Message apporté lors du culte du 18 janvier au temple de Bôle
Lecture 1 : Ésaïe 49.3-6
Lecture 2 : 1 Corinthiens 1.1-3
Lecture 3 : Jean 1.29-34
Les textes bibliques que nous avons entendus ce matin ne semblent pas, au premier abord, appartenir au même univers.
Nous avons entendu un chant du Serviteur dans le livre du prophète Ésaïe, l’ouverture d’une lettre de l’apôtre Paul adressée à l’Église de Corinthe, et enfin le témoignage de Jean-Baptiste dans l’Évangile de Jean. A priori ils n’ont rien en commun.
Et pourtant, ces textes sont profondément unis.
Ils nous parlent tous de l’initiative de Dieu, de son appel, et de la manière dont Dieu accomplit son projet de salut dans le monde — souvent à travers des chemins qui déroutent les attentes humaines.
Dans le texte d’Ésaïe, le Serviteur de l’Éternel prend la parole. Il dit qu’il a été appelé dès le sein maternel, nommé par Dieu, mis à part pour une mission précise. Tout semble indiquer une vocation claire, forte, et incontestable.
Et pourtant, ce Serviteur ose dire : « J’ai travaillé en vain, je me suis fatigué pour rien. »
Cette parole me paraît être empreinte d’une grande humanité.
Elle exprime l’expérience du découragement, de l’épuisement, de la mission qui semble ne pas porter de fruit. Et combien nous pouvons nous reconnaître dans cette affirmation, lorsque nous avons l’impression que notre travail, nos efforts n’aboutissent pas aux résultats que nous convoitions.
Mais elle n’exprime pas que la déception, elle dit aussi que l’appel de Dieu n’immunise pas contre le doute ni contre la fatigue. Et c’est pour moi un élément essentiel, car cela signifie qu’il nous est permis de faiblir sans que cela ne remette en question ni notre légitimité dans notre action, ni la clarté de notre vocation.
Puis le Serviteur ne s’arrête pas là, il va encore un pas plus loin.
Il confie son sort à Dieu :
« Mon droit est auprès de l’Éternel, et ma récompense auprès de mon Dieu. »
Après quoi Dieu répond.
Dieu élargit radicalement l’horizon :
« C’est trop peu que tu relèves seulement les tribus de Jacob. Je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut atteigne les extrémités de la terre. »
Dans ce passage, ce que le Serviteur perçoit comme un échec, Dieu l’intègre dans un projet bien plus vaste. A nouveau, nous avons ici l’affirmation que l’effort n’est pas vain, malgré les apparences. Dieu ne se laisse pas enfermer dans les critères humains de réussite.
Son salut dépasse les frontières, les appartenances, les calculs, dépasse largement la vision que nous, humains, en avons.
Déjà ici, dans l’Ancien Testament, Dieu affirme que sa grâce est destinée au monde entier.
Le salut n’est pas un privilège à conserver, mais un don appelé à rayonner. Dans nos existences, et dans nos actions, peut-être devrions-nous garder à l’esprit que la vision que nous avons de l’ampleur de nos actions, n’est pas la totalité de ce que Dieu met en œuvre pour accomplir sa volonté. Parfois nous avons l’impression que ce que nous faisons n’est qu’une goutte d’eau et cela paraît bien dérisoire devant les souffrances du monde qui nous entoure, mais rappelons-nous que Dieu agit au-delà de nos forces individuelles. Il annonce clairement que ce que nous faisons fait partie d’un ensemble qui nous dépasse, et que de cet ensemble rayonne sa lumière pour toutes et tous.
C’est ainsi que notre vie, notre agir se trouve valorisé, légitimé, rendu crédible au-delà des apparences. C’est ici une invitation à ne jamais désespérer, mais à continuer de croire que tout est possible dès lors que ce tout est vécu en communauté sous le regard de Dieu.
Ce chant du Serviteur trouve son accomplissement ultime en Jésus-Christ. Dans l’Évangile selon Jean, Jean-Baptiste voit Jésus venir vers lui et prononce cette parole centrale :
« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. »
Jean-Baptiste ne raconte pas une expérience intérieure.
Il ne propose pas une opinion personnelle.
Il rend témoignage à ce que Dieu lui a révélé.
Jésus est désigné comme l’Agneau — celui qui se donne, celui qui porte, celui qui se laisse offrir. La croix ici prend tout son sens.
Loin d’être un échec comme nous pourrions le comprendre, comme les disciples l’ont interprétée au lendemain des événements de vendredi-Saint, comme aurait pu également le comprendre le Serviteur du livre d’Esaïe, la croix est l’accomplissement ultime de l’amour inconditionnel de Dieu pour sa création.
Le Christ est celui qui enlève le péché du monde, non par la force, non par la domination, mais par le don de lui-même.
Jean insiste sur un détail fondamental :
l’Esprit est descendu sur Jésus et demeure sur lui.
Jésus n’est pas simplement inspiré par Dieu : il est celui que Dieu a envoyé de manière décisive.
Et Jean-Baptiste ajoute cette parole capitale :
« Celui qui m’a envoyé m’a dit… »
Autrement dit, la foi chrétienne repose sur une initiative divine.
Nous ne trouvons pas Dieu par nos propres forces.
C’est Dieu qui se fait connaître.
C’est Dieu qui désigne son Fils.
Dans la tradition réformée, cette affirmation est centrale : le salut est l’œuvre de Dieu seul. Sola gratia.
Nous sommes sauvés par grâce, et non par nos œuvres, notre piété ou notre compréhension.
Face à cela, une question se pose : quelle est alors la place de l’Église ?
Paul nous répond dès les premières lignes de sa lettre aux Corinthiens.
Et c’est une réponse surprenante, si l’on connaît les difficultés de cette communauté.
Paul écrit à une Église traversée par les divisions, les conflits, les incompréhensions.
Et pourtant, il commence par ces mots :
« À l’Église de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés en Jésus-Christ, appelés à être saints. »
Avant toute exhortation, Paul rappelle une vérité fondamentale :
l’Église appartient à Dieu.
Elle vit de l’appel de Dieu.
Elle existe par la grâce de Dieu.
Paul ne commence pas par ce que l’Église devrait être, mais par ce qu’elle est déjà en Christ.
Sanctifiée, c’est-à-dire mise à part
Appelée, car elle a une mission.
Destinataire de la grâce et de la paix.
C’est là une parole libératrice.
L’Église n’est pas fondée sur sa propre perfection, mais sur la fidélité de Dieu.
Chers amis,
Ces trois textes dessinent un mouvement clair.
Dans Ésaïe, Dieu appelle un Serviteur pour une mission qui dépasse ce qu’il peut imaginer.
Dans l’Évangile, Dieu accomplit cette mission en Jésus-Christ, l’Agneau offert pour le monde.
Dans l’épître de Paul, Dieu appelle une Église fragile à vivre de cette grâce et à en témoigner.
Chers amis, entendez ceci : nous ne sommes pas le cœur du salut. Mais nous sommes appelés à en être les témoins. Lorsque je le dis, je sens cette force libératrice qui permet de prendre son envol. Libérée du poids de la faute, de l’échec, de la peur de ne pas être à la hauteur. Nous ne sommes pas le cœur du Salut. Mais nous sommes appelés à en être les témoins.
Comme Jean-Baptiste, l’Église n’est pas appelée à se mettre en avant, mais à désigner le Christ.
À dire, par ses paroles et par sa vie :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
Cela demande de l’humilité.
Cela demande aussi de la confiance.
Humilité, parce que nous savons que nous ne portons pas le monde sur nos épaules et que nous sommes faillibles mais jamais exclus du dessein de Dieu.
Confiance, parce que nous savons que Dieu est fidèle à sa promesse.
Alors, même lorsque nous avons l’impression de travailler en vain, même lorsque l’Église nous semble fragile ou dépassée, nous pouvons nous souvenir de cette parole de Dieu :
« C’est trop peu… Je fais de toi la lumière des nations. »
Que Dieu nous donne de vivre de cette grâce, de marcher dans cette confiance, et de témoigner, simplement et fidèlement, de Jésus-Christ, l’Agneau de Dieu.
À lui seul soit la gloire.
Amen.
