Prédication du 16 août 2026 au Locle – Raoul Pagnamenta, paroisse de l’Entre-deux Lacs
Élisée aurait pu mener une vie tranquille.
Il était riche. Même très riche — le texte nous dit qu’il travaillait avec douze paires de bœufs. Essayez d’imaginer la scène.
Ça peut sembler un peu excessif comme image, mais le sens ne nous échappe pas : il était très riche selon les standards de l’époque. Certaines traductions considèrent d’ailleurs que l’expression « douze paires de bœufs » désignait la surface d’un champ — une paire de bœufs représentant la surface qu’on peut labourer en une journée. Mais même dans ce cas, douze paires, ça fait beaucoup.
Élisée avait largement de quoi vivre. Et on peut ajouter qu’apparemment il n’avait pas ni de frères ni de sœurs — en tout cas on ne les mentionne pas — et il était donc seul héritier. On peut aussi remarquer que si l’on retient cette deuxième façon de traduire, Élisée était probablement au bout de ses peines : il venait de terminer de labourer toute la surface du champ, il n’avait plus qu’à semer et attendre. Quelle chance !
Pourquoi alors tout changer d’un coup ? Pourquoi choisir une autre vie ?
Il faut aussi noter qu’Élisée ne semble pas avoir de contentieux avec ses parents. Rien dans le texte ne laisse penser qu’il était pressé de les quitter. Ça arrive parfois — on fuit une famille, même riche, parce qu’on n’y est pas bien. Mais ce n’est visiblement pas le cas ici. Alors pourquoi changer ? Il avait de quoi vivre, de quoi bien vivre. Sa destinée était tracée d’avance : fils de riches agriculteurs, il était appelé à devenir agriculteur lui-même, à exercer la profession de ses parents et à hériter de leurs biens.
À une époque où la plupart des gens ne possédaient rien, on peut dire qu’Élisée avait vraiment de bonnes conditions de vie. Et pourtant, il troque cette vie tranquille et sûre contre quelque chose de complètement différent. Il va devenir prophète errant, sans patrie, sans l’assurance de trouver chaque jour de la nourriture dans son assiette.
Et il vit ce choix comme une renaissance. Il brûle la charrue, il tue les bœufs qui représentaient son ancienne vie, il les offre en sacrifice à Dieu et donne à manger à tout le peuple. Il assume entièrement son choix.
Souvent, nous subissons la vie. Les autres choisissent pour nous. Parfois la vie nous enferme dans une prison dorée — comme c’était le cas pour Élisée. Parfois on a moins de chance : on naît dans une famille pauvre, on part avec des handicaps importants, un patrimoine génétique dont on se serait bien passé, et notre destinée semble tracée à l’avance. Nous subissons la vie.
Élisée, lui, ne la subit pas.
Les différentes traductions le font souvent apparaître comme un bon garçon obéissant qui se soumet aux ordres d’Élie. Mais quand on lit le texte dans sa langue originale, on n’a pas du tout la même impression. Élisée ne reçoit pas d’injonction du type « viens et suis-moi » — c’est de sa propre initiative qu’il décide de suivre Élie. Il ne demande pas la permission d’aller prendre congé de ses parents, il s’affirme même face à Élie : « Je vais dire au revoir à mes parents, et puis je reviens et je te suivrai. » Élie lui-même semble étonné par l’autorité, la détermination, l’élan de celui qui deviendra un prophète plus grand que lui. Au point qu’il se demande : « Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? » « Est-ce que je t’ai demandé quelque chose ? » — selon les traductions de ce passage difficile.
Mais que s’est-il passé ? Pourquoi Élisée réagit-il de cette façon ? Pourquoi change-t-il de vie ? Pourquoi abandonne-t-il tout ? Pourquoi est-il si déterminé ? Et pourquoi vit-il ce nouveau choix comme une renaissance ?
C’est un texte très bref qui ne nous livre pas beaucoup de détails. Mais il y a sûrement un lien avec le manteau d’Élie. Dans le cycle d’Élie, ce manteau revient constamment : quand il sent la présence de Dieu dans une brise légère, Élie s’enveloppe dans son manteau ; quand il doit traverser le fleuve, il le plie et frappe les eaux qui se séparent ; quand il monte au ciel, il laisse tomber son manteau comme seul héritage pour Élisée. Ici, Élie frappe Élisée avec ce manteau.
Mais qu’est-ce que cela signifie ? Dans la Bible, quand Dieu appelle un prophète, il le fait normalement de façon explicite — il parle. Quand Jésus a appelé ses disciples, c’était aussi explicite : « Suis-moi. » Ici, rien n’est dit. On ne parle même pas de Dieu. Le mystère s’enveloppe d’un manteau.
Je ne pense pas que la vocation d’Élisée soit fondamentalement différente de celles des autres prophètes ou des apôtres. Mais elle est racontée différemment, pour mettre l’accent ailleurs. Quelque chose a touché Élisée au plus profond de lui-même. La personnalité d’Élie l’a frappé. Une personnalité qui savait intégrer le divin dans cette vie mortelle. Par la personnalité d’Elie, Elisée a pris conscience d’une dimension nouvelle qui donne pleinement sens à la vie. Et il n’a pas pu résister.
Je crois que cette rencontre avec Élie l’a mis devant un choix. J’interprète, j’imagine : Élisée a vu sa vie se projeter vers l’avenir. Il aurait pu continuer comme avant — labourer, semer. C’était une vie honnête. À la différence d’autres récits de conversion, Élisée n’était pas quelqu’un qui gâchait sa vie. D’un point de vue humain, il était en train de réussir : fils idéal, riche, travailleur. Mais Élisée n’a sans doute pas pensé les choses ainsi. Ou peut-être le pensait-il, jusqu’à ce qu’Élie, par sa façon d’être, lui ouvre une fenêtre sur une autre dimension.
Élisée avait un projet de vie pour lui-même. Ses parents en avaient un pour lui. Et soudainement, Élisée découvre le projet que Dieu avait pour lui — un projet pour lequel il avait été créé, dans lequel il pouvait vraiment se réaliser, même si pour cela il devait renoncer à la sécurité matérielle et affective dont il jouissait.
Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je ne pense pas qu’Élisée était clair sur ce que serait concrètement cette nouvelle vie. S’il l’avait su, peut-être ne se serait-il pas mis en route. Élisée a senti un appel, et cet appel était ancré au fond de lui-même — un peu comme le bruit léger de la brise s’était niché dans le cœur d’Élie. Il lui faudra une formation pour apprendre à écouter cet appel et à lui donner forme. Élisée ne sera pas prophète du jour au lendemain. Il sera au service d’Élie, et c’est d’Élie qu’il apprendra à être à l’écoute de Dieu et à l’interpréter.
Et le manteau d’Élie — une image pour parler de sa personnalité, ce manteau qui l’a frappé, qui a suscité en lui l’appel de Dieu — deviendra son manteau quand Élie quittera ce monde. Et il recevra une double part de son esprit.
Cette histoire nous interroge. Est-ce que nos vies nous correspondent vraiment ? Correspondent-elles au projet que Dieu a pour nous ? Ou sommes-nous en train de vivre les projets de nos parents, de nos amis, des influenceurs, de la publicité ? Est-ce que j’ai construit moi-même mon projet de vie — ou correspond-il à quelque chose de plus profond ?
Pensez à votre propre vie. Y a-t-il eu des moments, des occasions, où — comme Élisée — vous avez été saisi par un appel profond de Dieu ? Et comment avez-vous réagi ? Vous l’avez suivi ? Suivi à moitié ? Ou avez-vous préféré la vie d’avant, plus tranquille ?
Y a-t-il des charrues qui vous retiennent encore et qu’il faudrait brûler ? Des bœufs qu’il faudrait sacrifier et remettre à Dieu ?
Une fois encore, la parole de Dieu nous interpelle aujourd’hui. Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Quel est le projet de Dieu pour moi ?Ce ne sont pas des questions toujours faciles. Mais nous ne les portons pas seuls — nous sommes entourés de frères et de sœurs qui luttent avec les mêmes questions, et qui cherchent à avancer avec les réponses qu’ils ont déjà reçues.
Amen.
