Le Petit Prince: 80 ans et toujours pas une grande personne

Prédication du culte du 31 mai 2026 à Colombier avec la participation musicale de l’orchestre junior de l’Harmonie de Colombier.
Lectures bibliques: Marc 10,13-16 et Jean 4,10-15
Lecture du chapitre XXIII du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry

L’intégralité des textes du culte sont disponibles sur le blog de Diane Friedli.

Les grandes personnes ne comprennent rien

Cette femme, rencontrée ce jour-là au bord du puits est une grande personne! Elle ne comprend rien et passe à côté de l’essentiel. On lui parle d’eau vive, elle ne voit que le seau à jeter au fond du puits. On lui parle de sens de la vie, elle ne pense qu’à sa gorge sèche.

En lisant ces deux passages des évangiles juste après avoir lu le Petit Prince, je me suis dit que la dédicace pourrait presque être une parole de Jésus tant il en a croisé, lui aussi, des grandes personnes! Et peu d’entre elles se souvenaient qu’elles avaient été des enfants…

En premier lieu ses propres disciples, qui ne semblent pas comprendre qu’il n’y a pas lieu d’écarter les enfants qui viennent vers lui. Tout cela part chez eux d’une bonne intention. Jésus est très occupé, très sollicité. Ils sont là pour l’aider, le préserver, le défendre. Ils jouent à la fois le rôle de garde du corps et d’impresario. Et ils savent bien que Jésus ne veut pas être un simple distributeur de bénédictions, il a déjà refusé de répondre aux demandes des gens qui voulaient obtenir de lui des signes de sa puissance.

Mais les disciples n’ont pas compris que l’intention n’était pas la même. Si Jésus résiste à répondre aux attentes de ceux qui viennent à lui pour le tester, voire le piéger, il ne rejette pas ceux qui viennent à lui avec sincérité et humilité. La question centrale n’est ce qui est demandé, c’est l’intention dans laquelle la demande est adressée.

Jésus renvoie toujours la personne qui lui fait face à elle-même. Il oblige son interlocuteur à s’interroger sur ses intentions. Il pose des questions, il déplace et oblige à se déplacer.

Le règne de Dieu appartient à ceux qui sont comme les enfants

Jésus profite de la présence de ces enfants pour illustrer un enseignement. Le règne de Dieu appartient à ceux qui sont comme eux.

À travers les âges, le rapport à l’enfant dans la société a beaucoup évolué. Dans l’Antiquité juive, le petit enfant n’était pas considéré comme une personne à part entière. Il ne devenait quelqu’un au moment de sa majorité religieuse, à 13 ans pour les garçons, 12 pour les filles. Dans le monde romain, l’enfant est un mot neutre (infans), puis il devient un puer (un petit garçon) qui est aussi le mot pour le jeune esclave. Des personnes qui n’ont pas de statut dans la société. Il faut se souvenir que la mortalité infantile élevée à cette époque. Seuls certains des enfants mis au monde devenaient des adultes, des personnes. L’enfant ne l’est pas encore. Et on n’est pas sûr qu’il le deviendra.

Notre réalité sociale et sanitaire est bien différente. Jean Piaget, Françoise Dolto, Maria Montessori sont passés par là. Mais aujourd’hui, certains esprits chagrins craignent que le balancier penche désormais trop de l’autre côté et que l’on risque le règne de l’enfant roi.

Un monde d’adultes

Pourtant, on ne peut pas nier qu’en Suisse – et en occident en général – nous vivons dans un monde fait par et pour les adultes. On rehausse les chaises pour faire manger les enfants à nos tables à dimensions d’adultes. On demande aux petits d’être tranquilles et silencieux parce que dans le monde des adultes, on ne joue pas dans le bus! Et comme il est difficile pour un enfant de ne pas jouer ou de ne pas faire de bruit, les parents trouvent des subterfuges pour qu’ils ne dérangent pas. Il n’est alors pas rare qu’on leur colle un écran entre les mains. Comme ça au moins ils ne font pas de bruit. Ils ne dérangent pas les adultes. Mais ces parents là sont sévèrement jugés : ah ces enfants qui sont tout le temps sur les écrans…

Dans une société où la natalité est en baisse et l’espérance de vie en hausse, on vit de plus en plus dans un monde où l’enfance n’est qu’un bref passage de la vie.

Les enfants sont des adultes en devenir et rien de plus. L’enfance est un passage obligé, dans l’attente de devenir une version aboutie de soi-même : une grande personne !

Oh ! Cela ferait bondir notre Petit Prince s’il savait que nous n’attendons qu’une chose, c’est de devenir des grandes personnes. Parce que l’enfance a quelque chose de plus beau, quelque chose de plus sain, dans son rapport au monde.

Un rapport plus sain au monde

Le Petit Prince, par ses questions naïves ou impertinentes, révèle tantôt l’absurdité, tantôt l’inconséquence des adultes.

Le buveur qui boit… pour oublier… qu’il a honte… de boire !
Le businessman qui compte et recompte les étoiles qu’il possède, afin d’être riche. Une richesse qui lui sert à acheter d’autres étoiles.
Un géographe qui n’a jamais mis le nez hors de son bureau et qui n’a aucune idée si les cartes qu’il dessine correspond à quelque chose. Parce que ça, c’est le boulot de l’explorateur. Un géographe n’a pas le temps de flâner.

Les rencontres du petit prince sont résumées en ses termes: Le petit prince avait sur les choses sérieuses des idées très différentes des idées des grandes personnes.
Et c’est sans doute là le centre de tout.

Une idée sur les choses sérieuses

Le Règne de Dieu appartient à celles et ceux qui ont sur les choses sérieuses des idées très différentes des idées des grandes personnes!

Parce que les grandes personnes portent sur le monde un regard utilitariste, comptable et grave. Parce qu’elles construisent des existences sans faille apparente, mais sans profondeur. Parce qu’elles organisent leur vie pour ne jamais dépendre, ne jamais s’attacher, ne jamais apprivoiser ni se laisser apprivoiser. Parce que les grandes personnes, de peur de perdre, ne prennent pas le risque vivre.

Pas étonnant dès lors que l’adolescence soit une période aussi remuante. Quand on prend conscience de l’énormité du monde des adultes dans lequel on entre, cela a de quoi donner le vertige ! Et ce tiraillement de la grande personne qu’il est attendu que nous devenions et que l’on cherche à devenir, et cette enfance que l’on se réjouit de quitter mais que l’on aimait tant. Ce matin, j’ai envie de vous dire, à vous qui êtes dans cette période de votre vie: tout n’est pas perdu. Il y a des grandes personnes qui se souviennent qu’elles ont été des enfants. Il y en a. Et vous pouvez en être. Montrez-nous comment en être !
Car le règne de Dieu appartient à celles et ceux qui sont comme eux !

La capacité à voir l’essentiel

Ce règne qu’annonce Jésus s’apparente peut-être à une de ces planètes visitées par le petit prince. Ce règne n’est ni plus ni moins un lieu réel que ces planètes. Il n’est ni un moment ou ni espace auquel nous pourrions avoir accès après notre passage sur Terre. Le règne de Dieu, c’est le monde, c’est la vie perçue et vécue par cette part d’enfance que nous avons en nous. Celle qui voit l’essentiel.

Le renard le dit si bien : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. Ce à quoi le petit prince ajoute un peu plus loin : Les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le cœur.

Tout cela n’est tant pas une affaire d’âge. Je connais, sur la planète Terre, des grandes personnes qui en sont déjà à 10 ans à peine, et des enfants qui soufflent leur 90 bougies. Mais les enfants doivent être très indulgents envers les grandes personnes ! Car elles ne comprennent jamais rien toutes seules et il faut toujours et toujours leur donner des explications.

Apprendre des enfants ou apprendre de l’enfance?

On a tant à apprendre des enfants! Disent certains. Cette affirmation me dérange. Car elle est souvent assez convenue. On trouve ça chou… puis on passe à autre chose.

En vérité, les grandes personnes ne se remettent pas en question. Et parce qu’elles sont compétentes en plein de choses dans le monde, elles en deviennent profondément incompétentes spirituellement. Les grandes personnes n’apprennent donc certainement pas des enfants.

En revanche, ce que révèle le Petit Prince, c’est qu’il y a tant à apprendre des attributs de l’enfance. D’une compétence à appréhender le monde de manière plus vraie. Sans calcul, sans opportunisme, sans idées préconçues. Sans la lourdeur de tous les il faut, tu dois, c’est comme ça.

Et avec la fraîcheur de l’essentiel!
Car le règne de Dieu est à celles et ceux qui, s’ils n’ont jamais soif, marchent tout doucement vers une fontaine.

Amen