Les arbres se cherchent un roi

Prédication du culte du 6 septembre 2026 à Rochefort.
Lecture biblique: Juges 9,1-21

Une fable biblique

Des paraboles, il en existe beaucoup. Mais des fables?!? Y a-t-il des fables dans la Bible? Cette question m’a été posée au détour d’une conversation et m’a occupé l’esprit un petit moment. Jusqu’à ce que je me souvienne de cette histoire d’arbres et de roi que j’avais étudiée il y a bien longtemps pour mes examens finaux d’Ancien Testament à l’uni. Ça commence à dater…

Entre une parabole et une fable, quelle différence y a-t-il? Si j’en crois les définitions, une parabole, c’est un récit court et imagé, inspiré de la vie quotidienne et qui tend à apporter un enseignement spirituel ou moral. La fable, c’est un court récit – en vers ou en prose – qui vise à illustrer de façon plaisante une leçon de vie. La parabole a une dimension réaliste alors que la fable s’autorise le fantastique: dans une fable, les animaux peuvent parler.

Les arbres qui se cherchent un roi est donc une fable. Écrite en vers dans la version hébraïque (ce que nous perdons dans la traduction française), elle met en scène des arbres qui parlent. Ce récit cherche donc à donner de façon plaisante une leçon de vie. Ensemble ce matin, je vous propose donc de nous mettre à l’écoute de cette leçon de vie qui, peut-être, traverse les âges pour nous parler à nous aussi.

Le peu familier livre des Juges

Intéressons-nous d’abord au contexte dans lequel cette fable est racontée. Le livre des Juges fait partie des livres que l’on dit historiques, avec celui de Josué, les 2 livres de Samuel et les 2 livres des Rois. Il veut retracer l’époque de 1200 avant JC, après la conquête du pays de Canaan, jusqu’à l’instauration de la royauté par Saül, vers 1040 avant JC. C’est l’époque durant laquelle chaque tribu d’Israël vivait dans une sorte de confédération.

Le livre est rédigé bien plus tard que l’époque qu’il raconte. Plus de 300 ans après. Entre temps, le pays a instauré la royauté. Saül, David et Salomon ont été à sa tête. Puis tout s’est écroulé, le pays est tombé aux mains des Babyloniens. C’est en exil à Babylone que le peuple revisite son histoire et la met par écrit.

Les auteurs des textes sont alors très critiques vis-à-vis du temps de leurs ancêtres. Après l’exode, le peuple s’est installé en Canaan et petit à petit s’est éloigné de son Dieu, ils ont commencé à se tourner vers les divinités locales, à laisser de côté ce Dieu qui avait libéré son peuple de l’esclavage. Les malheurs du peuple et la chute du pays face à la puissance Babylonienne sont interprétées comme des conséquences des mauvais comportements du peuple à cette époque. La vie dure des rédacteurs de ces textes sont, selon eux, le fruit des erreurs de leurs prédécesseurs.

Abimelek veut devenir roi

Ils racontent donc la prise de pouvoir d’Abimelek. Abimelek, qui était habité d’une si forte soif de pouvoir, a fait tuer ses 70 frères pour y accéder. Ou plutôt 69, mais le nombre précis importe peu, symboliquement 70, c’est la totalité. L’important est donc qu’il est prêt à tout éliminer pour parvenir à ses fins. Le petit dernier se cache et échappe au massacre. C’est de lui qui viendra la leçon. Comme souvent, le petit, le dernier d’entre tous, finit par être celui par lequel la vérité est révélée.

Une vérité apportée de manière subtile. A l’exact opposé de la violence dont a fait preuve Abimelek. Yotam fait appel à la parole et au langage indirect. Un récit apparemment anodin: il ne fait que parler d’arbres, innocemment… Mais que celui qui a des oreilles entende!

Yotam s’adresse aux gens de Sichem, c’est-à-dire à ceux qui ont soutenu Abimelek dans sa prise de pouvoir. La fable de Yotam n’est pas une analogie, il ne s’agit donc pas de trouver à quoi ou à qui correspond chaque élément du récit. Sa fable met en lumière une vérité et il appartiendra aux auditeurs d’opérer l’étape suivante en s’interrogeant: en quoi la vérité révélée par la fable dénonce-t-elle quelque chose de notre réalité?

La fable est une manière rhétorique de révéler les enjeux et de rendre la réflexion possible. L’utilisation de personnages fictifs opère une distance qui permet de sortir de l’émotionnel du premier niveau. Yotam n’aurait pas pu frontalement s’opposer à Abimelek en l’accusant d’usurper le pouvoir.

Il était une fois…

Un jour… Un jour. On aurait pu dire il était une fois… Un jour les arbres décidèrent de se choisir un roi.

Le désir d’avoir d’un roi vient des arbres eux-mêmes. Ce besoin humain d’être gouverné, de se placer sous la responsabilité et la protection d’un roi n’est pas critiqué. Le problème ce n’est pas de vouloir un roi. L’enjeu, c’est de savoir qui va occuper cette place.

Les arbres s’approchent donc tour à tour de l’olivier, du figuier et de la vigne. Ces trois arbres sont typiques des récits cananéens, on peut donc supposer qu’il s’agit d’une fable ancienne que Yotam n’a pas inventée mais reprise. Il a raconté la bonne histoire au bon moment. C’est déjà tout un art.

L’olivier refuse. Il ne veut pas cesser de produire de son huile si appréciée. Le figuier refuse à son tour. De même que la vigne. Il est intéressant de constater qu’accéder au pouvoir signifie nécessairement renoncer à produire du fruit. Renoncer aussi à sa nature première.

Et pour quoi?!? Pour se fatiguer à gouverner les autres !… Le texte hébreu dit « pour s’agiter au-dessus des autres ». Voilà une idée du pouvoir bien peu reluisante! Devenir roi, dans l’esprit des arbres, c’est nécessairement cesser de faire ce qu’ils savent faire pour aller gesticuler. Pas étonnant qu’ils rejettent la sollicitation.

Tous les arbres se mettent alors ensemble, y compris l’olivier, le figuier et la vigne, pour aller adresser la même demande au buisson d’épines. Celui-ci ne produit ni huile appréciée, ni fruits juteux, ni vin qui ravit les hommes. Il n’a donc pas de bonne raison de refuser. Mais il met une condition: que ceux qui le lui demandent assument les conséquences et viennent se mettre sous son ombre.

Qui aurait envie de prendre place à l’ombre d’un buisson d’épines?!? Si ils ne le font pas, c’est la destruction qui les attend. Le buisson d’épines est connu pour prendre feu rapidement. Il était d’ailleurs utilisé comme bois de chauffage. Même si le couper et le débiter était pénible à cause des épines, il brûlait bien et comme il ne portait pas de fruit, on ne perdait rien à l’enlever. Mais il pouvait aussi prendre feu sur pied. Il y avait un certain risque à laisser pousser de manière incontrôlée ces buissons qui représentaient un réel risque d’incendie. Symboliquement, le buisson d’épines représente donc aussi une forme de violence potentielle, voire de destruction. Lui confier le pouvoir n’est pas sans risque.

Des choix et leurs conséquences

Dans la fable, ce sont les arbres qui choisissent de donner le pouvoir au buisson d’épines. Par dépit parce que personne d’autre ne veut y aller. Mais par choix quand même. Un choix qu’ils devront assumer.

Abimelek n’a pas accédé au pouvoir de cette manière. Il l’a pris par la force. Mais en s’adressant aux gens de Sichem, Yotam cherche à leur faire réaliser que si Abimelek a pu massacrer ses frères, c’est grâce à leur soutien. Seul, il n’y serait pas parvenu. Ils ont donc fait un choix. Celui de lui donner les moyens de ses violentes ambitions. Et le résultat, c’est que celui qui est au pouvoir non seulement n’est pas digne de ce rôle, mais qu’en plus il est dangereux.

Car être roi, c’est diriger, mais c’est surtout protéger. Déployer ses branches pour protéger les arbres du soleil. Et ce n’est pas dans cette optique qu’Abimelek compte exercer le pouvoir.

Cette fable a 3000 ans. Mais elle ne manque pas d’actualité. Elle nous interpelle et nous rappelle que nous ne pouvons échapper aux conséquences de nos choix. Qu’ils soient déterminés par une volonté ou par défaut, ce sont des choix. Et certains déterminent de manière forte l’avenir de nations entières, voire du monde, sur des générations et des générations.

Cette fable nous invite aussi, me semble-t-il, à être reconnaissants envers les figuiers, les oliviers et à la vigne qui renoncent temporairement à leurs fruits pour accepter d’exercer des responsabilités. Lorsque le pouvoir est exercé dans un véritable esprit de service, il est noble. Mais il demande des sacrifices aux hommes et aux femmes qui sont prêts à l’exercer. Le pouvoir terrestre bien occupé a toujours été considéré, dans les textes bibliques, comme un service pour les hommes et pour Dieu. Une vocation.

Et ceux qui l’ont exercé avec succès sont ceux qui ont cherché à œuvrer pour le bien de la communauté avec le soutien divin. C’est-à-dire qui ont la capacité à s’écarter de leur seule vision pour discerner les enjeux et se mettre à l’écoute d’une parole extérieure qui tende vers le bien.

Et ensuite?

Avez-vous envie de savoir ce qui s’est passé ensuite? (à lire dans la fin du chapitre 9 des Juges). Yotam s’est dépêché de disparaître. Il craignait les représailles bien sûr. Il s’est caché.

Abimelek a exercé le pouvoir durant 3 ans. Puis les gens de Sichem se sont révoltés et ont voulu le faire tomber. Blessé à la tête par une pierre jetée par une femme, Abimelek a demandé à un jeune homme de le passer par le fil de l’épée. C’était, à ses yeux, une fin plus digne que d’être tué par une femme. Il n’a pas bien fini…

Dans le livre des Juges, les histoires telles que celles-ci se succèdent. Des années difficiles d’instabilité politique où il devait être difficile de voir à long terme ou de savoir où allait le monde. Mais malgré ces instabilités, ces peurs, ces manques de repères, il y a toujours eu des personnages qui, au travers d’une parole, d’un acte, d’un symbole, ont réussi à faire retentir une parole d’espérance.

La promesse que Dieu n’a pas abandonné le monde et que sa présence et son action sont perceptibles à qui ouvre les yeux et les oreilles pour en déceler les signes et les fruits.

Dans notre XXIe siècle, nous vivons de cette même espérance. Et peut-être sommes-nous ouverts à recevoir quelque chose de cette leçon de vie…

Amen