Matthieu 11, 28 à 30
Culte du 6 septembre 2026 à la Collégiale par Isabelle Ott-Bächler, pasteure.
- Ce qui nous inquiète, nous angoisse, nous épuise
« Venez à moi, vous qui êtes fatigués et accablés. »
Qu’est-ce qui nous tourmente ? Et nous réveille parfois la nuit ? Qu’est-ce qui
nous jette, dès l’aube, dans toutes sortes d’activités pour ne pas penser ?
Qu’est-ce qui fait de nous des « désoeuvrés hyperactifs » selon l’heureuse
formule du philosophe français Pascal Brukner ?
A chacun et chacune sa méthode pour se rassurer. Se gaver de nourriture ou
d’achats. S’entourer de tâches à faire et de problèmes techniques à résoudre
pour éviter que remonte l’inquiétude. Remplir notre agenda pour ne pas
laisser l’angoisse nous envahir. Remplir le temps ou l’étirer au maximum…
Nous sentir importants parce que nous avons beaucoup à faire. Au contraire,
ne rien faire…
Ces questions sont loin d’être nouvelles. « Ainsi s’écoule la vie, écrivait,
Blaise Pascal, on cherche le repos en combattant quelques obstacles et, si on
les surmonte, le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il faut
en sortir et mendier le tumulte. Il ajoute – On aime mieux la chasse que la
prise ! » Dès qu’un besoin est satisfait, un autre s’impose.
« Venez à moi, vous trouverez le repos de vos âmes »
Il ne suffit pas de s’asseoir sur un banc d’église, même celui assez confortable
de la Collégiale, pour que s’apaise le tumulte en nous, que se taisent les voix
contradictoires, que cesse le défilement de pensées de toute sorte et que
disparaissent nos tourments. - Quel repos ?
Quel repos pour qui vient à Jésus ?
Les scribes et les pharisiens accablaient leurs ouailles de règles et de
prescriptions décrites dans le moindre détail. Il est vrai qu’appliquer les
commandements et se savoir en ordre procure un certain confort. Si j’obéis point
par point, je peux me considérer comme quelqu’un de juste et d’estimable.
« Pourquoi la Bible ne nous dit pas clairement que faire et ne pas faire ? »
me demandait une paroissienne. « Ce serait tellement plus simple… »
Le 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946 se tint au Palais de justice de
Nuremberg le procès des 24 principaux responsables du 3e Reich. Tous
plaident non coupables, la conscience tranquille. « Je n’y peux rien, ce
sont les ordres que l’on m’a donnés » Ce procès nous a appris notamment
que le mal dévastateur n’était pas seulement du côté des hors la loi, mais
aussi du côté de l’obéissance, de ceux qui appliquent scrupuleusement les
ordres. Ce fut une prise de conscience.
Quand Jésus guérit l’homme à la main paralysée un jour de sabbat quand ses
disciples mangent des épis de blé le jour du repos, la loi est transgressée. Non
pas par volonté de provocation, pour créer le chaos ou poursuivre ses propres
intérêts, mais par amour. Jésus est pris à parti par les religieux de son temps en
raison de cette liberté face à ce légalisme. Une invitation à penser et agir par
nous-mêmes, librement, en tenant compte des autres.
Voilà ce que Jésus révèle qui est caché aux sages et aux intelligents : le
Royaume de Dieu est d’un autre ordre que l’application de prescriptions légales
ou le respect d’une morale. Le Royaume de Dieu est présent dans une relation
vivante avec Jésus. Sans contrainte, un choix libre, que rien n’impose. Il s’agit
de s’attacher à lui et à son enseignement sans autre intermédiaire. Il s’agit
d’accueillir la joie qu’il donne, sans contrepartie. - Quel joug ?
Vous l’avez noté, Jésus ne promet nullement de nous débarrasser de tout joug.
Rien à voir avec les charlatans qui font miroiter la disparition de tout ce qui nous
accable, nous inquiète et nous pèse en adoptant telle méthode, tel comportement.
« Il est lourd le fardeau que tu ne portes pas ! » dit un proverbe africain. A
méditer…
Celui qui nous invite à porter son joug, un joug léger, marche, se déplace,
arpente les chemins et refuse de se fixer quelque quelque-part : « Le Fils de
l’homme n’a nulle part où reposer sa tête » à la merci des rencontres, aux prises
avec les évènements. Tout le contraire de la tranquillité
On peut perdre sa vie à vouloir se mettre à l’abri de l’intranquillité…On perd sa
vie à refuser le risque, le risque de se laisse toucher par l’autre, de recommencer
malgré les déceptions…de se lancer en dépit des échecs. On se fatigue à lutter
contre l’incertitude…
Vous l’avez compris. La vie spirituelle, la vie de Dieu en nous, n’est pas une
oasis coupée du monde, un jardin protégé et clos. La paix intérieure n’est pas
liée à une existence tranquille ou non. Jésus ne promet pas l’évitement des
questions, des doutes, des incertitudes, du risque.
Le lieu sûr de ma paix, c’est cet Autre qui me saisit, qui m’inspire au-delà de
moi-même, qui me mène là où je ne pensais pas aller, qui me permets de
consentir à ma vie. Celui qui nous invite à venir à lui est un - Un maître humble et doux
L’Évangile commence dans une grande vulnérabilité, celle d’un nouveau-né.
L’Évangile refuse à fabriquer des sur-hommes et choisit de plonger dans la
complexité de l’humanité telle qu’elle est. L’Évangile n’occulte pas la dureté de
l’existence.
Vous avez sans doute comme moi lors d’une hospitalisation, d’une
épreuve, goûté à la douceur des amis qui vous entourent, de leur
sollicitude. Vous avez ressenti leur affection, leur attention, la puissance
de cette présence même à distance. Vous n’étiez pas seul. Lorsque que
l’on est démuni, livré à l’incertitude… quand il n’y a pas de solution
toute faite, l’Évangile vous prend au dépourvu.
Le joug que Jésus nous propose de porter est tout le contraire des certitudes, tout
le contraire de tranquillisant pour ne pas chercher, ne pas changer… ne pas se
laisser déplacer… « Un joug d’intranquillité1 » comme le définit la pasteure,
écrivaine et éditrice Marion Muller Colard.
Nous sommes invités à nous engager sur un chemin non pas connu et rassurant,
non, un chemin de confiance !
« Une confiance sans risque, écrivait le poète Georges Haldas, une confiance
sans risque n’en est plus une. C’est un placement ! »
Reste cette question fondamentale : en qui mettons notre confiance ? A qui
donnons-nous le pouvoir sur notre vie ? Sur qui avons-nous porté notre besoin
d’absolu ? Notre soif de vie ? Qui est notre référence ultime ? L’instance à
laquelle nous rendons compte de notre existence ? La réponse à cette question
est déterminante.
Il y a quelques semaines, mon mari et moi avons vu sur la chaîne de
télévision Arte un documentaire tourné clandestinement en Russie, il y a
4 ans : Propagande et résistance. Depuis, des visages m’habitent et sont
présents dans ma prière. Le visage d’un jeune de 16 ans qui a exprimé
son opposition à la guerre contre l’Ukraine. Le film nous montre des
images de son procès. Il est derrière une vitre, entravé, son visage est
calme, son regard étonnamment paisible, il est prêt à assumer la
1Marion Muller-Colard, L’Intranquillité, Ed. Bayard
conséquence de ses actes, étonnamment libre. Il écope de 6 ans
d’emprisonnement.
Un autre visage encore, celui d’une femme, elle aussi opposée à la guerre
et condamnée à une lourde peine. Avec douceur, elle parle de
l’importance de l’amour du prochain, de la joie…
Peut-être cette joie imprenable dont nous parle l’Évangile ?
Je garde précieusement en moi ce contraste entre la douceur de ces deux êtres et
la brutalité du système répressif de l’État russe. Une violence qui semblait de
pas avoir de prise sur ce jeune homme et cette femme, surprenants de liberté :
une scène presqu’incroyable.
Comme une Présence…Une Présence qu’a perçue lui aussi, dans l’épreuve,
Claude Vigée poète, juif alsacien et résistant français :
« Au cœur de notre vie si fragile, partout menacée de destruction, il existe en
nous, en amont de chaque dérive temporelle, un lieu lumineux de la toute
confiance (…)
De ce lieu intime émane une clarté qui, à partir du centre secret de notre âme
incarnée, pénètre, soulève et guide vers l’avenir, en dépit de tous les obstacles de
la vie présente (…). Nous y buvons ensemble, comme à une source de vie
cachée, le souffle du futur infini : ‘par-delà tout le mal et plus haut que la
nuit’. »2
Amen
