Prédication du 5 juillet 2026 aux Ponts-de-Martel – Quentin Beck
Nous ouvrons aujourd’hui notre série d’été sur Élie. C’est l’une des grandes figures de l’Ancien Testament. Son nom revient jusque dans les Évangiles, où certains se demandent même si Jésus n’est pas Élie revenu parmi les hommes.
Alors forcément, en préparant cette prédication, j’avais envie de me replonger dans cette histoire pour redécouvrir ce personnage. Je me réjouissais de mieux comprendre qui il est, quelles sont ses motivations et comment il accomplit tous ces signes miraculeux.
Et comme vous pouvez l’imaginer, j’ai été un peu déçu, parce qu’en réalité le texte ne nous dit presque rien.
Élie surgit sans prévenir. Pas de généalogie. Pas de récit de vocation. Pas même une explication de la manière par laquelle il arrive devant le roi Achab.
Il apparaît, prononce une phrase assez violente, il faut l’avouer : « Il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie, sinon à ma parole », puis Dieu lui dit immédiatement de partir se cacher. En sept versets, nous n’apprenons presque rien sur lui.
Si nous attendions le début d’une grande saga centrée sur un héros charismatique, nous risquons donc d’être déçus. Et je crois que si ce récit voulait nous présenter un héros, un exemple à suivre, il s’y prendrait autrement.
Alors peut-être que cette discrétion n’est pas un oubli. Peut-être qu’elle est volontaire. Je crois en effet que ce premier épisode ne cherche pas d’abord à nous faire découvrir Élie, mais à nous faire découvrir Dieu.
Et c’est là que la lecture la plus répandue de ce texte me pose problème. Lorsqu’on écoute des prédications sur ce passage ou que l’on ouvre des commentaires bibliques, une interprétation revient très souvent. Une interprétation qui, justement, remet Élie au centre.
Élie obéit et Dieu pourvoit. Dieu lui demande d’aller au torrent. Élie obéit. Dieu envoie les corbeaux pour le nourrir. La conclusion semble alors aller de soi : Dieu prend soin de celles et ceux qui lui obéissent. Évidemment, Dieu prend bien soin d’Élie.
Mais je me demande si ce n’est pas une manière de passer à côté de ce que ce texte veut vraiment nous dire. Car, dans cette lecture, nous regardons son obéissance, et nous en tirons une leçon pour notre propre vie : si nous faisons comme lui, Dieu fera pour nous ce qu’il a fait pour lui. La foi devient presque une méthode. J’obéis, alors Dieu pourvoit.
Et c’est là que ce récit devient particulièrement intéressant. Parce que cette manière de comprendre Dieu ressemble étrangement à ce que représentait Baal.
Pour comprendre cela, il faut revenir au contexte. Achab est roi d’Israël. Il a épousé Jézabel, qui a introduit le culte de Baal jusque dans les plus hautes sphères du royaume. Or Baal est le dieu de la pluie, de la fertilité et des récoltes.
Son culte repose sur une logique très simple : si le peuple accomplit les bons rites, Baal envoie la pluie ; si la pluie tombe, les récoltes sont bonnes ; et si les récoltes sont bonnes, le pays prospère. Autrement dit, Baal propose un système rassurant. Si on fait ce qui est juste, Baal pourvoit.
Mais si nous lisons 1 Rois 17 en disant simplement : « Élie a obéi, donc Dieu l’a nourri ; faisons comme Élie et Dieu prendra soin de nous », est-ce que nous avons vraiment quitté cette logique ? Ou bien avons-nous simplement remplacé Baal par le Dieu d’Israël ? Dans les deux cas, le raisonnement est le même : si je fais ce qu’il faut, Dieu fera ce que j’attends. Le nom du dieu change, mais le fonctionnement reste identique.
Bien sûr, nous n’offrons plus à Dieu les sacrifices qu’on offrait à Baal. Mais cela ne signifie pas que la logique du sacrifice ait disparu. C’est souvent son contenu qui a changé. Nous sacrifions du temps pour prier. Nous renonçons à une grasse matinée pour venir au culte. Nous nous engageons au service de l’Église.
Peut-être, parfois sans même nous en rendre compte, nous attendons que Dieu reconnaisse cet investissement. Comme si nos sacrifices lui donnaient, sinon une dette, au moins une bonne raison de nous bénir. Et je crois que c’est précisément ce que ce premier texte du cycle d’Elie veut déconstruire.
Parce qu’en réalité, il ne cherche pas d’abord à nous apprendre comment obtenir quelque chose de Dieu. Il cherche à nous faire découvrir qui est ce Dieu.
Le récit nous montre un Dieu qui refuse de devenir un système, un instrument au service des hommes. Il le fait à trois reprises, et chaque fois, cela nous oblige à revoir notre manière de penser Dieu.
La première fois, c’est que Dieu ne récompense pas son prophète. Élie vient pourtant d’accomplir un acte de courage extraordinaire : il a défié le roi en personne. On pourrait imaginer que Dieu le protège, le mette en avant, fasse de lui une figure reconnue. C’est l’inverse qui se produit.
La première parole que Dieu lui adresse est : « Pars d’ici, va vers l’orient, et cache-toi près du torrent de Kerith. » Cache-toi. Pas de triomphe, pas de reconnaissance, pas de sécurité. Juste un torrent, au fond d’un ravin, où Élie devra désormais survivre. Un dieu de la prospérité aurait récompensé son champion. Le Dieu d’Israël, lui, le conduit dans la dépendance : la fidélité ne lui garantit rien, elle l’oblige simplement à continuer de faire confiance.
La deuxième fois est plus étonnante encore. Dieu annonce à Élie : « J’ai ordonné aux corbeaux de te nourrir. » Or le corbeau n’est pas un animal anodin : dans la Loi de Moïse, il fait partie des animaux impurs, un charognard qu’on associe à la mort plutôt qu’à la vie, et certainement pas au genre de messager qu’on imaginerait pour nourrir un prophète.
D’ailleurs, le mot hébreu orevim laisse justement place à une autre compréhension, que j’aime beaucoup : au-delà des corbeaux, ce même mot, avec les mêmes consonnes, peut aussi désigner des « Arabes », des étrangers, hors de l’alliance d’Israël. Cette lecture me plaît parce qu’elle va dans le même sens que celle des corbeaux, mais en la prolongeant : Dieu choisit, pour prendre soin de son prophète, un canal qu’aucun croyant n’aurait imaginé ni jugé digne de lui.
Puis viens la troisième fois, au dernier verset : « Au bout d’un certain temps, le torrent fut à sec, car il n’y avait pas eu de pluie dans le pays. » Le lieu même que Dieu avait indiqué cesse de pouvoir faire vivre Élie. Même ce refuge n’est pas définitif : Dieu refuse que son propre don devienne une sécurité qu’on posséderait. Il continue de prendre soin d’Élie, mais jamais comme un acquis. Chaque étape l’oblige à recevoir à nouveau, à dépendre à nouveau.
Ce récit ne nous apprend donc pas comment obtenir quelque chose de Dieu. Il nous apprend qui est Dieu. Il pourvoit, oui, mais il demeure libre. C’est précisément ce qui le distingue de Baal. Baal est un dieu qu’on fait fonctionner. Le Dieu d’Israël est un Dieu avec qui l’on marche.
Est-ce que j’adore Dieu ou un système ?
Quand je prie, est-ce que je présente mes demandes à Dieu avec confiance ? Ou bien est-ce que je négocie avec lui ? Quand les choses vont bien, est-ce que je crois les avoir méritées ? Quand elles vont mal, est-ce que je me demande ce que j’ai fait pour que Dieu cesse de me bénir ?
Il y a peut-être, en chacun de nous, un petit Baal qui continue de penser que tout fonctionne selon la logique du mérite. Le texte nous invite à abandonner cette illusion.
Je crois que cette parole ne s’adresse pas seulement à chacun de nous. Elle s’adresse aussi à l’Église.
Car notre société, elle aussi, adore Baal. Nous vivons dans une culture qui croit profondément qu’il existe des méthodes pour garantir la réussite. Il suffit d’avoir la bonne stratégie, les bons indicateurs, la bonne organisation, et tout ira bien.
La croissance devient alors le critère ultime. Une entreprise qui grandit est une bonne entreprise. Une institution qui grandit est une institution en bonne santé. Et nous ne sommes pas à l’abri d’appliquer les mêmes critères à l’Église.
Nous aussi, nous pouvons être tentés de chercher la bonne méthode. La bonne manière de faire. Le bon projet. La bonne formule qui assurerait l’avenir de l’Église.
Élie ne parle pas depuis un palais. Il vient de Galaad, une région périphérique. Il n’a ni influence, ni richesse, ni pouvoir. Et pourtant, c’est à travers lui que Dieu agit.
Peut-être est-ce aussi la vocation de l’Église aujourd’hui. Non pas chercher à rivaliser avec les puissances de ce monde sur leur propre terrain, ni mesurer sa fidélité à sa visibilité ou à sa croissance.
Mais accepter d’être une communauté qui témoigne qu’il existe une autre manière de vivre que celle de la performance et de la garantie.
Au fond, ce premier épisode nous apprend très peu de choses sur Élie. Et c’est peut-être très bien ainsi. Car il nous apprend quelque chose d’essentiel sur Dieu. Il est fidèle. Il pourvoit. Cependant, il refuse d’être transformé en instrument que nous pourrions maîtriser.
La foi ne consiste donc pas à posséder les bonnes clés pour obtenir ce que nous voulons de Dieu. Elle consiste à marcher avec lui, dans la confiance, en recevant chaque jour ce qu’il choisit de nous donner.
C’est sans doute moins rassurant qu’une recette. Mais c’est infiniment plus beau. Parce que nous ne mettons pas notre confiance dans un système. Nous mettons notre confiance dans le Dieu vivant.
Amen.
