Ascension

Culte de l’Ascension

14 mai – aux Verrières

Ascension

Prédication de Ion Karakash

Pour les disciples des Jésus comme pour celles et ceux qui le suivaient, son Ascension est une disparition : une distance, une séparation nouvelle : Jésus n’est désormais plus à portée de mains, de regards ni d’oreilles ! Une page de leur parcours commun est tournée ; la suivante, ils doivent l’écrire eux-mêmes, en son absence.


Comme un voile à leurs yeux, la nuée les empêche de voir leur maître et leur ami : désormais il leur faudra croire sans le voir.

Mais ils ne vont pas tarder à découvrir que cette nuée, ce voile qui les sépare de lui, est aussi une voile,

– une voile qui se tendra bientôt au souffle de l’Esprit pour les pousser vers des terres nouvelles, loin de Jérusalem et des lieux où ils avaient marché à ses côtés !

Si leur maître et ami doit revenir, – comme il le leur avait promis avant d’être séparé d’eux -, ce n’est pas en regardant le ciel qu’ils guetteront son retour ni le hâteront, mais à fleur de terre, à taille d’humanité.

Car l’Ascension est aussi – et même avant tout – un appel à redescendre et à rester sur terre !

A partir de l’Ascension de Jésus, notre espace de chrétiens est orienté.

Le chemin qui nous conduit vers le Ressuscité n’est pas une vaine tentative – ni une vaine tentation – de nous élever au-dessus de notre commune condition d’humains, au-dessus de notre grande et de nos mille petites histoires.

Car, en vérité, ce n’est pas nous qui monterons vers lui, mais lui qui reviendra, à fleur de notre terre, là où nous vivons notre condition, nos expériences et nos épreuves d’humains.

Et à partir de l’Ascension de Jésus, notre temps de chrétiens, comme notre espace, est aussi orienté.

Nous ne savons pas quand, mais nous croyons, nous savons qu’il reviendra.

Et nous ne le ferons pas revenir plus vite en nous agitant, parce que son retour ne dépend pas de nos efforts : c’est lui qui reviendra, – il est d’ailleurs déjà en route, il remonte le temps à la rencontre de notre temps.

Ainsi, chaque jour qui passe nous rapproche de lui, comme le soulignait si bien l’apôtre Paul :

‘Aujourd’hui, le salut est plus proche de nous qu’au premier jour de notre foi !’  (Romains 13/12)

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L’évangéliste Luc précise dans le livre des Actes que l’Ascension se passe au Mont des Oliviers, là même où Jésus avait prié, la veille de sa mort, – là même où il avait consenti à sa souffrance…

Et le choix de ce lieu n’est pas dû au hasard : il souligne que c’est un chemin d’épreuves, de combats et parfois de souffrance qui attend les témoins de Jésus dans l’attente confiante de son retour.

Ce n’est pas, – ou pas encore -, un chemin de gloire, une ascension vers les lieux célestes de quiétude et de sérénité… 

Voilà pourquoi le récit de l’Ascension de Jésus est immédiatement suivi par celui de la descente de ses témoins apôtres.

Une descente dans l’espace, puisqu’ils quittent aussitôt le Mont des Oliviers pour retourner en ville, à Jérusalem, – là où leur maître avait été brièvement acclamé et fêté le dimanche des Rameaux avant d’être raillé, jugé et crucifié quelques jours plus tard.

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Mais plus surprenante encore est la descente des disciples dans leur condition de simples humains.

Elle se manifeste dans la première décision qu’ils avaient prise, – ou qu’ils furent inspirés à prendre -, à Jérusalem : afin qu’il y ait de nouveau douze apôtres-témoins, ils ont désigné un successeur à Judas, – celui qui avait livré Jésus aux mains de ses adversaires… et qui venait de se donner la mort.

Après la grande histoire, – l’Histoire sainte de l’Ascension céleste de Jésus -, les Actes nous ramènent aussitôt sur terre, – à la petite histoire de l’Église, avec ses faiblesses, ses trahisons et ses reniements…

Et ce qui m’étonne le plus dans cet épisode est la manière dont les apôtres ont procédé pour nommer ce nouveau compagnon-disciple qui devait rejoindre et compléter leur cercle : ils ne fixèrent qu’une seule et unique condition : ‘qu’il ait connu et suivi Jésus’ lorsque Jésus était encore au milieu d’eux.

Pas la moindre réflexion sur la faiblesse humaine qui avait pu amenerJudas à trahir. Comment donc se pouvait-il que quelqu’un que Jésus lui-même avait choisi et appelé comme l’un des ‘Douze’ apôtres ‘délaisse ainsi son ministère’ et livre à ses ennemis son maître et son ami ?!

Or les apôtres ne prennent aucune précaution particulière avant de désigner le successeur de Judas, – aucune forme d’examen préalable pour éviter qu’une telle trahison se reproduise à l’avenir : ils se contentent de retenir deux candidats, deux hommes qui avaient, comme eux, suivi Jésus dès le début de son ministère sur les chemins de Galilée, – et ils remettent le choix à Dieu, par un tirage au sort !

S’ils présentent ainsi deux candidats pour prendre la place de Judas, ne serait-ce pas parce qu’ils se reconnaissent incapables de faire eux-mêmes le ‘bon’ choix ?

Parce qu’ils ne sont pas Dieu, ils ne savent pas ni ne peuvent savoir ce qui habite en vérité le cœur et l’esprit de chacun. Pour le dirent autrement, ils ont conscience que chacun d’entre eux aurait pu devenir Judas, que chacun d’eux aurait pu être amené à trahir ou à renier Jésus, – et ils l’avaient d’ailleurs reconnu lorsque Jésus, lors du dernier repas avec eux, leur avait annoncé que l’un d’eux allait de livrer, et qu’ils s’étaient tous sentis personnellement concernés…

Le nouvel élu n’était pas appelé à réparer ni à effacer le crime que Judas avait commis en livrant Jésus, son maître et ami : il était simplement appelé à remplacer Judas pour que soit à nouveau complète l’équipe des douze témoins, – car si la foi est une affaire intime et personnelle, l’Évangile relève, lui, d’un message transmis au travers des siècles et des générations par une communauté d’hommes – et de femmes – qui vit à fleur de terre, avec ses faiblesses, ses failles et ses divisions d’humains.

Et le livre des Actes rapporte que Dieu désigne, par ce tirage au sort, un certain Matthias dont nous ne savons rien d’autre que son nom, – mais la raison pour laquelle Dieu le choisit nous reste inconnue.

Et l’humour, – l’humour de Dieu, en l’occurrence -, c’est que celui des deux que désigna le sort n’était justement pas celui à qui les gens avaient donné le surnom de Justus, ‘le Juste’ !

L’élection de ce Mathias dont nous ne connaissons rien, ou presque, souligne qu’il n’y a aucune différence de nature ni de vertu entre les apôtres et le reste des humains, – pas plus qu’entre Judas ou Pierre ou Jean et ce Matthias désigné par le sort : aucun d’entre eux ne mérite d’être surnommé ‘Juste’ aux yeux de Dieu, – tous sont faillibles, parce qu’ils sont simplement humains, et c’est comme tels que Dieu les a appelés, – comme il nous a appelés, vous et moi, à notre tour.

Tous pourraient partager l’aveu humble et confiant d’une poétesse de chez nous, Anne Perrier :

                        ‘L’éblouissant me porte      /      Moi      /      Porteuse d’ombre’

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Un dernier mot encore à propos de cette nomination de Matthias pour compléter l’équipe des apôtres, – il éclaire l’un des mystères de l’Église :

malgré les siècles qui passent et nous éloignent des jours et des lieux où Jésus appelait ses apôtres ;

malgré son apparente absence dans ce monde dont il semble avoir disparu depuis son ascension ;

malgré les trahisons des uns, les reniements des autres et les faiblesses de tous ;

malgré les divisions et les ruptures qui n’ont jamais cessé dans l’histoire très humaine de l’Église,

chaque fois qu’un des témoins vint à disparaître ou à déserter, il s’en est toujours trouvé un ou une autre, – et même souvent deux, voire davantage encore -, pour prendre le relais.

L’éblouissant nous porte, nous aussi, – chacune et chacun de nous -, jusqu’à ce qu’il revienne, … et il ne cesse de revenir.

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