Là où l’on voit un «non», elle voit un «oui»

Buttes, le dimanche 16 août 2026

Lectures : Es 56, 1 et 6-7 ; Rm 11, 13-15 et 29-32 ; Mt 15, 21-28

Prédication de Hyonou Paik

L’histoire que nous venons de lire nous montre un Jésus surprenant, presque choquant. Il est possible que Jésus et ses disciples soient venus chercher un peu de calme en passant la frontière, dans le territoire de Tyr et de Sidon, au bord de la Méditerranée ; peut-être la demande de la femme cananéenne leur a-t-elle fait l’effet d’un natel qui sonne un dimanche matin à 6 heures dans un chalet de vacances. Mais quand même. À une femme qui souffre pour sa fille, Jésus ne répond pas un mot. Est-ce qu’il l’ignore ? Est-il occupé par quelque chose de plus important, de plus intéressant ?… La réaction des disciples nous fait comprendre que la femme continue de supplier malgré ce premier silence. Elle crie si fort qu’ils ne le supportent plus, et ils veulent que Jésus fasse quelque chose. Imaginez : ils sont plusieurs. Des pêcheurs du lac, solides, qui n’ont pas la langue dans leur poche. Et à eux tous, ils n’arrivent pas à la faire partir. Il n’y a qu’une solution : Jésus seul peut la renvoyer — sans doute en lui accordant ce qu’elle demande. Mais Jésus leur répond : on ne m’a pas envoyé pour ça. Cette deuxième réaction ne décourage toujours pas la femme. Elle s’agenouille devant lui et l’appelle au secours. « Il n’est pas bien, dit alors Jésus, de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens. » Que dire de plus ? D’abord le silence. Ensuite les disciples, qui n’arrangent rien. Et pour finir, cette parole dure. Quel visage de Jésus se présente à vous ? Et ce visage correspond-il à celui que vous reconnaissez comme votre Seigneur ?

Alors, on serait tenté de se concentrer sur la fin de l’histoire, en poussant gentiment de côté ce genre de questions, et en se disant que « tout est bien qui finit bien ». On pourrait féliciter cette femme qui a su tenir bon, malgré tout ce qui aurait pu la décourager. On pourrait dire qu’à force de persévérer, elle a fait tomber un à un les trois murs que Jésus dressait devant elle. On a presque envie de dire que c’est Jésus qui se convertit devant la foi d’une païenne. Dans cette manière de voir, la foi reviendrait à attraper un tronc d’arbre et à le secouer, en priant et en criant, jusqu’à le déraciner. La foi des plus forts arriverait même à arracher une montagne et à la jeter à la mer.

Cette image — la foi comme une ceinture de judo, blanche, marron ou noire — dit quelque chose de vrai. Mais elle ne suffit pas à décrire la foi chrétienne, si elle ne parle que de nos efforts à nous. Car la foi chrétienne ne vient pas de nous-mêmes : ce n’est pas une capacité que nous pourrions développer et posséder, comme une force physique ou mentale.

Au fond, tout le monde croit en quelque chose — même celui qui dit ne pas croire en Dieu. Chacun de nous tient à quelque chose plus qu’à tout, quelque chose sans quoi la vie perdrait son goût. Cette chose-là, c’est notre vrai « dieu », qu’on l’appelle ainsi ou non. Pour l’un, ce sera l’argent ou le pouvoir ; pour un autre, la réussite, ou même une personne. Et la manière dont notre cœur s’accroche à ce « dieu-là », c’est notre foi.

Quel est le visage de ce dieu ? S’il a le visage du pouvoir, le cœur s’attachera à tout ce qui donne de la puissance — parfois l’argent, parfois même la violence. S’il a le visage du pardon, le cœur mettra sa confiance dans une vie où la réconciliation reste toujours possible. Alors la vraie question n’est pas : « Est-ce que j’ai la foi, oui ou non ? » De toute façon, une foi m’habite. La vraie question, c’est : à quel Dieu mon cœur est-il attaché ? Est-ce le vrai Dieu — ou une fausse image de Dieu, que je me suis fabriquée moi-même ?

Si donc la foi de la femme cananéenne est grande, comme Jésus le déclare à la fin, la bonne question n’est pas « qu’a-t-elle fait ? », mais « quel visage de Dieu a-t-elle vu en Jésus ? ». En quel Dieu a-t-elle mis toute sa confiance ? Une confiance si vivante que Jésus lui-même la reconnaît, et que sa fille retrouve la vie. Pour le dire en un mot : la femme cananéenne voit un Jésus qui dit « oui », là où on aurait envie de ne voir qu’un « non ». Regardons comment, par trois fois, elle voit un Dieu qui l’accueille, là où on aurait vu trois refus.

Comme je vous ai dit au début, Jésus donne l’impression d’être dur envers cette femme. Mais il faut remarquer une chose importante : jamais, dans toute l’histoire, il ne prononce un refus définitif.

La femme vient à Jésus, pleine de confiance dans ce qu’on lui a dit de lui. Mais il reste muet devant sa demande. Elle aurait pu se dire : « Ce qu’on m’a raconté de sa bonté et de son amitié, ce n’était donc pas vrai ; je m’étais trompée. » Au lieu de cela, elle continue de lui faire confiance. Après tout, Jésus n’a pas dit qu’il refusait de l’entendre. Il se tait — et elle prend son silence pour un oui.

Jésus dit ensuite qu’il n’a été envoyé que pour les brebis perdues du peuple d’Israël. Sa réponse n’est ni un vrai oui ni un vrai non. Cananéenne, venue d’un pays ennemi d’Israël, la femme aurait pu se taire, découragée. Au lieu de cela, elle garde la ferme confiance que la bonté du Christ se cache peut-être encore derrière cette réponse. Et sa prière monte : « Seigneur, viens à mon secours. » Comme si elle disait : « Moi, je ne suis pas née dans le peuple d’Israël ; mais toi, tu peux ouvrir la porte à d’autres brebis perdues comme moi. Si tu es le Christ, tu es celui qui accomplit la promesse : la maison de Dieu sera un jour une maison de prière pour tous les peuples » (Es 56,7).

Enfin, Jésus dit qu’il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens. La femme aurait pu croire que, même accueillie dans la maison de tous les peuples, elle resterait parmi les perdus, les mal-aimés. Au lieu de cela, elle croit fermement que le Dieu annoncé par Jésus est un Dieu qui donne à profusion, bien plus qu’il n’en faut. Rappelez-vous : quand Jésus nourrit cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, il reste, après le repas, douze paniers pleins — de quoi nourrir toutes les tribus d’Israël (Mt 14,13-21). Et quand il nourrit quatre mille hommes avec sept pains et quelques poissons, il reste sept corbeilles pleines — de quoi nourrir, cette fois, tous les peuples du monde. Chez ce Dieu-là, il y a toujours assez de pain pour elle aussi.

Là où les personnes de peu de foi voient le refus, l’exclusion et le mépris, la femme cananéenne voit autre chose : une porte encore ouverte, un accueil qui reste offert. Elle fait confiance à la parole de Dieu qu’elle a entendu un jour et crue pour toujours. Elle garde les yeux fixés sur le vrai visage de Dieu — alors que notre cœur, quand il est troublé, se fabrique si facilement une image de Dieu bien commode, une image qui nous détourne du vrai Dieu. Le cœur de cette femme s’attache à un Dieu dont l’amour n’a pas de limite, dont la miséricorde n’a pas de frontière, et qui secourt sans faire de différence entre les gens. Ce Dieu-là, c’est le Dieu que Jésus révèle par sa vie, sa mort et sa résurrection. C’est pourquoi la foi de la femme cananéenne est grande. Car elle est vraie.