Prédication du 2 août 2026 au Locle – Gaël Letare
L’été est souvent le moment idéal pour emporter un bon livre en vacances. Roman contemporain ou grand classique, chacun y trouve son bonheur.
En relisant notre texte du jour, j’ai pensé à Moby-Dick d’Herman Melville. Son capitaine, Achab, obsédé par sa vengeance contre le cachalot blanc qui lui a coûté une jambe, entraîne son équipage vers la catastrophe.
Ce nom n’a pas été choisi au hasard. Melville connaissait très bien la Bible : son Achab, comme le roi du récit d’Élie, incarne un pouvoir aveuglé par l’orgueil et l’obsession. Se croyant au-dessus de tout, il est prêt à tout sacrifier pour son obsession.
Ce qui manque à ce capitaine, c’est un prophète : quelqu’un capable de lui dire la vérité et de le ramener à la raison.
Le roi Achab suit le même chemin en s’éloignant de Dieu. Mais lui reçoit un prophète en la personne d’Élie.
L’écoutera-t-il, afin que la pluie — signe de la bénédiction de Dieu — revienne sur le pays ?
À notre tour, ce matin, de nous mettre à l’écoute de la Parole pour nos vies.
1. L’attitude après la victoire
Notre passage commence par Élie qui dit à Achab. Dire, c’est le propre d’un prophète : annoncer, parler, prévenir, annoncer la condamnation… Mais ici, Élie annonce une bonne nouvelle.
« Monte, mange et bois, car il se fait entendre un bruit qui annonce la pluie » (1 Rois 18.41).
Le roi Achab est donc invité à se délecter, un geste qui peut être compris comme un signe de paix.
Pendant ce temps, Élie, lui, continue d’agir en prophète.
Il écoute, il se rend attentif aux signes autour de lui. C’est ainsi qu’il entend le bruit qui annonce la pluie.
Il se penche contre terre, il a « le visage entre ses genoux », en signe de prière et d’humilité.
Cette attitude d’Élie est surprenante, humainement parlant !
Élie aurait pu se prélasser avec Achab… manger et boire après ce qui vient de se passer au mont Carmel… La victoire était acquise, la puissance du Dieu d’Israël sur Baal était démontrée.
Mais Élie demeure plutôt dans la prière.
Cette attitude me rappelle un conseil reçu d’un ami pasteur. Un conseil face aux tentations qui peuvent survenir après des succès ou des moments de grandes victoires.
En prenant une image guerrière, il me disait : « Prends garde, c’est lorsque le soldat vient de tirer qu’il est le plus vulnérable ! »
En effet, c’est lorsque tu crois avoir atteint ta cible… c’est alors que tu te relâches… et c’est là que tu es susceptible de tomber.
Un bel exemple… qui nous rappelle, à nous aussi, l’importance de rester « en veille », de garder l’attitude du prophète : à l’écoute, attentif… afin aussi de ne pas se laisser prendre par ce qui peut paraître comme la plus grande tentation biblique : celle de croire que la victoire vient de nous seuls !
Celle de croire que, pour finir, c’est grâce à moi, à nous, si les choses vont mieux… occultant ainsi Dieu de l’équation qui a pourtant permis le dénouement de cette histoire.
Pourtant, en prenant du recul, on peut aisément observer que c’est Dieu qui est à l’œuvre.
Il est avant nous, il nous précède. Il est avec nous et il sera après nous. C’est lui le maître de l’histoire et, à lui seul, la gloire. Aucun homme, ni aucune femme, ne peut porter la gloire à sa place.
2. Élie et Achab
Un autre point m’interpelle.
C’est la relation entre Élie et Achab.
Élie et Achab ne sont pas ennemis. Ils ne sont pas amis pour autant… Élie n’est ni un conseiller ni un allié d’Achab.
C’est plutôt celui qui s’oppose au roi lorsqu’il s’écarte de la volonté de Dieu.
C’est ainsi que leur relation symbolise le conflit entre le pouvoir politique et l’autorité prophétique dans la Bible.
Dans les royaumes de l’Antiquité, le roi pouvait être considéré comme « quasi divin » ou « au-dessus » des lois…
Dans la tradition biblique, c’est différent : même le roi est soumis à la loi de Dieu.
C’est cette limite qu’Élie rappelle constamment au roi.
Élie nous rappelle qu’il n’est ni un courtisan qui approuve tout ce que fait le roi, ni un révolutionnaire qui nie toute autorité royale…
Il incarne une troisième position : le respect de l’institution accompagné de la liberté de parole.
C’est pourquoi beaucoup voient en lui un modèle de ce qu’on appelle aujourd’hui une critique prophétique du pouvoir : reconnaître l’autorité politique tout en refusant de la considérer comme intouchable ou absolue.
Dans le roman Moby-Dick :
Le capitaine Achab se sent lui aussi au-dessus des lois. Il refuse d’accepter ses propres limites.
Il ne supporte pas l’idée que la baleine lui ait échappé. Il veut imposer sa volonté à ce qui lui résiste sur son navire. Il est obstiné… et bien que plusieurs personnages du roman tentent de le raisonner, il est imperturbable : enfermé dans son obsession.
Et cela pour son plus grand malheur et celui de tout son équipage !
On peut voir le capitaine Achab comme une version amplifiée du roi biblique : un homme de pouvoir qui refuse toute limite, toute correction et toute sagesse extérieure, jusqu’à ce que son obsession l’entraîne vers la catastrophe.
Dans cette perspective, Élie représente ce que le capitaine Achab a perdu : la capacité d’entendre une parole qui lui dise « non ».
Dans la Bible, c’est le rôle des prophètes comme Élie, Amos ou Isaïe de critiquer les rois, les élites religieuses et les structures injustes.
Ce qui nous amène à dire que, dans Moby-Dick, le drame naît du fait qu’Achab n’a pas de prophète. Il n’a pas d’Élie capable de l’arrêter. Quelqu’un qui s’oppose à lui.
Un « non » si simple… trois lettres…
Mais un « non » parfois si difficile à formuler face à certaines circonstances de nos vies.
Être prêt à formuler un discours qui dit autre chose… qui s’oppose, qui dit non… n’est pas toujours facile.
Peut-être cela semble-t-il plus facile quand nous sommes cette voix ? Quand nous sommes dans le camp de la raison.
Mais lorsque cette voix vient d’ailleurs sur notre propre vie… là, cela peut être plus difficile. Quand c’est à nous de revoir notre copie. À nous d’entendre ce « NON », d’envisager une limite.
Lorsque l’on vient nous pointer une erreur, un manquement, un comportement déplacé dont nous sommes responsables… Haï… là, c’est plus difficile.
On s’empresse parfois de dire à quel point les autres ont tant de mal à changer… Qu’en est-il de nous-mêmes ?
La sagesse nous vient en aide en nous apprenant parfois à oser penser contre nous-mêmes, à entendre les arguments contraires de celui ou celle qui pense autrement que nous.
Pendant mes vacances, je suis allé sur l’île d’Elbe, chère à Napoléon.
Napoléon disait ceci de ses ennemis, qui, par définition, ont d’autres points de vue que le sien :
« Ne haïssez jamais vos ennemis. Ils sont vos plus grands professeurs. »
Élie n’est pas l’ennemi d’Achab, il est au contraire son salut !
3. Attitude de cœur d’Élie
Vers la fin de notre récit apparaît une scène étrange.
Après le retour de la pluie, le texte dit :
« La main de l’Éternel fut sur Élie, qui ceignit ses reins et courut devant Achab jusqu’à Jizréel. »
C’est une scène qui donne lieu à de nombreuses interprétations.
En effet, c’est une image touchante : au moment même où Élie pourrait triompher de son adversaire, il ne l’écrase pas. Il court devant lui. Une image qui illustre le souhait d’Élie : celui que le roi revienne sur un chemin juste.
Ceci illustre le fait que la mission prophétique n’est pas de détruire le roi, mais de le conduire, de l’avertir et, si possible, de l’aider à retrouver le bon chemin.
C’est peut-être l’une des clés les plus profondes de la relation entre Élie et Achab : malgré leurs affrontements, Élie n’agit jamais comme un ennemi personnel du roi. Il demeure, jusqu’au bout, un prophète envoyé pour le reprendre, mais aussi pour lui laisser une possibilité de conversion.
Pour conclure
Les rois, les dirigeants et les puissants de ce monde ont besoin de prophètes. Malheur à ceux qui n’en ont pas, comme le capitaine Achab de Moby-Dick.
Qu’en est-il de nous ? De nous, en tant que rois de notre propre royaume… de notre propre vie ?
Nous avons besoin de prophètes qui, à l’image d’Élie, nous rappellent la juste voie, marchent devant nous pour nous ouvrir la voie.
Qui sont-ils ?
Si Dieu a pu parler à travers la bouche d’un âne, il peut en susciter de partout : nos amis, notre conjoint, notre famille, la Parole de Dieu, avant tout, éclairée par l’Esprit, et aussi à travers la bouche de nos ennemis.
Pour nous, nous avons besoin de l’Esprit Saint qui sait nous montrer lorsque nous prenons un chemin qui mène au naufrage.
Ce même Esprit qui nous rappelle aussi à être bienveillants, à ne pas perdre espoir… que tout être peut changer.
Et que même s’il ne change pas…
Moi, je peux changer, grandir dans l’amour, avec patience… Je peux continuer d’espérer et de veiller, tel Élie, en me laissant façonner par Dieu.
Après l’immense tension du Carmel, la prière patiente qui précéda la pluie, Dieu donne à Élie une énergie extraordinaire.
Il court, car « la main de l’Éternel était sur Élie ».
Qu’une même énergie, une force de vie, attise nos cœurs encore aujourd’hui.
Amen.
