Je suis avec vous tous les jours

Culte du 30 mai 2026 – Môtiers

Lecture : Matthieu 28,16-20

Prédication d’Ion Karakash

Les dernières lignes de l’évangile de Matthieu sont parmi les plus souvent citées de la Bible, notamment lors des baptêmes, à cause de l’ordre que Jésus donne à ses disciples : Baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Elles proclament la seigneurie universelle du Ressuscité sur laquelle se fonde la mission des disciples : Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur terre. Allez donc et faites des disciples de toutes les nations, – une mission accompagnée d’une promesse : Et voici, moi, je suis – et je serai – avec vous tous les jours, jusqu’à l’accomplissement des temps. On pourrait résumer cette fin d’évangile en conjuguant le présent du verbe être : ‘Je suis’ – ‘Vous êtes’ – ‘Nous sommes’.

Il y a d’abord le ‘Je suis’ de Jésus qui se fait voir et reconnaître de ses disciples à l’endroit qu’il leur avait indiqué avant d’être mis à mort : en Galilée, là-même où avait commencé son activité. C’est aussi lui qui leur fait connaître ses paroles et ses volontés afin qu’ils en témoignent partout sur terre, – et c’est encore lui qui leur promet sa présence future à leur côté en tout temps et tout lieu.

Ensuite, il y a le ‘Vous êtes’ des disciples à qui Jésus assigne une mission en dépit de leurs faiblesses, de leurs mécompréhensions et de leurs reniements passés : aucun d’entre eux n’avait osé reconnaître être de ses disciples à l’heure de son jugement, aucun n’était présent à l’heure de sa crucifixion…

Il y a enfin le ‘Nous sommes’ de notre présence à nous, ici et aujourd’hui, rassemblés à notre tour par le témoignage d’une lignée de disciples qui auront transmis le message d’un continent et d’une génération, d’une langue et d’une culture à l’autre. Nous avons reçu ce message qui fait de nous des chrétiens, des disciples de Jésus, crucifié et seigneur ; nous avons nous-mêmes reçu le baptême qui fait de nous des enfants de Dieu, – et nous avons à notre tour appris à garder ses commandements, en dépit de propres nos faiblesses, de nos imperfections, de nos défauts d’obéissance. Nous sommes disciples de Jésus, parce que Jésus, même invisible à nos yeux, ne cesse d’être présent parmi nous et pour nous : ‘Je suis avec vous tous les jours…’

Les dernières lignes de l’évangile pourraient ainsi se résumer en une conjugaison du verbe être. Mais elles nous réservent par ailleurs une surprise : un détail en apparence, – mais les détails sont souvent décisifs pour bien comprendre le message. Littéralement, le texte grec de l’évangile affirme ceci à propos des disciples : Les onze apôtres – les douze que Jésus avait appelés, sauf Judas qui l’avait trahi et s’était donné la mort par désespoir, d’après Matthieu – se rendirent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait indiquée. En le voyant, ils se prosternèrent, mais ils hésitèrent également (ou : ils eurent des doutes). Et Jésus, s’approchant, s’adressa à eux, disant…

S’ils suivent scrupuleusement la consigne que leur avait donnée leur maître en se rendant en Galilée et s’ils font tous spontanément un geste d’adoration en se prosternant devant lui lorsqu’ils l’aperçoivent, les disciples, indique Matthieu, ont éprouvé un doute ou une hésitation. Et l’évangéliste ne le dit pas de quelques-uns seulement d’entre eux, comme on l’a parfois traduit : c’est de tous les disciples, – des onze apôtres présents en Galilée -, qu’il est ici question. Tous expriment un doute ou une hésitation. Et pourtant, en leur confiant une mission, Jésus ne fait pas la moindre allusion à ce doute ou cette hésitation : rien ne suggère un quelconque reproche implicite de sa part ou un appel à plus de confiance. C’est bien à tous ses compagnons qu’il s’adresse, et de la même manière : S’avançant vers eux, il leur adressa la parole disant : ‘Toute autorité m’a été donnée au ciel et sur terre. Allez donc et faites des disciples de toutes les nations !’ Ce n’est pas malgré, mais avec les hésitations des apôtres, avec leurs doutes reconnus et mentionnés par Matthieu, que Jésus les envoie proclamer l’Évangile pour appeler à leur tour des disciples, les baptiser et leur enseigner ses paroles et ses commandements.

C’est que ces doutes ou hésitations ne sont pas le contraire d’une foi digne de ce nom, – qu’ils ne sont pas le symptôme d’un défaut ou d’un déficit de confiance de la part des disciples : croire et douter, faire confiance et nous interroger toujours encore sur la véracité et la justesse de nos convictions vont de pair. Notre foi se nourrit de nos doutes et de nos interrogations et, réciproquement, elle ne cesse d’en soulever ou d’en inspirer d’autres, – non pas parce que notre foi et notre confiance seraient faibles ou insuffisantes, mais parce qu’en vérité ces doutes ou hésitations se réfèrent moins à Dieu ou à Jésus qu’à nous-mêmes, à notre propre clairvoyance, sur notre compréhension et notre intelligence.

En ce sens, nos doutes et nos hésitations sont bienvenues : ce n’est pas à la confiance ni à la foi qu’elles s’opposent, mais à la crédulité et au fanatisme qui sont des manifestations de mauvaise et de fausse foi. Le contraire d’une foi authentique, – d’une foi qui se confronte au doute et ne cesse de s’interroger -, c’est l’intégrisme qui prétend tout savoir de Dieu et de ses volontés et qui ainsi, sûr de lui-même et de ses vérités, juge et méprise, voire même condamne celles et ceux qui ne partagent pas ses convictions.

Et en évoquant ainsi explicitement les doutes ou hésitations des apôtres lorsque Jésus leur apparaît sans leur en faire le moindre reproche, Matthieu conclut son évangile en affirmant implicitement que l’invitation de Jésus est destinée à tous et que la Bonne nouvelle dont il est le messager et l’incarnation est de portée universelle, à la différence des jugements humains qui discriminent et excluent. C’est bien à toutes les nations, c’est à l’humanité entière qu’est destinée l’annonce libératrice d’un Dieu dont la perfection se révèle justement en ceci que, – comme le souligne Matthieu dans un autre passage de son évangile -, ‘il fait lever le soleil sur les méchants comme sur les bons et fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes’ (Matthieu 5,45).

Et si cette Bonne Nouvelle n’est pas accueillie partout ni par tous, ce n’est pas parce qu’elle manquerait d’autorité, mais parce qu’il est humain et pleinement respectable et même louable, de l’entendre en éprouvant des doutes et des hésitations, – comme les compagnons de Jésus lorsqu’il leur apparut, ressuscité, sur la montagne de Galilée qu’il leur avait indiquée. La promesse de Jésus n’en reste pas moins valable aujourd’hui pour nous, comme pour eux autrefois : il ne cessera de se manifester encore à celles et ceux qui, tout en lui faisant confiance, doutent ou hésitent. Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des jours…