Prédication du dimanche de l’Épiphanie, 4 janvier 2026 à Rochefort.
Lectures bibliques: Ésaïe 9,1-2 et Matthieu 2,1-12
Sidération
En ces premiers jours de l’an, je me sens dans un état second. Comme beaucoup d’entre vous je suppose, je me suis réveillée le 1er janvier avec cette terrible nouvelle. Le drame qui a eu lieu dans la nuit du Nouvel An à Crans-Montana nous laisse en état de choc. Une sorte de gueule de bois généralisée qui n’a rien à voir avec l’effet des bulles de champagne.
Pour ce matin, dimanche de l’épiphanie, j’avais écrit une prédication sur le thème de la joie. Mais le cœur n’y est plus vraiment. J’aurais aimé qu’ensemble, nous puissions évoquer avec légèreté la dégustation d’une galette, la légère tension entre le fait de la manger avec appétit et la prudence nécessaire au moment de mordre de peur de se casser une dent sur la fève. Mais il est difficile d’être léger aujourd’hui.
J’ai même hésité à contacter Antoinette et André pour leur dire que nous allions changer les lectures. Mais en reprenant le texte de l’évangile de Matthieu, il a sonné autrement. Les circonstances nous font découvrir sous un autre angle des récits que nous pensons connaître. Ce texte n’est pas uniquement centré sur la joie et il n’est en rien léger. L’histoire de la visite des mages est même assez dramatique.
Des mages qui assurent
Les représentations classiques ont inscrit dans notre imaginaire la marche de 3 hommes montés sur des chameaux et guidés par une étoile qui se déplace dans le ciel. Mais à bien y regarder, l’étoile ne bouge pas. En tout cas pas au début de l’histoire. Les mages, savants du monde antique oriental, sont de grands connaisseurs des sciences de l’époque. En bons scientifiques, ils observent le monde, cherchent à en saisir son fonctionnement et sont attentifs à tout ce qui sort de l’ordinaire.
C’est le Ba-ba de toute démarche scientifique sérieuse. Observer. Chercher à comprendre comment cela fonctionne. Et s’intéresser à tout ce qui sort de l’ordinaire. L’observation permet de formuler la règle générale et de tenter d’en comprendre le comment et le pourquoi. Toute situation qui sort de l’ordinaire, tout phénomène qui fonctionne autrement devient alors intriguant. La nouveauté met-elle en question la définition qui avait été formulée ou bien est-elle une exception ? Et dans ce cas, pourquoi existe-t-elle et comment fonctionne-t-elle ?
Toutes ces questions ont peut-être habité les mages lorsqu’ils ont vu luire dans le ciel une nouvelle étoile. Dans ce ciel qu’ils connaissaient si bien, au milieu des constellations qu’ils avaient certainement représentées sur des parchemins, brillait un nouveau point. Un phénomène si extraordinaire qu’ils ont supposé que cela ne pouvait être que la conséquence d’un événement hors du commun. La naissance d’un nouveau roi.
Telle est l’interprétation qu’ils ont données à ce signe. Et en toute cohérence, en bons scientifiques, ils ont entrepris une expédition pour aller vérifier leur hypothèse. Et également pour aller honorer l’arrivée de ce roi si extraordinaire que même le cosmos s’en trouvait modifié. Toujours de manière très cohérente, en bons scientifiques mais aussi en bons citoyens, ils se sont rendus là où ils pensaient trouver le roi. Une démarche scientifique sérieuse se conforme toujours d’abord à la règle et ne présuppose pas les exceptions. La règle veut qu’un roi réside dans la capitale. Les mages se rendent donc selon toute logique à Jérusalem et se renseignent sur la naissance de celui qui selon toute évidence deviendra roi.
Tournure dramatique
Et c’est là que l’histoire prend une tournure dramatique. Sans le soupçonner, les mages ont déclenché une catastrophe. En évoquant innocemment la naissance d’un nouveau roi, ils ont provoqué chez le roi Hérode les pires sentiments humains. Jalousie, haine, peur, colère,…
Et ce qui est terrible quand ces émotions là traversent un homme qui exerce le pouvoir, c’est qu’il a les moyens de les mettre en action. La jalousie, la haine, la peur, la colère… se transforment alors en violence inouïe.
Sournois, Hérode pense pouvoir utiliser les mages pour accomplir son projet meurtrier. Il met donc ses propres ressources au service de leur recherche. Il consulte ses sages pour connaître l’endroit précis de la naissance et renseigner les mages afin qu’ils le conduisent à l’enfant. Sans le vouloir, les mages ont déclenché la catastrophe. La menace plane sur l’enfant.
C’est à ce moment là que l’étoile se met à se déplacer. Jusqu’à désigner le lieu précis où se trouvait l’enfant. Un signe que les mages n’ont pas eu de difficulté à percevoir, eux qui le recherchaient. Mais qu’heureusement les hommes d’Hérode n’ont pas saisi. L’ont-ils seulement cherché ? Ils pensaient que c’était inutile puisque la manipulation d’Hérode suffirait à rendre les mages suffisamment dociles pour qu’ils les amènent directement à l’enfant.
Mais les mauvaises intentions n’ont pas été récompensées puisque, divinement avertis en songe, les mages retournèrent dans leur pays par un autre chemin. Façon très concrète de dire qu’ils ne retournèrent pas chez Hérode mais peut-être aussi symbolique pour signifier que la rencontre avec Jésus eut un effet majeur sur ces sages et qu’ils rentrèrent chez eux transformés. En empruntant un autre chemin, les mages ne permirent pas à Hérode de localiser Jésus. Leur action eut donc pour conséquence d’écarter le danger. Nous voilà soulagés.
Mais Hérode n’oublia pas pour autant son projet destructeur. Au contraire, sa jalousie, sa haine, sa peur, sa colère… n’en furent qu’attisées. Il avait été trompé par des hommes qu’il était certain d’avoir aisément dupé.
L’insoutenable
Et la suite du récit nous donne froid dans le dos. Un massacre. Un injustice totale. La mort de jeunes enfants. Qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Nés à la période où était apparue l’étoile, selon ce qu’Hérode a déduit des informations des mages. Établis dans la région de Bethléem, selon ce qu’Hérode avait compris des prophéties rapportées par ses sages.
Une absurdité. Un scandale.
En ce début de nouvelle année, voilà que ce récit sonne de manière particulière. Et il nous laisse sans mots face au drame.
Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’est devenue la vie de ces mages. En bons scientifiques, ils ont dû disserter pendant le trajet du retour de l’expérience qu’ils venaient de vivre. Débattre sur le phénomène cosmique qui a permis à l’étoile de se déplacer et de s’arrêter juste au-dessus de la maison où se trouvait l’enfant. Analyser l’expérience de la rencontre avec cet enfant. Pourquoi en ont-ils été transformés ? Qu’est-ce qui a été changé en eux ? Et quelles conséquences cela implique-t-il sur leur conception de la vie et du monde ? Théoriser la puissance des rêves et des intuitions. Analyser le profil psychologique du roi Hérode qui avait selon toute évidence des traits marqués de manipulateur.
Et ont-ils seulement su ce qui s’était passé après leur départ ? Ont-ils pensé avoir sauvé l’enfant ? Ont-ils été informés des terribles conséquences de la colère d’Hérode ?
Nous n’en saurons jamais rien. Il y a des questions auxquelles il n’existe pas de réponses…
Des situations devant lesquelles il convient de faire silence…
Amen
