Message apporté par Bénédicte Gritti lors du culte du 22 février 26 au temple de Bôle
Voilà pourquoi j’ai prié, et Dieu m’a accordé l’intelligence; je me suis adressé à lui et j’ai reçu l’esprit de la Sagesse. Je l’ai jugée plus importante qu’un trône ou que le pouvoir royal. La richesse n’était rien à mes yeux en comparaison d’elle; la pierre la plus précieuse me paraissait sans valeur à côté d’elle. En effet, par rapport à la Sagesse, tout l’or du monde est comme une poignée de sable et l’argent ne compte pas plus que la boue. Je l’ai plus estimée que la santé et la beauté, je l’ai préférée à la lumière, car son éclat ne s’assombrit jamais. Or, en même temps que la Sagesse, tous les biens m’ont été accordés; elle tenait en ses mains une richesse incalculable.
Sagesse 7, 7 à 11
Comme Jésus se mettait en route, un homme vint en courant, se jeta à genoux devant lui et lui demanda: «Bon maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle?» Jésus lui dit: «Pourquoi m’appelles-tu bon? Personne n’est bon, à part Dieu seul. Tu connais les commandements: “Ne commets pas de meurtre; ne commets pas d’adultère; ne vole pas; ne prononce pas de faux témoignage contre quelqu’un; ne prends rien aux autres par tromperie; respecte ton père et ta mère.” » L’homme lui répondit: «Maître, j’ai obéi à tous ces commandements depuis ma jeunesse.» Jésus le regarda avec amour et lui dit: «Il te manque une chose: va vendre tout ce que tu as et donne l’argent aux pauvres, alors tu auras des richesses dans le ciel; puis viens et suis-moi.» Mais quand l’homme entendit cela, il prit un air sombre et il s’en alla tout triste parce qu’il avait de grands biens.Marc 10, 17–22
Il existe, dans les Évangiles, des paroles qui frappent par leur dureté, des récits où le conflit est ouvert, où la rupture est nette. Le texte que nous méditons aujourd’hui est d’une tout autre tonalité. Rien n’y est violent, rien n’y est excessif. Tout semble juste, ordonné, presque exemplaire. Un homme s’approche de Jésus avec empressement. Il court vers lui, se met à genoux, et lui adresse une parole respectueuse. Il pose la bonne question, au bon moment, avec une sincérité apparente. Et pourtant, cette rencontre ne débouche ni sur une guérison ni sur une conversion immédiate, mais sur un départ dans la tristesse.
Ce récit est dérangeant parce qu’il ne met pas en scène un adversaire de la foi, mais un homme qui la prend au sérieux. Il ne s’adresse pas à ceux qui rejettent Dieu, mais à ceux qui cherchent à lui être fidèles. Il parle à des croyants engagés, à des personnes qui ont structuré leur vie autour de la Loi, à des êtres humains pour qui la question de Dieu n’est ni marginale ni décorative. C’est précisément pour cela que ce texte nous atteint : il ne nous laisse pas à distance.
L’homme pose une question fondamentale : « Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » Dans la Bible, la vie éternelle ne se réduit jamais à une durée sans fin après la mort. Elle désigne une qualité d’existence, une vie accordée à Dieu, une vie réconciliée, une vie qui a du poids et de la densité, une vie qui ne se défait pas lorsque la mort survient. Si cet homme pose cette question, c’est qu’il pressent que quelque chose manque encore à son existence. Il a sans doute réussi sa vie selon les critères visibles : il est moralement irréprochable, socialement stable, matériellement assuré. Et pourtant, une inquiétude demeure. L’Évangile nous dit ici quelque chose de profondément vrai : on peut avoir une vie réussie et pourtant ne pas être intérieurement habité.
La question est sincère, mais elle est marquée par une logique de maîtrise : que dois-je faire ? L’homme cherche une action décisive, un dernier geste qui viendrait sécuriser sa relation à Dieu. Jésus ne répond pas immédiatement sur le terrain de l’action. Il déplace la question vers le fondement : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon, sinon Dieu seul. » Par cette parole, Jésus rappelle que la bonté ultime, celle qui fonde la vie, n’est pas du côté de l’agir humain, mais du côté de Dieu qui donne la vie. La vie éternelle ne se fabrique pas, elle se reçoit.
Jésus rappelle ensuite les commandements. Il ne les relativise pas, il ne les abolit pas. Il les prend au sérieux. Et lorsque l’homme répond qu’il les a observés depuis sa jeunesse, Jésus ne le contredit pas. Marc ne suggère aucune hypocrisie. Cet homme a réellement vécu dans la fidélité. Il a pris la Loi comme une parole structurante pour son existence. Cette fidélité nous déstabilise, parce qu’elle contredit une idée trop simple selon laquelle le problème de l’homme serait toujours un manque d’obéissance.
Et pourtant, malgré cette fidélité, quelque chose demeure fermé. Le texte nous montre que l’obéissance à la Loi, même sincère, peut coexister avec une vie encore protégée. La Loi est bonne, mais elle ne produit pas automatiquement la liberté. Elle peut être vécue comme une réponse fidèle, mais aussi comme une manière de contenir la relation à Dieu dans un espace maîtrisé. Cet homme obéit, mais il n’est pas encore vulnérable. Il a appris à vivre devant Dieu sans risquer son fondement.
C’est précisément à cet endroit que Marc insère une phrase d’une densité remarquable : « Jésus, l’ayant regardé, l’aima. » Ce regard n’est ni décoratif ni secondaire. Il est le cœur théologique du récit. Jésus regarde l’homme après qu’il a tout dit, après qu’il a exposé sa fidélité, sa cohérence, sa droiture. Et c’est là que Jésus l’aime. Non pas parce qu’il serait arrivé au terme du chemin, mais parce qu’il se tient à un seuil.
Ce regard est un regard de vérité, mais une vérité habitée par la grâce. Il ne nie pas l’obéissance, mais il en perçoit la limite. Il ne condamne pas, mais il appelle. Il dit silencieusement : je te vois tel que tu es, et je t’aime assez pour ne pas m’arrêter à ce que tu es devenu. L’amour du Christ ne vient jamais récompenser une performance spirituelle ; il vient ouvrir une vie encore retenue.
C’est pourquoi la parole qui suit n’est pas une condamnation, mais une révélation : « Une chose te manque. » Ce manque n’est pas moral, comme s’il fallait ajouter une règle ou un effort. Il est existentiel. Une partie de la vie de cet homme est offerte à Dieu, une autre demeure comme un point d’appui, une réserve de sécurité. Sa vie est fidèle, mais elle n’est pas encore unifiée. Elle repose encore sur autre chose que la promesse de Dieu.
Lorsque Jésus évoque la richesse, il ne la désigne pas comme un mal en soi. Il touche ce qu’elle représente pour cet homme précis : une protection contre l’incertitude, un rempart contre la dépendance, une manière d’assurer son existence. La richesse fonctionne ici comme une idole silencieuse, non parce qu’elle éloigne de Dieu extérieurement, mais parce qu’elle rend la grâce inutile. Tant qu’il y a une autre sécurité, la confiance nue devient superflue.
Jésus trace alors un chemin en quatre mouvements : vendre, donner, venir, suivre. Ce n’est pas un programme moral universel, mais une dynamique existentielle.
Vendre, c’est consentir à la perte de ce qui servait de fondement.
Donner, c’est rompre avec la logique de la rétention.
Venir, c’est accepter un déplacement réel, quitter ce qui est acquis.
Suivre, enfin, c’est renoncer à diriger soi-même son avenir.
L’homme comprend. Il ne discute pas. Et c’est précisément parce qu’il comprend que la tristesse surgit. Il découvre que suivre Jésus n’est pas un ajout à une vie réussie, mais une transformation qui passe par une perte réelle. Et cette perte lui est, à cet instant, insupportable. Il s’en va triste. Non par rejet de Dieu, mais parce qu’il ne peut pas encore lâcher ce qui le fait tenir.
Jésus ne le retient pas. Il respecte la gravité de la liberté humaine. La grâce n’est jamais une contrainte. Elle appelle, elle éclaire, elle met en crise — puis elle attend. Le texte ne dit pas que cet homme est perdu. Il dit qu’il n’est pas encore libre. Et il laisse ouverte une question qui dépasse cette scène : « Qui peut être sauvé ? »
Cette question nous rejoint tous, car nous avons tous quelque chose à perdre. Nous avons tous un lieu où notre vie se protège de la dépendance. L’Évangile ne commence jamais là où nous sommes forts, mais là où nous découvrons ce qui nous empêche de vivre de la grâce seule.
La bonne nouvelle, discrète mais réelle, est que le regard de Jésus aime avant que nous puissions suivre, et qu’il ne se retire pas lorsque nous reculons. Peut-être que la foi commence précisément ici : non quand nous avons tout donné, mais quand nous reconnaissons ce que nous ne parvenons pas encore à remettre. Dans cette pauvreté reconnue, la grâce peut enfin être reçue non comme un supplément à notre vie, mais comme son unique fondement.
Sola gratia.
Amen.
