Culte du 3 mai 2026 à Couvet
Prédication de Martine Robert
Lectures : Psaume 23 et Jean 14, 1-12
Ce matin, et ainsi que Sébastien l’a précisé, je suis parmi vous en tant qu’aumônier. Merci pour votre invitation, merci pour cette sensibilité vis-à-vis des activités d’aumônerie, qui est tellement stimulante, précieuse ! Mais finalement, et la question se pose souvent, qu’est-ce qu’un aumônier ?
Du point de vue institutionnel, j’aime bien cette définition peut-être très terre à terre, mais qui en dit beaucoup sur sa condition : l’aumônier incarne, est, une personne qui est comme « prêtée » par une institution, l’église, à une autre institution – comme un EMS, un hôpital, un foyer, une prison, une école, une institution spécialisée.
Dans ce lieu où il-elle est envoyé, l’aumônier assure une présence en se mettant à l’écoute des personnes et de leurs besoins, dans le respect de leurs convictions, de leur rythme, et bien sûr du cadre institutionnel qui est le leur. Il ou elle pratique une écoute active d’où prosélytisme doit être évité.
C’est une grande responsabilité, c’est surtout un privilège extraordinaire, inouï, tant les vécus sont différents, riches d’expériences variées, uniques, et les échanges intenses.
L’aumônier part à la rencontre de personnes qui pour une raison ou une autre, ont dû quitter leur foyer, leur maison, et vivre ailleurs. Le séjour peut être plus ou moins long. Il est parfois temporaire, mais dans bien des situations les personnes sont contraintes de quitter leurs proches, leurs familles, leur « chez-elle », de manière probablement définitive.
Elles peuvent s’en trouver soulagées. Toutefois la plupart du temps vous imaginez bien à quel point cette étape n’est pas choisie et se vit comme un moment de crise, d’angoisse, de perte, de stress, de deuil. Parfois… eh bien parfois on ne s’y habitue jamais.
Quel sens va avoir ma vie, comment vais-je surmonter les difficultés liées à ces changements de vie, au-devant de quoi vais-je aller ? Quelles limitations seront les miennes ? De quel genre de personnes, vais-je maintenant dépendre ? Comment faire face à la maladie, l’âge et la dépendance, à la mort ? A ma mort ?
Le texte de l’Evangile de Jean proposé par le missel pour aujourd’hui reflète certains aspects de ce qui peut se vivre dans ces situations, puisqu’il évoque l’inquiétude, le trouble, les appréhensions des disciples par rapport à l’avenir, l’angoisse. On sait que Jésus risque sa vie, qu’il est menacé, et qu’il s’avance au-devant d’un avenir plus qu’incertain. Alors qu’avec lui tant de belles choses ont été vécues, tant d’espoirs se sont développés.
1« Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
2Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures : sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer le lieu où vous serez ?
3Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi.
4Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin. »
Ces paroles sont dites lors du dernier repas que Jésus prend avec ses disciples.
Je suis toujours tellement touchée par ces nombreux passages d’Evangile où nous voyons que Jésus prend soin de préparer ses disciples aux changements que va représenter son départ. Dans notre texte Jésus vient d’expliquer qu’il ne sera plus pour longtemps avec ses amis et que là où il va, personne ne peut l’accompagner.
Je cite Francine Carillo : « On peut imaginer le désarroi de ces hommes à l’idée de perdre le compagnon qui a pris tellement de place dans leur vie depuis qu’il les a appelés à faire la route avec lui. Comment vont-ils continuer maintenant sans lui ? Comment vont-ils faire pour rester debout à travers le silence et l’absence, là où il y avait une parole et une présence qui les portaient en avant ? » (Francine Carillo, p. 104).
Elle est si forte, cette angoisse de la séparation. « C’est la gueule du loup dans laquelle nous jette notre naissance » … Elle nous touche en tant qu’enfants… Et en tant qu’adultes… eh bien : « nous devons, comme Jésus, faire l’effort de nous en dépêtrer pour transmettre la confiance » (Marion Muller-Colard, p. 271).
Jésus considère avec sérieux le tourbillon qui entraîne les disciples dans leurs émotions, leurs scénarios plus ou moins positifs… l’Evangile nous raconte le tact, la délicatesse, le soin avec lesquels il les accompagne tout en ouvrant des perspectives. Jésus propose un chemin de foi qui va au-delà de ce qu’on voit ou que l’on ressent, un chemin de foi qui s’enracine dans l’amour. Cela, il le fait pour nous aujourd’hui, par sa Parole, par son Esprit.
Le dernier repas de Jésus avec ses disciples est un moment très fort lors duquel l’essentiel est rappelé, enseigné, même exprimé comme un impératif mais avec une telle douceur : « aimez-vous les uns les autres, aimez-vous comme je vous ai aimés ».
Les nouvelles du monde sont parfois effrayantes, pourtant dans mon quotidien d’aumônier je suis si souvent et à tant de reprises, bouleversée de toutes les attentions que je vois être données les uns aux autres, autant par les équipes professionnelles que par les résidentes et les résidents.
Dans notre texte cela se passe comme si l’engagement que nous avons les un·e·s pour les autres, tous ces gestes que vous avez les un·e·s pour les autres, le respect que nous cultivons, préfigurent l’accueil de Dieu lui-même.
Au travers de sa vie Jésus a toujours exprimé une vision extrêmement large de l’amour de son Père. Ici lorsqu’il explique qu’il y a « beaucoup de demeures dans la maison de mon Père », il veut transmettre un message fondamental, par ailleurs toujours actuel, tellement moderne – et Jésus parle il y a deux mille ans !!! : les manières de vivre sa foi et d’être en communion avec Dieu sont multiples, diverses, différentes les unes des autres. Et : il y a assez de place dans la maison de Dieu pour chacune de ces modalités !
Plus profondément encore, Jésus désire transmettre que s’il nous prépare un lieu, c’est bien parce qu’il est vrai, il est sûr que chacune, chacun, chaque individu, a une place unique dans le cœur de Dieu. Lui le Fils bien aimé, le Fils de l’homme, nous garantit cette place, notre place. Plus encore il nous y conduit.
Ainsi nous sommes toujours en route dans notre vie. Ce mouvement est double en réalité, nous ne cessons de découvrir qu’en fait il va dans les deux sens puisqu’un peu plus loin Jésus le promet : « Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure » (Jean 14, 23).
Il s’agit de prendre conscience que cette place que Jésus va nous préparer n’est pas seulement la demeure vers laquelle nous allons. Elle est tout autant celle qui s’aménage en nous maintenant pour le Dieu trois fois saint. Jésus fait le lien, c’est lui qui va et vient et permet que le « Je suis » divin prenne place en nous, pour que nous puissions nous aussi dire JE SUIS ; maintenant, aujourd’hui, pas dans un avenir encore inconnu.
Je suis le chemin, je suis la vérité, je suis la vie. En parlant ainsi, Jésus sort de toute logique, il sort d’une vérité qui serait désincarné, sans humanité. En Christ la vérité est inclusive, elle est dynamique, elle possède une extraordinaire densité existentielle. Elle nous invite toujours à un décentrement, à la rencontre, à un accueil, une ouverture. A un lien d’amour.
Par sa vie, par son être, par sa relation avec Dieu son Père le Christ nous arrache à l’immobilité d’une vie sans espoir. Il nous arrache au mensonge Il nous arrache à la mort. Il veut pour nous une vie une vie vraie, vivante, qui vibre de sa présence.
JE SUIS. Si Jésus dit « Je suis », c’est bien qu’il nous invite nous aussi à dire « Je suis ». Car en chacune, chacun, il y a une part de vie susceptible de resurgir, une part de vie sauvée par l’amour, une part de vie qui échappe à la solitude (cf Francine Carillo).
C’est cette part-là que l’aumônier va chercher à vivre, et à laquelle il croit. C’est cette part que nous pouvons tous·tes valider, chez les autres, chez nous, dans notre quotidien.
1« Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
« L’au-delà n’est pas d’abord un ailleurs. » C’est ici, maintenant, dans l’amour que « Dieu se donne comme un au-delà » (Francine Carillo).
Le psaume 23 que nous avons entendu en première lecture nous parle déjà de Dieu comme de celui qui vient à nous, au cœur du pèlerinage parfois périlleux de nos vies.
L’Eternel est mon berger… Dieu lui-même est nomade, sans domicile fixe comme les bergers qui suivent leurs troupeaux. Dieu comme un berger sans certitude, sans a priori autre que sa sollicitude. Dieu qui vient à nous comme un berger pour nous accompagner dans nos réalités quotidiennes.
L’Eternel est mon berger, je ne manquerai de rien : vraiment ?
David le petit berger, le grand roi de qui vient ce psaume, a connu bien des hauts et des bas dans sa vie ! Il a connu la faim, la soif, l’angoisse, les privations… l’humiliation, la fatigue… mais dans la perspective d’une brebis qui regarde vers le berger, ne manquer de rien, c’est percevoir que même dans l’adversité il y a un berger qui non seulement va nous conduire quelque part, mais qui est là, maintenant, avec nous.
L’Eternel est mon berger… il m’accompagne, il reste avec moi. Ce psaume est le passage que j’ai le plus partagé avec les personnes rencontrées.
« Ce psaume est l’un des plus joyeux de la Bible », commente Stan Rougier, en précisant qu’en cela il équilibre les nombreux psaumes de désespoir. Stan Rougier élargit son commentaire et cite les pensées très fortes de Ben Sira : « Ne te refuse pas le bonheur présent. ». Tu peux lutter contre le mal lorsque le bonheur t’a rendu solide. Le bonheur de ce psaume est accessible à toutes et à tous. Dieu seul en est la source ».
Le psaume 23 est surtout connu pour son début. Sa touche finale est pourtant tellement forte, je vous la redonne :
« Oui, la tendresse de Dieu et Sa fidélité m’accompagnent, me poursuivent, chaque jour de ma vie. Sa maison, sa demeure, est ma maison, ma demeure, pour la durée de mes jours »
La tendresse de Dieu et Sa fidélité m’accompagnent, littéralement : me poursuivent… or le verbe poursuivre est généralement utilisé en lien avec de la malchance qui nous poursuivrait !
Or, si c’est la tendresse de Dieu, sa fidélité qui nous accompagnent, « Quand dirons-nous : « Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour vivre un bonheur si grand ? » (Stan Rougier)
Oui, la tendresse de Dieu et Sa fidélité m’accompagnent, me poursuivent, chaque jour de ma vie. Sa maison, sa demeure, est ma maison, ma demeure, pour la dure de mes jours…
Je suis le chemin, la vérité et la vie.
Jésus est loin de se prendre pour un gourou ou de se profiler comme tel. Il appelle ses disciples ses amis, il prend soin d’eux jusqu’à leur laver les pieds… et leur indique qu’ils·elles sont appelé·e·s à accomplir des œuvres encore plus grandes que les siennes.
Chacun·e selon ses talents, ses charismes.
Un jour quelqu’un m’a dit : quand tu prêches en institution, la Parole, c’est toi.
Oui chacune, chacun de nous, ici dans les villages de notre cher Vallon, sommes chemin, vérité et vie à la suite du Christ. Chacun-e à sa manière.
Ne nous inquiétons pas, ne soyons pas troublés. Le Seigneur lui-même nous prépare une place où il est lui-même présent.
Le Je suis de Dieu nous donne d’être nous-mêmes.
Cela a la force de l’éternité et d’une infinie tendresse.
Amen
Sources : Francine Carillo, Une parole au fil de l’humain, Ed Ouverture, coll. Théologie et Spiritualité, Le Mont-sur-Lausanne, 2021, pp. 103ss ; Antoine Nouis, Un catéchisme protestant, Ed Olivétan, Valence 2010 ; Antoine Nouis, La Bible, Commentaire intégral, Olivétan / Salvator, Lyon/Paris 2021 ; Marion Muller-Colard, Eclats d’Evangile, Bayar / Labor & Fides, Montrouge/Genève, 2017 ; Stan Rougier, Montre-moi ton visage, Psaumes, Desclées de Brouwer, Paris 1995 ; André Sève, Un rendez-vous d’amour, Le Centurion, Paris 1984
