Notre passé n’a pas le dernier mot

Message apporté lors du culte du 13 septembre au temple de Bôle

Lecture: Psaume 103

Bénis le Seigneur, ô mon âme,
bénis son nom très saint, tout mon être !
Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;
il réclame ta vie à la tombe
et te couronne d’amour et de tendresse.

Il n’est pas pour toujours en procès,
ne maintient pas sans fin ses reproches ;
il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses.

Comme le ciel domine la terre,
fort est son amour pour qui le craint ;
aussi loin qu’est l’orient de l’occident,
il met loin de nous nos péchés.

Message

Il y a des phrases que nous prononçons sur les autres. Et puis il y a celles que nous prononçons sur nous-mêmes. Nous avons tous, je crois, cette capacité assez étonnante à résumer quelqu’un en quelques mots. « Lui, il est comme ça. » « Elle ne changera jamais. » À force de connaître quelqu’un, nous finissons parfois par avoir l’impression de savoir à l’avance comment il va réagir, ce qu’il va dire, ce qu’il sera capable de faire ou, au contraire, ce dont il sera incapable. Et nous faisons exactement la même chose avec nous-mêmes.

« Moi, je suis comme ça. »

Cette petite phrase paraît anodine, mais elle peut contenir beaucoup de choses. Elle peut simplement désigner un trait de caractère, une habitude, une manière de fonctionner. Mais elle peut aussi devenir une sorte de verdict. « Je suis comme ça, je ne changerai jamais. » « Après tout ce qui m’est arrivé, je ne peux plus être autrement. » « J’ai toujours été comme ça, alors il n’y a pas grand-chose à espérer. »

Et voilà comment, parfois, sans même nous en rendre compte, nous transformons notre passé en destin.

Il faut dire que notre passé a une grande force. Ce que nous avons vécu nous façonne. Nos rencontres, nos blessures, nos réussites, nos échecs, les paroles que nous avons reçues lorsque nous étions enfants, les décisions que nous avons prises, celles que nous regrettons et celles dont nous sommes fiers : tout cela fait partie de notre histoire. Nous ne pouvons pas faire comme si cela n’avait pas existé.

Mais il y a une différence entre dire : « Voilà ce qui m’a construit » et dire : « Voilà tout ce que je pourrai jamais être. »

Et c’est précisément là que le psaume d’aujourd’hui vient nous rejoindre.

« Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Il n’est pas pour toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches. Il n’agit pas envers nous selon nos fautes. »

« Il n’agit pas envers nous selon nos fautes. »

Cette phrase est beaucoup plus profonde qu’elle n’en a l’air.

Elle ne dit pas que Dieu ne voit pas nos fautes. Elle ne dit pas que Dieu aurait une mémoire défaillante, ou qu’il faudrait faire comme si nos erreurs n’avaient pas eu de conséquences. La Bible n’est pas naïve à ce sujet. Elle sait très bien que nos actes laissent des traces et que certaines choses ne se réparent pas en claquant des doigts.

Mais le psaume affirme quelque chose d’autre : Dieu refuse de réduire une personne à ce qu’elle a fait.

Il connaît notre histoire sans nous confondre avec elle.

Et cela vaut aussi pour la manière dont nous nous regardons nous-mêmes.

Parce qu’il arrive que nous soyons beaucoup plus sévères avec nous-mêmes que Dieu ne semble l’être. Nous gardons en mémoire certaines choses que nous avons faites il y a longtemps, certaines paroles que nous regrettons, certaines décisions dont nous savons aujourd’hui qu’elles n’étaient pas les bonnes. Et parfois, même lorsque tout cela est derrière nous, nous continuons à vivre comme si nous étions encore devant le tribunal.

Nous avons changé de vie, mais pas toujours changé de regard sur nous-mêmes.

Il y a des personnes qui ont demandé pardon, qui ont réparé ce qu’elles pouvaient réparer, qui ont fait un chemin considérable, et qui pourtant continuent de se présenter intérieurement avec leur ancien dossier sous le bras. Elles ont beau avancer, une voix leur rappelle régulièrement : « Oui, mais tu as fait ça. »

Comme si le passé avait toujours le dernier mot.

Or le psaume dit : « Il n’agit pas envers nous selon nos fautes. »

Peut-être faut-il entendre là une invitation à laisser Dieu nous apprendre une autre manière de nous regarder.

Car il y a des prisons qui n’ont ni murs ni barreaux. Elles sont faites de phrases répétées tellement souvent qu’elles finissent par ressembler à des vérités.

« Je suis incapable. »

« Je suis trop vieux pour changer. »

« Je suis trop marqué par ce qui m’est arrivé. »

« Je ne sais pas faire autrement. »

« Je suis fait comme ça. »

Certaines de ces phrases ont peut-être même été prononcées un jour par quelqu’un d’autre et nous les avons gardées. Une parole dite dans l’enfance, une remarque d’un parent, d’un professeur, d’un conjoint, d’un collègue. Une phrase qui, sur le moment, n’était peut-être qu’une phrase parmi d’autres, mais qui a fini par s’installer en nous et à laquelle nous avons commencé à donner le statut de vérité.

Et puis il y a les phrases que nous avons fabriquées nous-mêmes, à force d’échecs ou de déceptions.

À force de tomber au même endroit, on finit par croire qu’on est incapable de marcher.

À force d’être déçu, on finit par croire qu’il vaut mieux ne plus rien attendre.

À force d’avoir essayé sans réussir, on finit par confondre l’absence de résultat jusqu’ici avec l’impossibilité de réussir un jour.

C’est ainsi que nous pouvons construire autour de nous une prison avec les matériaux de notre propre histoire.

Et le plus troublant, c’est qu’une prison intérieure peut devenir très confortable. Elle nous évite de prendre des risques. Elle nous évite d’espérer quelque chose qui pourrait nous décevoir. Elle nous dispense parfois d’essayer encore.

« Je suis comme ça » est une phrase qui peut protéger.

Mais elle peut aussi enfermer.

C’est dans ce contexte que j’entends la parole du psaume : « Il réclame ta vie à la tombe. »

Bien sûr, cette image parle d’abord de Dieu qui sauve de la mort. Elle évoque le Dieu qui ne laisse pas l’être humain se perdre, le Dieu qui arrache à la tombe celui qui semblait destiné à y rester.

Mais cette image peut aussi nous parler de toutes ces petites tombes que nous construisons dans notre existence, chaque fois que nous déclarons quelque chose définitivement terminé.

Il y a des choses que nous avons enterrées alors que nous sommes encore vivants.

Un désir auquel nous avons renoncé.

Une capacité que nous ne croyons plus avoir.

Une joie que nous n’attendons plus.

Une possibilité que nous avons cessé d’envisager.

Et parfois, ce qui est le plus difficile n’est pas que quelque chose soit réellement impossible. C’est que nous ayons fini par croire que c’était impossible.

Nous avons fermé la porte avant même de vérifier si elle était vraiment verrouillée.

Le psaume nous présente un Dieu qui, lui, ne se résigne pas aussi facilement à nos « c’est fini ».

« Il réclame ta vie à la tombe. »

Autrement dit, Dieu ne nous laisse pas tranquillement nous installer dans tout ce qui nous dit que nous n’avons plus d’avenir.

Il vient chercher la vie là où nous avions commencé à l’abandonner.

Et peut-être est-ce cela que la foi nous demande parfois : accepter que Dieu ait sur nous un regard plus grand que celui que nous avons nous-mêmes.

Nous connaissons nos limites. Nous connaissons nos échecs. Nous connaissons les endroits où nous sommes fragiles. Dieu les connaît aussi. Mais là où nous voyons parfois une conclusion, Dieu voit encore un chemin.

Cela ne signifie évidemment pas que tout est possible, ni que nous pouvons devenir n’importe qui par la seule force de notre volonté. L’Évangile n’est pas une méthode de développement personnel. Il ne nous promet pas que toutes les blessures disparaîtront, que toutes les situations se répareront ou que nous obtiendrons tout ce que nous désirons.

Il dit quelque chose de plus simple et de plus profond : notre passé n’a pas reçu le pouvoir de décider seul de notre avenir.

Et cela change aussi notre regard sur les autres.

Parce que si Dieu refuse de nous réduire à ce que nous avons été, peut-être pouvons-nous apprendre, nous aussi, à ne pas réduire trop vite les autres à ce que nous avons connu d’eux.

Nous avons parfois une mémoire très précise des défauts des autres. Nous savons ce qui nous a agacés, ce qui nous a déçus, ce qui nous a blessés. Et il peut arriver que nous ne remarquions plus les petits changements, les efforts discrets, les gestes qui ne ressemblent pas à ceux d’hier.

Nous avons tellement bien connu quelqu’un dans une certaine période de sa vie que nous continuons à le regarder avec les lunettes de cette période-là.

Or un être humain est toujours plus grand que le dernier chapitre que nous avons lu de son histoire.

Il peut y avoir quelque chose de nouveau qui commence en lui sans que nous le sachions encore.

Et cela vaut pour nous-mêmes.

Nous sommes toujours plus grands que notre dernier échec. Nous sommes plus grands que la période la plus difficile de notre vie. Nous sommes même plus grands que l’image que nous avons fini par construire de nous-mêmes.

Parce que Dieu nous regarde avec un regard qui ne s’arrête pas là où nous nous sommes arrêtés.

Et puis le psaume ajoute cette parole magnifique : « Il te couronne d’amour et de tendresse. »

Une couronne, normalement, c’est ce que l’on pose sur la tête de quelqu’un qui a gagné. On couronne le vainqueur, celui qui est arrivé au bout, celui qui a réussi.

Mais la couronne que Dieu donne n’est pas une médaille.

C’est l’amour et la tendresse.

Comme si notre valeur ne dépendait pas d’abord de notre capacité à réussir notre vie. Comme si, avant même tout ce que nous allons accomplir ou rater, il y avait déjà cette dignité fondamentale : être regardé par Dieu avec amour.

Et peut-être que c’est précisément ce regard qui rend le changement possible.

Quand quelqu’un nous enferme dans une définition, nous avons souvent envie de nous défendre, de prouver que nous ne sommes pas ce qu’il pense.

Mais lorsqu’une personne nous regarde avec confiance, lorsqu’elle voit en nous quelque chose que nous ne voyons plus nous-mêmes, cela peut nous donner la force de recommencer.

Il y a une différence immense entre entendre : « Tu dois changer » et entendre : « Je crois qu’il y a encore de la vie en toi. »

La première parole peut peser comme une obligation.

La seconde ouvre un espace.

Et peut-être que c’est cela que Dieu fait avec nous.

Il ne nous dit pas : « Ton passé n’existe pas. »

Il nous dit : « Ton passé n’est pas tout ce que tu es. »

Il ne nous dit pas : « Tu n’as jamais fait d’erreur. »

Il nous dit : « Tes erreurs ne sont pas ton identité. »

Il ne nous dit pas : « Tout sera facile désormais. »

Il nous dit : « Je suis encore là, et il y a encore un chemin. »

C’est peut-être pour cela que le psaume commence par cette étrange invitation : « Bénis le Seigneur, ô mon âme, n’oublie aucun de ses bienfaits. »

Pourquoi faut-il se parler à soi-même pour se rappeler les bienfaits de Dieu ?

Parce que notre mémoire est sélective.

Nous pouvons nous souvenir pendant des années d’une parole qui nous a blessés, d’une erreur que nous avons commise, d’un moment où nous avons échoué. Nous savons parfois exactement où nous étions, ce que nous avons dit, ce que l’autre nous a répondu.

Mais nous oublions beaucoup plus facilement les signes de vie.

Les moments où nous avons été capables de faire autrement.

Les personnes qui ont cru en nous.

Les rencontres qui nous ont remis debout.

Les forces que nous ne savions pas avoir et que nous avons pourtant trouvées lorsque nous en avons eu besoin.

Les portes qui se sont ouvertes alors que nous pensions qu’il n’y en avait plus.

Le psaume nous demande de ne pas laisser tout cela disparaître de notre mémoire.

« N’oublie aucun de ses bienfaits. »

Comme si la gratitude n’était pas seulement une manière de dire merci, mais aussi une manière de résister à cette tendance que nous avons à ne regarder notre vie qu’à travers ce qui manque, ce qui a échoué ou ce qui n’est pas encore arrivé.

Peut-être avons-nous parfois besoin de nous rappeler que notre histoire contient davantage de vie que nous ne le croyons.

Et peut-être qu’aujourd’hui, chacun de nous peut laisser remonter une de ces phrases définitives que nous avons un jour prononcées sur nous-mêmes.

« Je ne changerai jamais. »

« Je ne serai jamais capable. »

« C’est trop tard. »

« C’est fini pour moi. »

Et simplement la déposer devant Dieu.

Pas pour nous convaincre artificiellement du contraire.

Mais pour faire de la place à une possibilité que nous avions peut-être oubliée : et si ce n’était pas à nous de prononcer le dernier mot sur notre propre histoire ?

Après tout, nous ne connaissons pas encore la suite.

Et c’est peut-être une des choses les plus belles de la foi : accepter de ne pas être complètement terminé.

Nous aimerions parfois savoir exactement qui nous sommes, où nous allons, ce qui nous attend. Nous aimerions pouvoir tirer un trait, fermer le livre et dire : « Voilà, je sais qui je suis. »

Mais Dieu semble préférer les histoires qui restent ouvertes.

Il ne nous enferme pas dans notre passé.

Il ne nous demande pas de nier ce que nous avons vécu.

Il ne nous promet pas que tout sera réparé comme avant.

Il fait quelque chose de plus discret : il nous rend à la possibilité d’un lendemain.

« Il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse. »

Peut-être est-ce cela que nous pouvons emporter aujourd’hui.

Nous ne sommes pas seulement ce qui nous est arrivé.

Nous ne sommes pas seulement ce que nous avons fait.

Nous ne sommes pas seulement ce que nous avons raté.

Et nous ne sommes même pas condamnés à être éternellement la personne que nous avons été jusqu’à aujourd’hui.

Parce que Dieu regarde encore notre vie avec tendresse.

Et là où nous voyons parfois une fin, lui peut encore voir un commencement.

Alors peut-être pouvons-nous laisser cette question nous accompagner, sans chercher à lui répondre tout de suite :

Quelle phrase définitive ai-je prononcée sur moi-même que Dieu, peut-être, n’a jamais prononcée ?

Et peut-être que, quelque part derrière cette phrase, Dieu est déjà en train de faire passer un peu de lumière.

Parce qu’il y a encore un chemin.

Et il y a encore de la vie.

 

Et je vous invite à la prière :

Seigneur notre Dieu,

nous te louons parce que tu es le Dieu qui ne renonce pas à l’être humain.

Nous te louons parce que tu ne nous réduis pas à nos erreurs, ni à nos échecs, ni aux périodes les plus difficiles de notre existence.

Nous te louons parce que ton amour est plus vaste que nos propres jugements.

Tu es celui qui relève, celui qui ouvre un chemin lorsque nous ne voyons plus d’issue, celui qui fait surgir la vie là où nous pensions qu’elle était terminée.

Tu es tendresse et patience.

Tu ne maintiens pas sans fin tes reproches.

Tu nous couronnes d’amour et de tendresse.

Pour ta fidélité qui nous précède,
pour ta présence qui nous accompagne,
pour l’avenir que tu continues à ouvrir devant nous,

Seigneur, nous te louons.

Amen