La parabole du Samaritain, lue autrement

Culte du 23 août à Couvet

Lecture : Luc 10, 25-37

Prédication de Micha Weiss

Ah, la parabole du Bon Samaritain !

C’est facilement la plus connue de toutes les paraboles, même en dehors des lecteur·ice·s de la Bible. Tellement qu’elle est entrée dans le langage courant : samaritain et secouriste sont devenus synonyme.

Le sens semble aller de soi. Comme un bon vieux conte moral, on sait automatiquement à qui s’identifier. Et à qui de préférence pas. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la parabole du bon Samaritain.

Cette histoire est inspirante. Elle nous invite à l’action. Jésus dit lui-même : “Va et toi aussi, fais de même”.

Mais quand on s’y frotte un peu plus longtemps, il y a ce deuxième sens qui vient nous narguer. Qui nous rappelle toutes les fois où on a choisi de faire la sourde oreille, d’éviter le regard, de changer de trottoir… littéralement ou au sens figuré.

Mais le sens de cette parabole ne peut pas déjà être épuisé avec ça. Ça serait trop réducteur pour le Jésus que je connais.

Aujourd’hui, j’ai envie d’explorer avec vous cette parabole sous un autre angle.

Je vous invite à visualiser la scène, à entrer dans l’histoire.

Quand je reprends conscience, je me découvre étendu dans un fossé, à quelques pas de la route.
J’ai les oreilles qui sifflent, le cœur qui me martèle le crâne. Tous mes membres sont engourdis et me font mal.
Ce n’est pas seulement la douleur physique qui m’empêche de bouger, mais aussi l’impuissance, la solitude, la peur. J’ai envie de pleurer. Mais même mes larmes semblent figées.

Tout mon corps se concentre pour appeler aux secours. Mais aucun son effleure mes lèvres.

Et voilà que j’aperçois par mes yeux ensanglantés une silhouette qui descend le chemin.

Les contours deviennent plus clairs, et je reconnais les habits : c’est un prêtre. Mon cœur frappe encore plus fort.

Et nos regards se croisent.
Mais presque aussitôt ses yeux sont à nouveau fixés sur la route. Il continue son chemin comme si de rien était.

Le temps parait s’arrêter.

Soudain, des pas me réveillent. J’ouvre les yeux et j’essaie de me concentrer. Et je le reconnais, c’est un lévite qui sert au temple. Mais il ne me regarde même pas. Tout paniqué, il regarde autour de lui. Comme si c’était un piège, comme si les brigands étaient encore proches et prêts à lui faire subir le même sort.

Le lévite accélère le pas et me laisse derrière lui, essoré de tout espoir. Même les personnes de ma communauté ne s’arrêtent pas. Personne ne viendra à mon secours. C’est la fin.

Quand je me réveille à nouveau, je découvre que j’ai quitté mon lit de ronces pour une chambre d’auberge.

Confus, je reste allongé à regarder le plafond. Jusqu’à ce que l’aubergiste arrive avec un bac d’eau et des linges. Il me demande comment je me sens. Mais sans même attendre ma réponse, il commence à me raconter ce qui s’était passé.

Chaque étape du récit me fait plus écarquiller les yeux.

De toutes les personnes, c’est un Samaritain qui s’est arrêté. Ce groupe de personnes que j’ai toujours évité, méprisé, haï.

Quand il m’a vu, il s’est pris de pitié pour moi.
Il m’est venu en aide,
Il m’a soigné,
Il m’a porté sur sa bête et il m’a emmené ici.
Il a même veillé sur moi jusqu’à ce matin et payé l’aubergiste pour qu’il continue à prendre soin de moi.

Quand l’aubergiste referme la porte derrière lui, je réalise que je retenais mon souffle. J’expire de soulagement !

En sombrant à nouveau dans le sommeil, je suis pris dans un tourbillon de questions : qui était cette personne ? Pourquoi c’est elle qui s’est arrêté ? Est-ce que j’oserai raconter ça à ma famille et à mes amis ? Pourquoi est-ce qu’on les déteste ? Est-ce que je le reverrai et que j’aurai l’occasion de le remercier ?

Avec cette histoire, Jésus répond habilement à la question du spécialiste des Écritures : “qui est mon prochain ?” Il élimine les réponses faciles que le spécialiste aurait volontiers donné : “des gens de ma propre communauté, des gens respectés comme les prêtres et les lévites”. Et il le pousse dans la perspective de l’homme dans le fossé en reformulant la question du prochain en : « lequel ces trois a été le prochain de l’homme attaqué par les brigands ? »

Je ne suis probablement pas le seul à avoir été éduqué à m’identifier au rôle du sauveur.
Au bon samaritain qui doit toujours aider les autres.
Qui doit avoir les solutions à tout. Les réponses à tout.

Mais ici, Jésus nous invite à quitter cette position de pouvoir. Dans le fossé, nous ne sommes plus les secouristes, mais les personnes qui ont besoin d’être secourus.

Et je crois savoir pourquoi Jésus le fait : parce que chercher en permanence à être le secouriste, le sauveur, le samaritain, c’est épuisant. Et c’est irréaliste ! C’est incompatible avec nos limites, nos vulnérabilités, nos fragilités.

Si l’invitation de Jésus de nous reconnaître nous-mêmes dans le fossé provoque des résistances en nous, c’est très probablement que nous souffrons du syndrome du sauveur. C’est que nous avons besoin de regarder à notre attitude vis-à-vis des autres et à nous demander : quand est-ce que j’ai demandé et accepté de l’aide la dernière fois ? Quand est-ce que je me suis montré vulnérable ? Quand est-ce que j’ai partagé comment je me sentais, vraiment ?

Jésus nous met tou·te·s dans le même panier : chacune et chacun de nous avons besoin de relations où on peut se montrer vulnérable, besoin d’aide, de guérison, d’amour, de pardon.

Je suis la personne qui gît au bord de la route.
C’est qu’à partir de cette réalisation que je peux commencer à réfléchir sur les questions du prochain, de l’amour, de l’entraide, sans tomber dans les innombrables dérives et abus possibles.

Lorsque je m’identifie à l’homme blessé dans le fossé, je réalise que je ne suis pas seul·e dans mes épreuves.

Je comprends que l’amour et la compassion sont des fruits qui sont autant à recevoir qu’à donner.

J’ai autant besoin des autres qu’ils ont besoin de moi.

Nous ne sommes plus seulement les secouristes, mais aussi les personnes qui ont besoin d’être secourus.

Mais Jésus ne s’arrête pas là. Comme à son habitude, il en rajoute une couche : dans l’histoire, on est en plus secouru·e par la personne qu’on aime le moins. Celle qu’on ne veut pas accepter comme prochain. La personne qui nous dérange, qu’on évite ou qu’on rejette.

Jésus refuse les frontières et les murs qu’on érige pour séparer les prochains des étrangers.

Qui sont ces personnes pour vous ? Que vous avez de la peine à aimer ? Que vous ne voulez pas laisser entrer chez vous ? Mais que Dieu vous envoie pour qu’il vous vienne en aide, qu’il vous soigne, qu’il vous transforme en une personne encore plus aimante.

Surprendre, et se laisser surprendre.
Rencontrer et se laisser rencontrer.
Aider et se laisser aider.
Aimer et se laisser être aimé.

C’est à cet apprentissage que Jésus nous invite.

Dans le temps qui suit cette lecture, je vous invite à prendre du temps autour des deux questions suivantes :

  1. Dans quel domaine de ma vie ou dans quelle relation pourrais-je me montrer plus vulnérable, comme la personne dans le fossé ?
  2. Quelle personne est-ce que Dieu m’invite à découvrir autrement, non comme étranger, mais comme mon prochain ? Comme Samaritain qui me soigne ?