Culte d’été du 19 juillet 2026, dans le cadre des 750 ans de consécration de la Collégiale. Par Denis Müller, pasteur.
Psaume 85 – 1 Corinthiens 7,29-31 – Evangile de Jean 7,37-44
Chers amis, chers frères et sœurs en Christ,
Quand on se plonge dans l’histoire du XVe siècle, on a vite le tournis. Naissance de Léonard de Vinci, drame de Jeanne d’Arc, poèmes de Christine de Pizan (première femme française à vivre de ses écrits, elle décrit le portrait de plus d’une centaine de femmes dans « La Cité des dames » ; audacieuse, elle célèbre l’amour libre et l’amour sûr), invention de l’imprimerie, découverte de l’Amérique. Nous sommes dans la transition entre ce que nous appelons aujourd’hui le Moyen Âge et ce qui se nomme la Renaissance. Tout ce qui va se passer au siècle suivant est ici embryonnaire.
Période de crise, de contestation, d’incertitude : comment renouer avec l’évangile du Christ, ce Jésus de Galilée qui traverse les siècles ? Comment réconcilier les guerres, les violences, la sorcellerie avec la raison et la beauté ? Passage de la plus grande crise à la lumière la plus intense.
Le quinzième siècle est aussi l’époque de la dévotion moderne et de son chef-d’œuvre L’imitation de Jésus-Christ.
En un sens, tous les siècles se ressemblent. Qu’ils soient médiévaux, renaissants, réformés ou modernes, ils sont tous remplis d’ambiguïté, de l’ambiguïté même qui fait notre condition humaine.
Mais en même temps, chaque siècle est différent. Non, décidément, nous ne pouvons plus pratiquer l’herméneutique du saut de puce, cette hérésie protestante qui nous fait sauter de la Bible à aujourd’hui en passant directement par Calvin, sans tenir compte de l’époque patristique et de l’époque médiévale ! Nous vivons dans l’épaisseur historique des traditions et de la mémoire, nous sommes les enfants du passé et de ses contradictions.
La tentation est grande, de nous concentrer uniquement sur le présent immédiat et sur le futur proche, comme si l’histoire, l’histoire de la Collégiale elle-même, n’avait été qu’un épisode sans importance et sans profondeur.
On peut imaginer la consternation des Neuchâtelois en 1450 lorsqu’un formidable incendie ravagea la ville avant de mettre le feu aux toits de la Collégiale et de faire s’effondrer le beffroi des cloches. Quatre ans plus tard, l’édifice était sans doute remis en état pour une prestigieuse cérémonie, le baptême du futur comte Philippe de Hochberg en présence de son parrain Philippe le Bon, duc de Bourgogne.
Dans la seconde moitié du XVème siècle, des mystères furent joués à Neuchâtel, dont une « Passion de notre Seigneur » interprétée par les chanoines et les chapelains de la collégiale. Un registre provenant de cette église contient le texte en vers d’un « Offertoire des Mages », joué le jour de la fête des Rois ; il s’achève par une touchante recommandation de Joseph à Marie de couvrir l’enfant d’une chaude couverture.
Quand nous disons, à la fin du Notre Père, « aux siècles des siècles. Amen », nous nous inscrivons dans cette logique historique de l’incarnation.
Un brillant sociologue américain, Steven Pinker, a voulu réhabiliter l’histoire en parlant de la part d’anges qui sommeille en nous. Il a tellement insisté sur cet aspect des choses qu’il en a oublié la terrible, l’indicible, l’impensable banalité du mal dont la philosophe juive allemande Hannah Arendt nous dit qu’elle constitue le combat de l’homme contre la mort.
Revenons-en donc à notre quinzième siècle. C’est aussi le siècle des rois, pour le meilleur et pour le pire, des guerres qu’ils mènent, des horreurs qu’ils se permettent. Charles VI le fou, psychotique atteint de démence, en est une illustration sidérante. Savonarole aussi. Ce siècle n’est pas meilleur que le nôtre, ni pire non plus. C’est à partir de notre XXIe siècle que nous interrogeons les siècles précédents, nous cheminons selon une dialectique de généalogie et de reconstruction, lisant le sens du passé à la lumière de ce que nous croyons et pensons aujourd’hui, mais sans jamais gommer la pesanteur de ce passé.
Quand nous regardons le drame de Jeanne d’Arc, nous sommes plongés au cœur de l’ambiguïté et de l’horreur. Point n’est besoin d’ériger la Pucelle d’Orléans en totem du Front national à la manière de Jean-Marie le Pen. Jeanne d’Arc n’est pas l’expression d’une identité française idéologique et recroquevillée sur elle-même. Cette héroïne, traitée comme une sorcière, porte en elle les blessures du siècle, les contradictions affreuses d’une époque qu’on aurait pu croire révolue, si nous ne vivions pas le temps tout aussi terrible de Poutine, du Hamas, de Nétanyahou, de Gaza, du Liban, de Trump et de l’Iran. Oui, je maintiens cette dernière phrase, malgré les apparences de paix dans lesquelles nous vivons.
Tout siècle est fait pour être critiqué, déconstruit et reconstruit.
Le quinzième siècle n’échappe pas à cette loi : on peut très bien en extraire angéliquement, j’allais dire évangéliquement ! le génie créateur de Léonard de Vinci, la poétique admirable de Christine de Pizan, la théologie prophétique de Gabriel Biel (fondateur de l’Université de Tübingen et l’un des maîtres de Luther), la dévotion moderne ou l’intelligence d’érasme, il n’en reste pas moins une époque avec ses ténèbres et avec sa part diabolique. La part des anges ne suffit pas.
Mais qu’est-ce que Dieu, me direz-vous, a à faire dans cette histoire aux mille facettes et aux mille contrariétés ? Pourquoi le Créateur et le Dieu providence, pour anticiper Calvin, laisse-t-il se dérouler un tel tissu de violences et de doutes ? Et que devient le Christ dans tout cela ? Le XVe siècle, nous l’avons vu, a été le siècle de la dévotion moderne au Christ.
Or cette dévotion au Christ ne suffit pas. Il faut se replonger dans le mystère et dans la lourdeur du monde. C’est aussi un des paradoxes de la foi chrétienne, qui ne repose pas simplement sur Jésus de Nazareth, mais qui lit l’aventure de ce dernier comme une aventure de Dieu dans l’histoire. Le protestantisme qui arrivera au siècle suivant courra toujours le risque de se limiter au Jésus historique. Heureusement, Luther et Calvin, comme tous les autres Réformateurs, parleront du Christ crucifié et ressuscité et donc aussi du Dieu crucifié, comme dira au vingtième siècle Jürgen Moltmann.
Où était Dieu ? Un moine augustin, héritier des théologiens du quinzième siècle, Martin Luther, aura une réponse géniale et simple à cette question effarante : Simul justus et peccator et paenitens. Nous sommes en même temps justes, pécheurs et pénitents. Message actuel, message éternel, que le quinzième siècle annonçait et que le siècle suivant va approfondir.
Quelle est donc la dévotion appropriée ? Nous doutons de Dieu, nous doutons de la résurrection. Comment dépasser une telle attitude, comment surmonter l’athéisme qui sommeille en nous ? Nous référer au seul Jésus de l’histoire ne suffit pas. C’est la question de Dieu, du Dieu vivant que nous devons poser et nous poser.
Une nuit, voyez-vous, j’ai rêvé que j’étais mort et je ne voyais rien, je ne souffrais pas, il n’y avait pas de Dieu. Je pensais aux vivants qui contemplaient douloureusement mon cadavre inerte. Mon âme s’était-elle envolée et pourrait-elle rencontrer celle de mon père, de ma mère, de mon frère et de ma sœur ? Mon âme, immortelle, pourrait-elle reposer en Dieu ? Je doutais, et je croyais. Dévotion profonde, dévotion difficile.
Avec Jésus, je criais « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Je cherchais la consolation, l’avais-je trouvée ? Je ne sais. Je crois, parce que c’est absurde, disait Tertullien au deuxième siècle. Avec les croyants du quinzième siècle, je me posais la question de Dieu. Avec cette conviction : Dieu est une question de foi, Dieu est une question de raison. La foi cherche l’intelligence, comme avait dit saint Anselme de Cantorbéry au onzième et au début du douzième siècle.
Toujours à nouveau au cours des siècles, c’est la même question qui revient. Posons-la, posons-nous-la avec honnêteté intellectuelle et avec une dévotion vraiment moderne.
Vous me direz : mais qu’est-ce que cela a à voir avec ma situation quotidienne, pratique et compliquée comme elle est ? Je dirais que nous marchons tous les jours sur le chemin de la foi, chemin parsemé de doutes et de souffrances. Un Dieu mystérieux et indicible nous accompagne au creux de notre vie, Dieu manifesté dans et par le Christ Jésus et porté par le Saint-Esprit. Nous pouvons alors marcher dans la lumière et effectuer des petits pas de justice et de bonheur.
Amen
