Prendre de la hauteur

Prédication du culte en plain air à la Grande Sagneule, dimanche 30 août 2026.
Lecture biblique: évangile de Jean 6,1-15

Monter pour changer d’air

Une fois l’an, nous quittons notre bord du lac pour rejoindre les hauteurs de la Grande Sagneule. Ce n’est pas loin. Une petite 20aine de minutes depuis Auvernier, Colombier et Bôle. Et pourtant, monter ici nous dépayse. Que ce soit dans le bus affrété par la Commune ou en voiture: la route secoue. Lorsqu’on pose le pied dans ces pâturages, on se sent immédiatement imprégnés de notre chère chaîne du Jura. S’ouvre alors à nous un temps différent, loin de la frénésie de la vie ordinaire. On cherchera peut-être à attraper un peu de réseau. Ou on se résoudra à s’autoriser un temps à part.

Il suffit de peu pour changer d’air. Il suffit de monter à la montagne. Et cela n’est pas nouveau. Devinez quoi: Jésus faisait déjà de même!

L’évangile de Jean nous raconte que ce jour-là, il quitte les rives du lac de Tibériade pour gravir la montagne. Pas de bus pour lui et ses disciples, Jésus monte à pied. Cela prend du temps, pas après pas. Gravir la montagne ne se fait pas sans effort. Et comme pour bien des choses dans la vie, le chemin est aussi important que le but. Celles et ceux parmi nous qui aiment randonner le savent bien, marcher en montagne, c’est vivre quelque chose. En montagne, on se frotte à des limites qu’on explore peu au quotidien. Aurai-je l’endurance d’aller jusqu’au bout ?… On fait expérience de la soif, de la sensation du sac à dos qui semble peser bien plus lourd après deux heures qu’au moment du départ. On marche, on gravit. Un pas après l’autre.

Puis il y a ce moment de non-retour. Partis depuis trop longtemps pour renoncer, revenir sur nos pas prendrait trop de temps, mais encore bien éloignés du point d’arrivée. Pas d’autre choix que de persévérer et d’avancer, pas après pas.

Se retirer à la montagne, c’est oser un face à face avec soi-même. Parce qu’il y a ces moments bénis où les jambes avancent toutes seules et où l’esprit vagabonde et explore des contrées intérieures dans lesquelles on ne se permet pas d’aller d’ordinaire.

Prendre de la hauteur

Se retirer à la montagne, c’est prendre de la hauteur. Une certaine distance avec les choses, avec la vie, les soucis. Cela permet de relativiser ou au contraire d’expier certaines souffrances, de les laisser nous travailler pour éventuellement les laisser là-haut et redescendre plus léger.

Prendre de la hauteur, c’est aussi se rapprocher de Dieu ou plus généralement de sa spiritualité. C’est prendre conscience de la grandeur du monde, de la petitesse de son être dans l’univers. Expérimenter la valeur d’un amour porté par Dieu pour notre petite personne.

Monter à la montagne, c’est tout cela. Le pensiez-vous ce matin en faisant le chemin qui nous mène ici? Oui, monter à la montagne, c’est tout cela. Même si cela tient en un petit verset qui a l’air de rien du tout: ce jour-là, Jésus quitta la rive du lac de Tibériade et gravit la montagne. Il s’assit là avec ses disciples.

Aujourd’hui nous connaissons les problèmes du surtourisme même en montagne, mais on peut normalement s’attendre à ce que l’exigence d’une telle montée ait pour conséquence une certaine sélection. Ce n’est pas à la portée de tout le monde et de nombreuses personnes devraient être découragées à l’idée de monter. Mais lorsque Jésus lève les yeux. Ce n’est pas le panorama qui s’étale devant ses yeux. Ni les étendues vierges des pâturages jurassiens. C’est une foule. 5000 personnes! Lui qui voulait se retirer à la montagne, c’est râpé.

Réactions face au défi

C’est un épisode bien connu qui nous est raconté là. Celui qui est traditionnellement intitulé la «multiplication des pains». Mais rien dans le texte ne nous permet d’affirmer que Jésus se serait transformé en magicien pour multiplier les petits pains. Le récit est plus subtile et si nous voulons respecter la finesse des textes, il nous faut nous aussi prendre un peu de hauteur.

Si l’on fait un pas de côté pour écouter le dialogue entre Jésus et ses disciples, il y a quelques chose de surréaliste. Jésus pose une question: où pourrions-nous acheter du pain pour donner à manger à toutes ces personnes? Question incongrue car rien ne nous laisse penser que sur cette montagne se trouve une métairie. Et encore moins une épicerie ou une boulangerie. Donc la réponse est évidemment: nulle part! On ne peut pas.

Mais Philippe répond: on n’a pas assez d’argent pour acheter du pain pour tout le monde. Réponse étonnante. Puisqu’il n’y a pas magasin, le problème n’est pas qu’ils n’ont pas suffisamment de sous!

Puis André ajoute: il y a bien un jeune garçon qui a 5 pains d’orge et deux poissons. Mais c’est dérisoire pour tant de monde.

Voilà le tableau. Un dialogue étonnant. Jésus exprime sa volonté de prendre soin des personnes et qu’il se sent responsable des gens qui le suivent. Les disciples ont des réactions ma foi bien humaines. L’un se concentre sur un problème qui n’a pas lieu d’être à ce moment-là: nous n’avons pas l’argent pour acheter suffisamment de pain ; alors que le problème n’est pas l’argent mais où se procurer du pain. L’autre minimise les ressources disponibles au lieu de valoriser déjà ce qui est là. Ils ont déjà 5 pains et 2 poissons, c’est un départ.

L’un comme l’autre se révèlent incapables de prendre la hauteur pour voir la situation autrement. Ils sont empêtrés dans leurs réalités, leurs représentations, leurs soucis. Face aux défis ou aux situations de la vie, il n’est pas rare que nous ajoutions nous-mêmes des obstacles. Tout comme Philippe et André.

Tout est dans les détails

J’aime le détail du texte qui dit  Jésus demanda que tout le monde s’installe. Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Dans les textes anciens où chaque mot est pesé, où les parchemins étaient denrée rare et précieuse, où l’on n’écrivait pas un mot de trop, j’aime ce détail. Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit et les gens s’y installèrent donc.

Ce n’est plus une foule informe et indistincte, ce sont des gens. Des hommes, des femmes et des enfants qui s’assoient dans l’herbe. Chacun prend place, on se met à discuter à faire de ce petit coin d’herbe en haut de la montagne son petit coin pour un temps.

Jésus remercie Dieu. Il prie comme on le fait au début du repas. Il rend grâce pour ce qui est donné. Puis il fait le tour des gens. Va d’un petit groupe à un autre. Et il distribue du pain, du poisson. Jusqu’à ce que chacun soit rassasié, nous dit le texte.

Est-ce que le pain s’est multiplié? Est-ce que certaines personnes avaient quelques provisions avec elles? Est-ce qu’il a suffit d’un rien pour rassasier ces gens qui ont été nourries autrement? Je ne le sais pas. Le mystère demeure. Et si le texte n’en dit rien je crois que c’est parce que ce n’est pas le principal.

Peu importe de savoir si Jésus était un bon magicien ou non. Cette histoire nous fait prendre de la hauteur. Devant les situations qui semblent sans issue, des ouvertures sont possibles. D’abord faut-il commencer par voir les ressources dont nous disposons plutôt que nos manques. Faire un pas de côté pour percevoir les choses autrement et rendre grâce pour ce qui est donné.

Se retirer à la montagne

A la fin du récit, Jésus se retire. Sur la montagne. Seul cette fois. Même lui a besoin de souffler. De se retrouver seul avec lui-même. Dans ces moments bénis de solitude choisie. En montagne ou partout ailleurs.

Au terme de cette journée passée ensemble ici en-haut, nous redescendrons sur notre littoral. Demain, lundi, une nouvelle semaine s’ouvrira. Pris dans notre quotidien, il deviendra plus difficile de prendre de la hauteur, de se ménager des temps et des espaces pour aller à la rencontre de Dieu et de nous-mêmes.

Je vous souhaite ces respirations. Je vous souhaite ces montées à la montagne, qu’elles soient physiques ou symboliques. Je vous souhaite d’être rassasiés de la grâce divine.

Amen