Appelés à devenir un peuple qui relève

Message apporté lors du culte du 14 juin au temple de Rochefort 

Lectures :Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36 – 10, 8

Les textes de ce dimanche nous parlent de la vocation du peuple de Dieu. Non pas seulement de la foi personnelle, intérieure, intime — même si elle est importante — mais de cette réalité plus vaste : Dieu rassemble des hommes et des femmes afin qu’ils deviennent, au milieu du monde, les témoins de sa présence.

Dans le livre de l’Exode, le peuple des Hébreux vient à peine de sortir d’Égypte. Le peuple est encore en marche dans le désert. Il ne possède ni terre, ni stabilité, ni puissance. Il porte encore en lui les traces de l’esclavage. Rien ne permettrait de penser que ce peuple fragile pourrait avoir une importance particulière dans l’histoire humaine. Et pourtant, c’est à lui que Dieu adresse cette parole étonnante :« Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. »

Cette parole est capitale. Dieu ne se contente pas de libérer les Hébreux de l’esclavage ; il leur donne une vocation. Il ne sauve pas simplement un groupe d’individus afin qu’ils puissent enfin vivre tranquilles. Il fait naître un peuple appelé à porter quelque chose de sa lumière au milieu des nations.

Or cette idée d’un « royaume de prêtres » mérite que l’on s’y arrête. Dans la Bible, le prêtre est celui qui se tient à la frontière entre Dieu et les hommes. Il porte devant Dieu les joies, les blessures, les fautes et les espérances du peuple. Et il porte au peuple la parole et la bénédiction de Dieu. Il fait le lien. Il maintient ouverte une relation.

Ainsi, lorsque Dieu dit au peuple des Hébreux : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres », il lui confie une mission spirituelle pour le monde. Il ne devra pas vivre refermé sur lui-même. Il devra être le signe d’une autre manière d’habiter la terre : une manière de vivre qui rappelle que l’homme ne vit pas seulement de puissance, de domination ou de possession, mais de la relation avec Dieu.

Cette vocation traverse toute l’Écriture et rejoint directement l’Église aujourd’hui. Car nous pourrions facilement oublier pourquoi l’Église existe. À certaines périodes, les communautés chrétiennes peuvent être tentées de se préoccuper avant tout de leur survie, de leurs structures, de leurs difficultés internes, ou de la préservation de certaines habitudes. Et ces préoccupations sont compréhensibles. Mais elles ne peuvent jamais devenir le cœur de la vie de l’Église.

Car l’Église n’existe pas pour elle-même. Elle existe pour rendre témoignage au Christ au milieu du monde.

Or l’Évangile de Matthieu nous montre précisément comment le Christ regarde ce monde.

Le texte dit : « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion pour elles, parce qu’elles étaient fatiguées et abattues, comme des brebis qui n’ont pas de berger. »

Avant d’envoyer ses disciples, Jésus regarde les foules. Et il les regarde avec une profondeur que nous perdons souvent.

Nous vivons dans une époque où le regard porté sur les êtres humains devient facilement dur, rapide, superficiel. Nous apprenons à classer les personnes selon leur utilité, leur réussite, leur efficacité ou leurs opinions. Même les relations humaines risquent parfois de devenir fonctionnelles. On écoute peu. On traverse les vies des autres très vite. Et beaucoup finissent par porter seuls leur fatigue intérieure.

Le Christ, lui, voit autre chose. Il voit des êtres fatigués et dispersés.

Ce mot de fatigue touche profondément notre époque. Beaucoup vivent dans une forme d’épuisement silencieux. Il y a la fatigue du travail, bien sûr, mais aussi celle des inquiétudes permanentes, de l’accélération du monde, des tensions relationnelles, de l’isolement intérieur. Beaucoup avancent avec le sentiment de devoir continuellement tenir debout, se montrer solides, maîtriser leur existence, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils se sentent parfois perdus.

Et l’image utilisée par Jésus est forte : « des brebis sans berger ». Dans la tradition biblique, le berger est celui qui conduit, qui protège, qui rassemble et qui veille. Or une société peut être très développée techniquement tout en demeurant profondément désorientée spirituellement. Nous savons produire, organiser, communiquer ; mais nous peinons souvent à répondre à cette question essentielle : qu’est-ce qui donne réellement sens à une vie humaine ?

Le regard du Christ ne s’arrête pas au désordre apparent des existences. Il voit la détresse cachée derrière les apparences. Et surtout, il en est bouleversé.

La compassion de Jésus n’est pas une simple émotion passagère. Dans l’Évangile, elle révèle quelque chose du cœur même de Dieu. Le Dieu révélé en Jésus-Christ n’est pas un Dieu froid, lointain ou indifférent. Il se laisse atteindre par la souffrance humaine. Il entre dans notre condition. Il prend sur lui la misère du monde.

Et c’est précisément à ce moment-là que Jésus appelle ses disciples et les envoie.

Cela aussi est important. Le Christ ne se contente pas de constater la fatigue des foules. Sa compassion devient une mission confiée à son Église.

Mais il faut entendre correctement cette mission. Jésus n’envoie pas ses disciples pour conquérir le monde ou imposer une domination religieuse. Il les envoie pour relever, guérir, restaurer, annoncer la proximité du Royaume de Dieu.

Autrement dit, le témoignage chrétien consiste d’abord à rendre visible une présence qui relève les êtres humains.

Voilà sans doute l’une des grandes questions adressées à l’Église aujourd’hui : sommes-nous encore capables de relever ? Nos communautés deviennent-elles des lieux où l’on peut respirer un peu, déposer ses fardeaux, retrouver une parole de confiance ? Ou bien risquons-nous parfois d’ajouter encore du poids à des existences déjà lourdes ?

Car il est possible de parler beaucoup de Dieu tout en oubliant le regard du Christ.

Le Christ ne rencontre jamais les personnes comme des dossiers ou des catégories. Il les rencontre comme des vies concrètes. C’est pourquoi l’annonce de l’Évangile passe souvent par des gestes simples : une écoute réelle, une fidélité discrète, une parole qui apaise, une présence qui refuse d’abandonner quelqu’un à sa solitude.

Nous sous-estimons parfois la portée spirituelle de ces gestes modestes. Pourtant, ils peuvent devenir des signes du Royaume de Dieu. Là où quelqu’un est regardé avec dignité, là où une personne blessée retrouve peu à peu confiance, là où le pardon devient possible, quelque chose du règne du Christ apparaît déjà.

Et cela concerne toute l’Église.

La Réforme a beaucoup insisté sur le sacerdoce universel des croyants. Cela signifie que la vocation chrétienne n’est pas réservée à quelques spécialistes du religieux. Chaque baptisé reçoit la responsabilité de témoigner du Christ là où il se trouve.

Dans la vie familiale, professionnelle, associative, dans les relations ordinaires de l’existence, le chrétien est appelé à devenir humblement porteur d’une présence qui relève.

Bien sûr, cela ne signifie pas que nous devons sauver les autres par nos propres forces. Ce serait impossible. Nous ne sommes pas le Christ. Nous demeurons nous-mêmes des êtres fragiles, parfois découragés, parfois pauvres en espérance. Mais précisément, la mission chrétienne ne repose pas sur notre perfection. Elle repose sur cette parole du Christ :

« Vous avez reçu gratuitement ; donnez gratuitement. »

L’Église ne possède pas l’Évangile comme un bien privé. Elle transmet ce qu’elle reçoit elle-même. Elle vit d’une grâce qui la précède constamment.

C’est pourquoi la mission chrétienne devrait toujours garder une profonde humilité. Nous ne sommes pas envoyés pour montrer notre supériorité morale ou spirituelle. Nous sommes envoyés comme des témoins de la miséricorde de Dieu.

Et peut-être est-ce là l’un des témoignages les plus nécessaires aujourd’hui : devenir des lieux où des êtres humains fatigués découvrent qu’ils ne sont pas condamnés à rester seuls, perdus ou dispersés.

Des lieux où quelqu’un peut être accueilli sans devoir immédiatement prouver sa valeur.

Des lieux où la parole de Dieu ne vient pas écraser davantage, mais ouvrir un chemin de vie.

Des lieux où l’on apprend peu à peu à regarder les autres comme le Christ les regarde.

Car c’est ainsi que le Royaume de Dieu continue discrètement de s’approcher du monde.

À travers des disciples ordinaires.

À travers des communautés imparfaites.

À travers des gestes modestes.

Mais habités par la compassion du Christ.

Amen.