Au boulot – méditation pour le Samedi saint

« Coronavirus : le monde entier est à l’arrêt », dit-on. Oui et non. Oui, quand nous pensons aux multiples activités qui sont impossibles à poursuivre en ce moment pour contrer la pandémie et à la peine de celles et ceux dont les emplois ou les entreprises sont menacés. Non, quand nous pensons à ces nombreux héros du temps de la crise. Ils sauvent des malades, assurent notre quotidien et nous permettent de garder l’espoir du lendemain.

© www.laliberte.ch – les dessins d’Alex du 24 mars 2020

Le monde entier n’est pas à l’arrêt. Le monde d’hier est à l’arrêt, le monde d’aujourd’hui se bat pour que la vie de demain soit possible. En restant à la maison, alors que je meurs d’envie d’aller prendre un peu d’air fraîche au Creux-du-Van, de bavarder avec des amis autour d’un verre, de jouer au ping-pong ou de me retrouver sur les bancs de l’église avec mes amis paroissiens pour chanter à cœur ouvert « A toi la gloire ! » au matin de Pâques… je participe aussi à ce monde qui travaille pour demain (nous voilà ainsi dans le dessin, dans le « etc. »).

Le Samedi saint, c’est justement ce temps où l’ancien monde a déjà disparu et où le nouveau, celui que nous attendons, n’est pas encore manifeste. La croix du Vendredi saint a déjà porté son jugement sur le monde voué à la disparition, mais la lumière de Pâques n’est pas encore là.

De ce point de vue, le Samedi saint est la concentration même du temps vécu par toute créature ici et maintenant. Notre existence tout entière est sous le signe du Samedi saint. Notre avenir a déjà eu lieu dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, mais il n’est pas encore pleinement visible. Ce « déjà et pas encore » de notre existence, l’apôtre Paul le décrit ainsi :

Tout ce que je désire, c’est de connaître le Christ et la puissance de sa résurrection, d’avoir part à ses souffrances et d’être rendu semblable à lui dans sa mort. Et j’ai l’espoir que je parviendrai moi aussi à la résurrection d’entre les morts. (épître de l’apôtre Paul aux Philippiens, 3,10-11)

L’apôtre Paul désire d’être, littéralement, « configuré » au Christ crucifié et espère sa résurrection. La puissance de la résurrection du Christ est déjà à l’œuvre mais notre résurrection est une promesse. Notre véritable vie est toujours « cachée avec le Christ en Dieu ». Alors, en attendant, que faire ?

Il fut un temps où deux géants de la théologie du 20e siècle se trouvaient en même temps à Bâle. A la fin d’une rencontre avec les étudiants, organisée par l’aumônerie universitaire, eut lieu un temps de questions-réponses. Un étudiant leva la main et demanda : « Pensez-vous que l’enfer existe ? » Le plus jeune des deux théologiens répondit : « En toute honnêteté intellectuelle, je ne peux pas faire autrement qu’affirmer son existence. Mais j’espère qu’il est vide. » Puis il regarda son collègue plus âgé. Celui-ci prit la parole : « En toute honnêteté intellectuelle, moi aussi, je suis dans l’incapacité de nier son existence. Mais je ne crois pas qu’il soit vide. Il doit être occupé par une seule personne : le Christ. »

Je ne prétends pas comprendre toute la profondeur de leurs pensées impliquées dans ce dialogue. Mais une seule idée me saisit : si l’enfer existait, si cet endroit, où aucune relation ne serait plus possible, existait réellement, le Christ serait là pour repousser celles et ceux qui y arrivent, afin que rien ne puisse nous séparer de l’amour de Dieu.

« […] Il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers », disons-nous selon le Symbole des Apôtres. Confesser la descente aux enfers du Christ au Samedi saint, c’est de reconnaître le Christ qui travaille aujourd’hui dans ce monde de « déjà et pas encore ».

Ainsi le Samedi saint n’est pas une simple pause entre la gravité de la crucifixion et la joie de la résurrection, comme si nous avions besoin de souffler un peu… Au contraire, il est le temps où nous veillons. Ce travail intense de la veille nous invite à voir comment Dieu œuvre dans et pour ce monde et prépare Pâques, le passage de toute la création vers le nouveau ciel et la nouvelle terre.

Au matin de Pâques, nous crierons de joie : « Le Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. » En attendant, en ce jour de Samedi saint, nous chuchotons : « Chut ! Il est là, il travaille dans les larmes et la sueur auprès des pauvres, des désespérés, des chômeurs, des malades, des endeuillés, des réfugiés, des noyés, des angoissés, des abandonnés, des cyniques, des prisonniers, des sans-papiers, des sans-espérance… Il est temps que nous le rejoignions. » Il est temps pour ce rude travail : espérer.

Le 11 avril 2020, Hyonou Paik

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