans écouter. Le centre de son message concerne en réalité moins le sexe de la personne qui parle que la Parole qui rassemble ces gens. La question centrale de Paul, c’est de poser les conditions nécessaires pour recevoir une Parole qui change la vie.
Une théologienne, Nicola Kontzi-Méresse, résume ainsi les mots de Paul : « Faites silence devant l’essentiel ; ne vous mettez pas en avant mais cédez la place à la Parole. »[2] La question principale n’est donc pas avant tout de savoir si un homme a plus de droits qu’une femme. Il s’agit de savoir écouter. Et cela nécessite parfois de savoir faire silence. Ce silence n’est pas une fin en soi, il est simplement au service de la Parole de Dieu. Beaucoup de penseurs chrétiens, des théologiens et théologiennes de tous les temps ont insisté sur l’importance du silence dans l’expérience religieuse. J’ai chez moi de nombreux livres qui disent à quel point faire silence en soi est important pour rencontrer Dieu.
Noémie : Oui d’accord. Mais parfois, le silence doit être brisé. Cette femme, dans le récit avec Jésus, ne fait pas silence. Elle interpelle Jésus jusqu’à ce qu’il lui réponde.
Guillaume : Oui, c’est vrai. Elle vient à lui avec une demande précise. Elle vient à lui parce qu’il est question de vie ou de mort. Sa fille est malade, et gravement. La Bible, avec son langage imagé, dit qu’un esprit impur possède son corps. Qu’importe ce qu’est cette maladie. Ce qui est sûr, c’est que c’est un mal qui ronge. Et le réflexe de cette mère est de venir chercher de l’aide. Elle est d’un autre peuple et le simple fait de s’approcher de Jésus est déjà en soi pour elle une prise de risque, elle qui n’est pas du même peuple.
Et voilà un Jésus qui nous surprend. Il met le doigt sur cette différence et la renvoie aussi sec. Mais il en faudrait plus pour la décourager. Elle revient à la charge. Elle insiste et lui donne la réplique. Si les femmes ne comprennent rien à l’art, en voilà en tout cas une qui sait répondre du tac au tac ! Pour reprendre les mots de notre pasteur Môtisan Ion Karakash, « ce qui sort ce jour-là de la bouche et du cœur de cette mère est d’une humilité et d’une ténacité confiante tellement hors du commun, qu’il lui vaut la réponse espérée : A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille ! »[3].
La mission de cette femme a donc réussi. Elle a eu raison d’insister ! Et c’est beau de voir que Jésus ne campe pas sur sa position. Il écoute. Il discerne. Il se laisse déplacer.
Noémie : Cette femme refuse le silence qu’on voudrait lui imposer. Pas qu’elle ait voulu faire scandale, mais l’enjeu était vital. La vie de sa fille en dépendait. Je suis une femme. Je suis une mère. J’ai été à l’église presque vingt ans, tous les dimanches. Cela me donne-t-il le droit de dire tout haut ce que je pense tout bas dans un lieu que j’ai pratiqué ? Finalement, ce que vous entendez, c’est ma colère. La colère que de telles phrases provoquent.
La question n’est pas de savoir si Rousseau était misogyne ou non. La question est plutôt de rappeler nos racines communes et les valeurs sur lesquelles nous construisons notre société.
Guillaume : En t’entendant, je ne peux pas m’empêcher de penser à cette femme de l’Évangile. Je ne dis pas que vous êtes identiques. Mais je suis frappé par un même refus de se taire lorsqu’il y a quelque chose de vital en jeu.
Elle non plus ne souhaite pas faire scandale pour faire scandale. Elle parle. Elle continue de parler. Et sa parole change quelque chose.
Oui, il faut savoir faire silence, en soi et autour de soi, car seul le silence permet d’entendre une Parole, de Dieu et des autres. Je me permets d’insister, parce que ça me semble fondamental dans un monde où tout le monde parle, mais où personne ne s’écoute.
Il y a donc un silence qui permet d’écouter, mais il y a aussi un silence qui protège l’injustice.
Il y a là je trouve une belle mission. Chercher le silence d’écoute, d’attention à ce qui m’entoure et à la transcendance, mais aussi savoir le briser lorsqu’il protège l’injustice.
Noémie : Depuis le début de cette célébration, nous levons les yeux vers ces phrases qui dérangent. Elles ne nous demandent pas d’être d’accord avec Rousseau ni de le condamner. Elles nous obligent simplement à nous demander où nous en sommes aujourd’hui.
Guillaume : Le dialogue entre tes toiles et ce lieu me semble donc fécond.
Noémie : Oui, j’ai voulu utiliser ce lieu qui est, à bien des égards, un nœud névralgique et sensible, pour créer des ponts.
Guillaume : Un lieu de silence pour écouter et s’écouter, et une parole qui s’élève lorsque la vie est bafouée ou en danger. Je crois que nous pouvons nous inspirer de l’échange de Jésus avec la femme syro-phénicienne. Que, comme eux, nous sachions faire silence pour écouter, et prendre la parole lorsqu’elle fait vivre et qu’elle libère.
Amen !
Bénédiction
Dieu seul peut créer, mais c’est à toi de mettre en valeur ce qu’il crée.
Dieu seul peut donner la vie, mais c’est à toi de la transmettre et de la respecter.
Dieu seul peut donner la foi, mais c’est à toi d’être signe de Dieu.
Dieu seul peut donner la paix, mais c’est à toi qu’appartient de rassembler les humains.
Dieu seul peut se suffire à lui-même, mais il voulut avoir besoin de chacun de nous.
Il te bénit et te garde, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen !
J’adresse tous mes remerciements à Noémie Doge d’avoir accepté de participer à ce culte. Merci pour sa réflexion, merci pour les échanges et pour son œuvre qui, certes, ne laisse pas indifférent, mais qui fait parler.
[1] Librement inspiré de fr. Henri René, Comme une source, in : Le grand livre des prières, Paris, Desclée de Brouwer, 2010, p. 34
[2] Nicola Kontzi-Méresse, « Le silence des femmes dans l’assemblée. Réflexion autour de 1 Corinthiens 14, 34-35 », in : Études théologiques et religieuses, 2005/2, pp. 273-278.
[3] Ion Karakash, Marc. Subtilité et surprises du plus ancien des évangiles, Lyon, Olivétan, 2025, pp. 81-82.
