Message pour le dimanche 15 novembre 2020 – Daniel Roux

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Frères et sœurs bien aimés,

Nous voilà à nouveau empêchés de nous réunir. Une nouvelle période de jeûne forcé, épreuve ou défi, qui touche à nouveau les plus fragiles, mais qui nous touche toutes, tous, plus qu’on pourrait s’y attendre. Nous risquons de souffrir en sourdine, nous risquons de prendre trop soin de nous et pas assez des autres, de nous retrouver sans but à nos journées, sans réponses à nos questions et en manque d’amour.

Comme j’attendais de partager avec vous ce texte ! Je l’ai porté pendant des semaines, je l’ai partagé dans mon quotidien avec Françoise et lors d’une semaine au monastère de Bose avec Denis Perret. Après ma dernière prédication qui portait sur la parabole dite du serviteur impitoyable et que j’avais appelée plutôt la parabole de la démesure du pardon, je m’étais dit : « Encore une parabole qui parle d’argent ! ». Oui, un talent, c’était 20 ans de salaire d’un ouvrier, pas loin d’un million de nos francs. Alors, cette générosité, encore une fois démesurée, m’a amené sur le chemin de la joie. Quelle joie pour moi, de découvrir un message si peu moralisant, si éloigné du devoir à accomplir pour mériter la récompense au paradis !

Vous comprenez mon désir de partager mes découvertes ? Heureusement, il y a cette possibilité de communiquer et communier autrement. Voici donc un partage en 2 volets. D’abord, une réécriture de la parabole pour essayer de sortir de mes ornières. Puis une réflexion retraçant mes semaines de vie avec ce texte, et la joie que j’ai eue de retrouver le livre de Marie Balmary, psychanalyste et théologienne, Abel ou la traversée de l’Eden. Je l’avais oublié (enterré ?) et voilà que j’y trouvais confirmation de mes intuitions.

Je vous souhaite bonne lecture et surtout de pouvoir vivre cette bénédiction extraordinaire qui nous est offerte… pour un peu que nous nous débarrassions des œillères héritées.

Peseux, le 15 novembre 2020, Daniel Roux

Évangile selon Matthieu 25, 14-30 (« la parabole des talents », traduction TOB)

« En effet, il en va comme d’un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités ; puis il partit. Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. De même celui des deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n’en avait reçu qu’un s’en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l’argent de son maître. Longtemps après, arrive le maître de ces serviteurs, et il règle ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu les cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : “Maître, tu m’avais confié cinq talents ; voici cinq autres talents que j’ai gagnés.” Son maître lui dit : “C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; viens te réjouir avec ton maître.” Celui des deux talents s’avança à son tour et dit : “Maître, tu m’avais confié deux talents ; voici deux autres talents que j’ai gagnés.” Son maître lui dit : “C’est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t’établirai ; viens te réjouir avec ton maître.” S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : “Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ; par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien.” Mais son maître lui répondit : “Mauvais serviteur, timoré ! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt. Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car à tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors : là seront les pleurs et les grincements de dents.” »

Premier volet. La Joie du Seigneur (Bose, le 15 octobre 2020)

Et si nous relisions cette parabole dans la lumière de la joie du Seigneur ?

Un Seigneur qui part pour un long voyage. Les frontières sont ouvertes. Il a tout préparé. Le voyage sera si long qu’il a décidé de remettre toute sa fortune à ses serviteurs, en toute confiance. C’est grâce à cette confiance qu’il peut tout laisser derrière lui. Il est riche mais rien ne l’attache à ses richesses. Ses serviteurs sauront bien gérer et faire fructifier cette fortune pour le bien de tous ceux qu’il quitte. Il est dans la joie. Sa joie ne va pas sans la peine. La peine de quitter ceux qu’il aime et estime. Il appelle un premier serviteur. Il sait que c’est un sage administrateur.

    • Combien pourrais-tu gérer de ma fortune, lui-dit-il ? Est-ce que 5 millions t’effraieraient ?
    • Mon Seigneur, je te remercie de ta confiance. Tu peux partir tranquille.

Il appelle un 2ème serviteur.

    • Combien pourrais-tu gérer de ma fortune ? Est-ce que tu te sens capable de recevoir 2 millions ?
    • Mon Seigneur, ta confiance m’honore. Pars aussi longtemps que tu veux.

Il appelle encore un 3ème serviteur.

    • Et toi, combien puis-je te donner ? Veux-tu 1 million ?
    • Mon Seigneur, il sera sous bonne garde. Aucun risque. Adieu.

Il y eut encore un cortège de serviteurs et servantes qui chacun, chacune, reçut la somme qui lui convenait car la fortune paraissait inépuisable. Il y eut une fête pour le départ avec beaucoup de vin et de musique et de larmes.

Et le temps passa sans qu’on reçût de nouvelles. Mais on organisa des soirées où on se racontait les actes du Seigneur, on répétait aussi les histoires qu’il avait aimé raconter, on brodait un peu, on exagérait parfois, on rajoutait ou on oubliait certains détails. Le temps passait, passait, il y eut des crises et des périodes fastes, il y eut des famines, et des temps d’abondance, il y eut des épidémies aussi. Malgré tout, on ne l’avait pas complètement oublié.

Non, on ne l’a pas complètement oublié quand il revient chez lui. C’est une grande joie de fêter son retour. Joie des retrouvailles. Lui-même pleure de joie en retrouvant ses amies et ses amis d’autrefois et ses serviteurs qui ont pris de l’âge. La fête finie, il les appelle, ses serviteurs, pour relever les comptes avec eux. Il a derrière lui des coffres de bois précieux.

Quand le 1er serviteur arrive devant son maître, il a les mains vides, il tombe à genoux.

    • Où sont les 5 millions que je t’avais confiés ?
    • Seigneur, j’ai vu tes forêts s’étioler, les oiseaux et les poissons disparaitre j’ai senti ta rivière qui puait. Il a fallu investir dans de nouvelles sources d’énergie et défendre toute forme de vie. Beaucoup m’ont aidé mais tout cet argent n’a pas encore suffi.
    • C’est bien, bon et fidèle serviteur. Relève-toi ! Je ne t’appelle plus serviteur. Sur ta tête, je place cette couronne. Entre dans la joie de ton Seigneur. Ouvre ce coffre et prends l’argent qu’il te faut pour continuer mon œuvre.

Puis vient le 2ème serviteur, lui aussi a les mains vides et tombe à genoux.

    • Où sont les 2 millions que je t’avais confiés ?
    • Seigneur, j’ai vu des gens arriver à ta porte, des hommes, des femmes et des enfants qui fuyaient la guerre et la famine. Il a fallu leur trouver un toit, des habits, de la nourriture. Ton argent n’a pas suffi et beaucoup ont dû m’aider.
    • C’est bien, bon et fidèle serviteur. Relève-toi ! Je ne t’appelle plus serviteur. Reçois cette couronne et entre dans la joie de ton Seigneur. Dans ce coffre et tu prendras tout ce qu’il te faut pour que mes enfants ne soient pas dans le manque.

Vient alors le 3ème serviteur, tout fier avec le million qu’il devait.

    • Maître, je savais que tu laissais derrière toi un pays fragile et bien des gens démunis. Je savais que tu demanderais des comptes à ton retour et que tu voudrais le beurre et l’argent du beurre. J’ai même dû acheter un coffre pour mettre ton fric à l’abri avec tous ces va-nu-pieds qui affluaient. Le voici ton million, et voici un reçu à signer.
    • Donne-moi cet argent, il revient aux deux autres. Tu n’as pas voulu de ma confiance, tu ne connaîtras pas ma joie. Tu mériterais d’être coffré. Va-t’en chercher ton bonheur avec ceux qui comptent leurs sous, leurs jours et leurs dents.

Ils furent nombreux à partager la joie de ce Seigneur, une joie qui n’empêchait pas le travail et les peines, une joie que ne pouvaient atteindre ni les maladies, ni la pauvreté, ni les variations du climat, ni la mort, mais qui souffrait tant quand un oiseau de moins chantait ou qu’un enfant était violé ou vendu.

C’était une joie comme un grand feu dont tous étaient enflammés. Joie glorieuse. Chacun, chacune, était une personne, et c’était la gloire du Seigneur d’être la joie de tous.

Deuxième volet. Prédication (Colombier, le 4 novembre 2020)

Une parabole si connue qu’elle est entrée dans le langage courant pour ne plus en ressortir. En effet, c’est à elle qu’on doit le sens du talent en français, comme d’ailleurs en allemand, anglais, italien, espagnol, etc.

« Celui-là, il a tous les talents ! », « Je n’ai vraiment aucun talent … » « Quel talent ! », etc. Comme si Dieu était une fée, bonne ou mauvaise, c’est selon, qui se pencherait sur chaque berceau pour distribuer plus ou moins de beauté, de capacité, d’intelligence.

Mais oui, c’est une des images qui nous ont été imprimées dans la tête. D’abord un dieu injuste, puis un dieu lointain, enfin un dieu qui revient juger et surtout condamner ceux qui n’auront pas répondu à ses attentes. Et nous pauvres serviteurs n’auront qu’à trimer pour rendre le double de ce qui nous a été confié. Misère d’une transmission faussée !

Un message exactement opposé à la bonne nouvelle d’un Dieu aimant, libérateur, sauveur. Eh bien nous allons voir que c’est justement ça le thème de cette parabole : le choix que nous avons entre le Dieu de la relation d’amour, tel que Jésus s’est tué à nous le montrer, et les dieux tels que les humains se les fabriquent, des dieux à l’image de nos frustrations, de nos blessures, de nos limites non acceptées. Et nos traductions restent marquées par des siècles d’interprétations moralisantes. Je me permettrai donc de m’éloigner parfois du texte de la TOB.

Voyons donc d’abord le début de notre récit : C’est comme un humain qui part en voyage. Il quitte son peuple, dit le verbe grec utilisé par Matthieu. Il appelle ses serviteurs et il leur donne ses biens en héritage. Ce qui n’est pas dit, c’est le tout début, les mots qui introduisaient la parabole précédente : Alors le Royaume de Dieu sera semblable à… Matthieu n’a pas voulu répéter. Il enchaîne les contes qui parlent tous du Royaume, d’un autre monde, avec d’autres règles. Un monde dans lequel nous sommes invités à entrer (à moins que nous n’ayons envie de rester dans ce monde étriqué et mesquin).

Et tout de suite, il nous invite à choisir. Qui est cet humain ? Lui-même, comme il l’évoque dans la parabole suivante qui parle directement du Fils de l’Homme ? Ou est-ce Dieu lui-même qui a confié toute sa Création aux hommes et qui doit s’en éloigner pour les laisser poursuivre son œuvre ? Je dirais l’un et l’autre. D’ailleurs, au jour de son retour de voyage, cet humain sera appelé Seigneur, Kyrios (plutôt que maître), le nom par lequel on prie Dieu, le nom par lequel les vierges appellent l’époux dans la précédente parabole et par lequel sera nommé le Fils de l’homme devenu grand roi du jugement dans la parabole suivante.

Ses biens, il les leur donne, il les abandonne pourrait-on traduire aussi. Une image de grande générosité. Mais il ne leur en donne pas plus qu’ils ne pourraient recevoir : à chacun selon sa force, selon sa capacité. Oui, nous avons tous reçu la même confiance sous des formes différentes. Chacune, chacun, est unique et différent. Toutes, tous, nous avons reçu des gènes, une histoire, un rôle bien à nous et à personne d’autre. C’est comme la manne dans le désert : Que chacun en recueille selon ses besoins.

La suite va très vite et très lentement. Aussitôt chaque serviteur-héritier agit, longtemps après, c’est le retour. Les deux premiers sont « copié-collé ». Seul le montant reçu est différent. Chacun, aussitôt, marche, travaille et gagne une somme égale à la somme reçue. Chacun, à la fin, s’avance et apporte les autres talents, ceux qui ont été gagnés, et c’est une somme égale à celle qui a été reçue ! Autrement dit ce n’est pas une opération commerciale qui a été faite mais une reconnaissance. Ce qui est présenté au Seigneur est une reconnaissance égale au capital-confiance reçu.

Voilà la clé de la relation. Je ne vous appellerai plus serviteurs… mais amis… Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, lit-on dans Jean 15, 15-16. De cette relation confirmée par les deux parties vient le partage de la joie. Cette joie est l’accomplissement du premier « testament », les biens distribués au début de notre récit, c’est l’aboutissement du désir du Seigneur de voir ses serviteurs devenir ses égaux-en-confiance (ses confidents ?).

Reste le troisième, celui qui s’éloigne, creuse et cache sa richesse, parce qu’il n’a pas su la recevoir (il dit : ton talent) et qu’il ne peut donc avoir aucune reconnaissance. Le malheureux (plutôt que mauvais) s’est fait (ou a reçu) une image de Dieu qui est une caricature : un dieu abuseur, un dieu pervers-narcissique. Alors, il se protège de toute relation, il choisit l’assurance-vol plutôt que la banque qui aurait été déjà le minimum de confiance en l’autre, l’autre même banquier. Il choisit la mort (il enterre) plutôt que la vie en abondance qui lui était pourtant offerte.

Est-ce que je ne suis pas souvent ce troisième ? Serait-ce à cet examen de moi-même, sans fausse culpabilité, que ce malheureux m‘invite. N’ai-je pas moi-aussi des images fausses de Dieu. Un dieu qui me demande des comptes, qui me réclame une dette, un dieu que je dois contenter en me consacrant au service, en sacrifiant mes désirs propres, etc. ? On revient au début, au choix à faire entre le Dieu-Père aimant de Jésus, celui qui me désire comme digne héritier de son œuvre d’amour, ou un dieu exerçant un pouvoir despotique et humiliant, celui de la transmission faussée.

Entre autres dons, Il me fait don de sa Parole, aujourd’hui cette parabole, un trésor. Vais-je l’enterrer ou saurai-je lui donner vie, la faire se multiplier ? Il nous fait don de sa Parole, à chacun, chacune, selon ce qu’il ou elle peut recevoir car il nous veut tous dans la même dignité d’être appelés ses Amis, de recevoir le même billet d’entrée dans une joie sans partage, une joie qui nous tend les bras, qui nous embrasse. En nous faisant les héritiers de sa Parole, il s’en remet totalement à nous. La cacherons-nous ? La vouerons-nous à la mort ? Ou saurons-nous la recevoir, la faire nôtre, pour que notre vie accède à la Vie[1] ?

Vois, je place aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal …

Que le Seigneur, ton Dieu te bénisse sur la terre où tu entres pour en hériter…

Choisis la vie pour que tu vives… !     (Deutéronome 30, 15ss.)

[1] Voir le chapitre « Un accès à la Joie » dans Abel ou la traversée de l’Eden de Marie Balmary à qui je dois beaucoup.

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