Culte du 19 avril – La Côte-aux-Fées
Prédication de Gaël Letare
Texte biblique : Exode 3, 1-8
Pour entrer dans le thème de la prédication qui suivra, je vais vous raconter une anecdote.
L’autre jour, j’appelle une participante du parcours Alpha que nous venions de terminer. Elle s’appelle Isabelle.
Il est environ 9h du matin. Elle me dit qu’elle est en train de se promener dans la forêt, comme elle aime le faire habituellement… c’est une grande sportive.
Quand, tout à coup… un silence.
Elle me dit : « Il y a un lynx… là, devant moi… à dix mètres ! »
Moi, je suis accroché à mon téléphone… et elle, elle le prend en photo, calmement…
Et elle reste là… immobile… je n’entends plus que sa respiration dans le téléphone.
Plus tard, elle me dira que c’était son rêve… un rêve qu’elle gardait dans son cœur depuis de nombreuses années : voir un lynx.
Quelle joie ! Difficile de décrire l’émotion qu’elle a dû ressentir.
Et vous, chers paroissiens…
Qu’est-ce que vous aimeriez voir dans la nature ?
Est-ce qu’il y a un animal que vous aimeriez observer plus que tout ?
Je vous donne la parole, comme nous avons l’habitude de le faire en aumônerie de rue.

Prédication :
Dans notre vie de tous les jours, ce serait tellement plus facile si nous croisions de temps en temps des buissons ardents… pour nous montrer la voie, nous donner les signes dont nous avons besoin.
Alors, pas besoin de discerner, de prier longuement, pas besoin de douter : simplement un petit buisson enflammé pour nous indiquer le chemin. Mais c’est tout de même assez rare…
On imagine souvent Moïse comme un prophète courageux à qui tout réussit : on le voit ouvrir la mer en deux, recevoir les tables de la Loi, guider le peuple dans le désert.
Pourtant, lors de l’épisode du buisson ardent, Moïse a déjà 80 ans. Son troupeau n’est pas le sien, mais celui de son beau-père.
À ce moment du récit, Moïse n’a pas grand-chose d’un héros. C’est un homme en fuite : en fuite loin de l’Égypte, où l’on souhaite sa mort après qu’il a tué un Égyptien ; en fuite loin des Hébreux, son peuple ; en fuite loin de tout, même de lui-même.
Pourtant, au cœur de cette crise existentielle, le Seigneur lui apparaît dans un buisson. Pourquoi un simple buisson ?
Peut-être pour nous apprendre que nous pouvons rencontrer Dieu jusque dans le plus commun, le plus banal des arbustes, comme dans la plus ordinaire de nos journées.
Et pas seulement dans la réussite, ni dans la force, ni dans la certitude, mais dans la fragilité, dans la fatigue, dans le désert… là, Dieu est présent.
Le texte précise même qu’il s’agit d’un buisson d’épines : une métaphore pour signifier la dureté de l’esclavage des Hébreux, leurs souffrances en Égypte. Et pour nous, ces épines, ces épreuves qui, peut-être, nous font mal aujourd’hui.
Ces épines nous rappellent celles portées par le Christ, celles de sa couronne. Il les porte, tout comme il porte nos propres épines, nos moments sombres.
C’est un Dieu qui nous invite à avancer dans le chaos, au milieu des épines, qui nous apprend à marcher dans l’obscurité.
J’aimerais m’arrêter sur le verset 3 : Moïse dit « je vais faire un détour pour voir ».
Un détour : un mot tout simple, presque anodin, mais qui pourtant change tout.
Certains commentaires rabbiniques vont jusqu’à dire que le Seigneur a choisi Moïse lorsqu’il s’est détourné pour voir.
Moïse est un homme qui cherche, qui scrute : il veut comprendre. Il ne passe pas à côté ! Il ne part pas en courant non plus !
Dans ce passage, Moïse nous enseigne donc l’art du détour : discerner les traces de Dieu dans notre quotidien… dans le visage de l’autre… dans les épines… être ce félin tendu dont parle Christiane Singer.
Dieu se fait proche quand nous prenons le temps de nous arrêter, d’ouvrir les yeux, de regarder autrement ce qui nous entoure.
Ésaïe 50 nous dit : « Chaque matin, le Seigneur éveille mon oreille pour que j’écoute à la manière des disciples. Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille. »
C’est valable aussi pour la vue : enlever nos œillères et voir sous un autre angle.
Changer de regard, se tenir ferme dans le regard d’amour de Dieu. Savoir que nous sommes attendus nous permet de voir ce qui est là, sous nos yeux. Quand nous doutons de l’amour de Dieu pour nous, c’est là que nous ne le voyons plus.
Maître Eckhart l’a très bien dit : « Dieu est un Dieu qui se cache, mais il se trahit en toussant pour que nous le cherchions. »
En toussant, car il veut se faire découvrir.
Ce Dieu se révèle non pas en s’imposant, mais en nous invitant à une recherche active, parfois visible… parfois à tâtons.
Pour revenir à nos deux aventuriers, le photographe Vincent Munier et l’écrivain Sylvain Tesson :
Tesson dit admirer les capacités de Munier. Il voit ce photographe capable de rester des heures, immobile dans le froid, dans le silence, à guetter la trace d’un animal presque invisible. Il est là, confiant.
Un chrétien est un bon photographe animalier : il est invité à se parer de patience, de curiosité et d’un sens aigu de l’attention.
Des qualités rares : rester disponible et confiant face à ce qui peut surgir à tout moment.
On peut penser que nos aventuriers, comme Moïse, perçoivent ce que beaucoup ne verraient jamais, parce qu’ils acceptent de ralentir, de s’écarter du chemin tracé, de faire un détour.
Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas tant le buisson que le détour et le regard de curiosité de Moïse.
Et c’est pareil pour nous. Dieu continue de se révéler dans les buissons qui se dressent sur le bord du chemin de nos vies : dans les conversations qui nous dérangent, dans les pauses imprévues, dans les détours non planifiés.
Mais pour le voir, encore faut-il oser s’arrêter. Christiane Singer disait : « Les gens pressés ont le cœur spirituellement ralenti. »
Voir, et également oser révéler aux autres les traces de Dieu dans leur vie quand ils nous racontent leur histoire.
On peut dire : « Quand tu me racontes cela, Dieu était là avec toi », ou encore : « Cela ressemble à un clin d’œil de Dieu dans ta vie. »
Agir comme des révélateurs de la présence de Dieu dans la vie de notre entourage. Oser leur dire, poser des mots et faire exister ce qui est pourtant là, sous leurs yeux.
Au verset 5, Dieu dit à Moïse : « Ôte tes sandales. »
Les sandales étaient faites avec la peau d’animaux morts, ce qui symbolise le vieux, le passé, ce qui est révolu… peut-être, pour nous, certains mauvais souvenirs, certaines déceptions.
Des prières non exaucées, des difficultés traversées où l’on s’est senti abandonné.
Cela peut amener à une maladie spirituelle : le désintérêt, l’incuriosité, une forme « d’Alzheimer spirituel ».
C’est cette perte du regard amoureux, cette flamme du premier amour que l’on retrouve dans l’Apocalypse : « Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu as abandonné ton premier amour. Souviens-toi donc, repens-toi. »
En couple, quand on est amoureux, tout nous rappelle l’autre, on le cherche sans cesse du regard.
Quand la passion diminue, on ne voit plus vraiment l’autre, on ne se détourne plus pour aller voir : il fait partie des meubles… et c’est une grande tristesse.
Mais Dieu désire nous rencontrer encore et encore. Il désire raviver en nous ce regard d’amour, ce buisson ardent.
Dieu nous cherche amoureusement. Sophonie 3,17 : « L’Éternel, ton Dieu, est au milieu de toi, comme un héros qui sauve ; il fera de toi ses délices ; il fera silence pour t’aimer ; il aura pour toi des transports d’allégresse. »
Le regard amoureux, passionné de Dieu sur nous, jusque dans les petites choses…
Pour terminer, au verset 8, Dieu dit : « Je suis descendu pour délivrer mon peuple. »
Que Dieu nous délivre de nos chaînes, de l’esclavage de nos sens, de nos sens engourdis par le stress et les soucis, pour mieux le voir.
Que le Seigneur continue à nous enseigner la valeur du détour, comme à Moïse.
Faire un détour dans nos journées, dans nos agendas, pour écouter quelqu’un et être attentifs aux traces de Dieu dans sa vie.
Faire un détour dans nos prières, pour ne pas seulement demander, mais regarder.
Faire un détour dans notre manière de croire, pour laisser Dieu nous surprendre et nous aimer.
Tels des félins, soyons attentifs aux buissons ardents qui se trouvent sur notre route.
Ils ne sont peut-être pas spectaculaires. Mais si nous prenons le temps de faire un détour, nous pourrions bien découvrir que Dieu nous appelle.
Comme nous allons le voir dans cette image.
Je vous invite à reprendre l’image du faucon.
Et je vous invite à regarder… à chercher… à scruter si, par hasard, la panthère des neiges n’y est pas !
Deux mois après leur périple, Vincent Munier, en étudiant ses clichés, remarque sur la photo du faucon…
En arrière-plan, légèrement à gauche, derrière le contour du rocher, les yeux d’un animal qui le regarde…
C’est la panthère des neiges.
Vous la voyez ?
Ses yeux semblent fixer le photographe.
La tête de l’animal se fond dans le rocher, et notre œil ne la voit pas facilement.
Mais une fois que vous l’avez vue, vous ne voyez plus qu’elle !
Je crois que la foi, c’est pareil.
Dieu est souvent déjà là, dans notre champ de vision, mais caché par nos habitudes, nos idées préconçues, notre rythme de vie effréné.
Que Dieu ouvre à nouveau nos regards.
Amen !
