Message apporté au culte du dimanche 9 août au temple de Rochefort.
Lectures : 1 R 19, 9 à 13a – Mt 14, 22-33
Il y a dans les deux récits que nous venons d’entendre une chose qui me frappe.
Ils nous parlent de personnes qui ne sont pas au même endroit.
Élie est dans une caverne.
Les disciples sont dans une barque.
L’un est caché dans la solitude.
Les autres sont enfermés dans la peur d’une tempête.
Et pourtant, au fond, ils vivent quelque chose de semblable.
Ils sont tous dans un lieu où ils cherchent à tenir.
Un lieu qui les protège.
Un lieu où ils essaient de survivre.
Et c’est précisément là que Dieu vient les rejoindre.
Car Dieu ne commence jamais par nous demander d’aller mieux avant de venir vers nous.
Il ne nous attend pas au sommet de notre confiance.
Il ne nous attend pas lorsque toutes nos questions sont résolues.
Il vient nous rencontrer là où nous sommes.
Avec nos forces, avec nos fatigues, avec nos peurs.
Avec cette foi parfois fragile qui est la nôtre.
Regardons d’abord Élie.
Élie est un homme qui a pourtant connu la présence de Dieu d’une manière extraordinaire.
Il a vu Dieu agir. Il a été un prophète courageux. Il a affronté les prophètes de Baal. Il a porté une parole forte au nom du Seigneur.
Et pourtant, quelques versets plus tard, nous le retrouvons épuisé, découragé, fuyant pour sauver sa vie.
Il marche dans le désert. Il s’assied sous un genêt. Et il dit à Dieu :
« Maintenant, Seigneur, c’en est assez ! »
Quelle image étonnante.
Celui qui semblait si fort est devenu un homme qui n’en peut plus.
Mais peut-être est-ce justement ce qui rend ce récit si précieux.
Parce qu’Élie ressemble à beaucoup d’entre nous.
Nous connaissons tous des moments où nous avons avancé avec courage.
Des moments où nous avons porté les autres.
Des moments où nous avons été solides.
Et puis un jour, quelque chose se fatigue en nous.
Une épreuve dure trop longtemps. Une inquiétude prend trop de place.
Une déception nous atteint plus profondément que nous ne l’aurions imaginé.
Et nous nous retrouvons, nous aussi, dans une sorte de caverne.
Pas forcément un lieu visible. Mais un endroit intérieur où nous nous retirons.
Un endroit où nous essayons de reprendre souffle. Un endroit où nous nous protégeons.
Et il est important de le dire : Dieu ne reproche pas à Élie d’être là.
Il ne lui dit pas :
« Qu’est-ce que tu fais caché ici ? Après tout ce que tu as vécu avec moi, comment peux-tu encore avoir peur ? »
Non.
Dieu commence autrement.
Il prend soin de lui. Il lui donne du repos. Il lui donne du pain. Il lui donne le temps nécessaire pour retrouver des forces.
Avant de lui demander quoi que ce soit, Dieu lui rappelle simplement qu’il est aimé.
C’est peut-être une des premières choses que ce texte nous apprend :
Dieu ne nous rejoint pas parce que nous sommes prêts.
Dieu nous rejoint pour nous rendre capables d’avancer.
Puis vient cette scène magnifique sur la montagne.
Dieu dit à Élie : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur.»
Et Élie sort.
Alors commence une succession de phénomènes impressionnants.
Il y a un vent violent. Un vent capable de briser les montagnes et de fracasser les rochers. Mais Dieu n’est pas dans le vent.
Puis il y a un tremblement de terre. Mais Dieu n’est pas dans le tremblement de terre.
Puis il y a le feu. Mais Dieu n’est pas dans le feu.
Et enfin arrive ce que la Bible appelle « le murmure d’une brise légère ».
Un souffle presque imperceptible. Une présence discrète.
Et c’est là qu’Élie reconnaît Dieu.
Cette scène vient déplacer quelque chose en nous. Nous cherchons souvent Dieu dans ce qui est grand, dans ce qui est évident, dans ce qui change tout d’un coup.
Nous aimerions parfois que Dieu intervienne de manière spectaculaire.
Qu’il enlève immédiatement nos difficultés.
Qu’il réponde clairement à toutes nos questions.
Qu’il nous donne des signes impossibles à manquer.
Mais le Dieu de la Bible se révèle aussi autrement.
Il vient dans le silence, dans une parole qui rejoint.
Dans une paix qui arrive doucement.Dans une présence que l’on ne remarque parfois qu’après coup.
Dieu ne se manifeste pas toujours en faisant disparaître la montagne.
Parfois, il se manifeste en nous donnant la force de continuer le chemin.
Et c’est alors que Dieu pose à Élie une parole qui va le remettre en mouvement.
Il ne lui dit pas :
« Reste ici. »
Il ne lui dit pas :
« Tu as assez souffert. Cache-toi désormais. »
Il lui dit, en quelque sorte :
« Maintenant, reprends ton chemin. »
Car la caverne était un refuge pour un temps. Mais elle n’était pas la destination d’Élie. Dieu l’avait rejoint dans son épuisement. Mais il ne voulait pas l’y laisser enfermé.
Car lorsque Dieu vient vers nous, ce n’est jamais seulement pour nous consoler.
C’est aussi pour ouvrir devant nous un chemin.
Un pas après l’autre.
Une route que nous ne connaissons pas encore.
Et c’est exactement ce que nous retrouvons dans l’Évangile.
Dans l’Évangile de Matthieu, nous retrouvons les disciples dans une autre situation.
Ils ne sont pas dans une caverne, ils sont dans une barque.
Mais là encore, ils sont dans un lieu où ils cherchent à tenir. La barque est ce qui les protège. Elle est leur sécurité au milieu des vagues.
Et pourtant, la tempête arrive. Le vent se lève. Les flots deviennent menaçants.
Les disciples ont beau être des hommes habitués au lac, ils ne maîtrisent plus rien.
La nuit est longue. La peur s’installe.
Et c’est au cœur de cette nuit que Jésus vient vers eux.
Mais il vient d’une manière qu’ils n’attendaient pas.
Ils ne reconnaissent pas immédiatement celui qui marche vers eux.
Ils ont peur, ils pensent voir un fantôme.
Voilà quelque chose qui rejoint encore l’expérience d’Élie.
Dans les deux récits, Dieu est là.
Mais il n’est pas là de la manière que les hommes imaginaient.
Élie attendait peut-être Dieu dans la puissance du vent, dans le feu, dans le bouleversement.
Les disciples attendent peut-être Jésus dans la barque, comme celui qui aurait dû empêcher la tempête. Mais Dieu vient autrement.
Et cela nous arrive aussi.
Nous avons parfois une idée très précise de la manière dont Dieu devrait agir.
Nous lui demandons une réponse, et nous attendons une réponse particulière.
Nous demandons une porte ouverte, et nous imaginons quelle porte cela doit être.
Nous demandons d’être délivrés d’une difficulté, et nous pensons savoir à quoi cette délivrance doit ressembler.
Mais Dieu demeure Dieu.
Il nous rejoint, mais il ne se laisse pas enfermer dans nos attentes. Il vient parfois autrement.
Alors Jésus dit aux disciples :
« Confiance ! C’est moi ; n’ayez pas peur. »
Cette parole est magnifique.
Jésus ne commence pas par calmer la tempête. Il commence par se faire reconnaître.
Avant de changer les circonstances, il donne sa présence.
« C’est moi. »
Comme s’il disait :
« Ne cherchez pas d’abord à savoir comment tout va finir. Sachez d’abord que je suis là. »
Et puis Pierre prend la parole. Pierre est souvent présenté comme celui qui doute.
Mais il faut regarder aussi ce qui le pousse à parler. Il voit Jésus. Il entend sa voix.
Et il demande :
« Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. »
Alors Jésus répond :
« Viens. »
Encore une fois, un mot très simple, mais un mot qui ouvre un chemin.
Pierre sort de la barque, il fait un pas, il avance vers Jésus.
Et pendant un instant, tout semble possible.
Puis il regarde le vent. Il regarde la force de la tempête.
Et la peur prend la place de la confiance.
Il commence à couler.
Nous connaissons bien cette expérience.
Nous aussi, il nous arrive de faire un pas dans la confiance.
Nous répondons à un appel.Nous prenons une décision.
Nous avançons.
Et puis quelque chose arrive.
Une difficulté.
Une inquiétude.
Une parole qui nous blesse.
Un événement que nous n’avions pas prévu.
Et soudain, nous ne voyons plus que le vent. Nous ne voyons plus que ce qui menace. Nous oublions celui qui est là.
Mais c’est précisément à ce moment-là que l’Évangile nous offre l’une de ses plus belles images.
Pierre crie :
« Seigneur, sauve-moi ! »
Et aussitôt Jésus tend la main.
Aussitôt.
Avant toute explication.
Avant tout reproche.
Avant toute leçon.
Jésus ne laisse pas Pierre s’enfoncer pour lui apprendre à avoir davantage confiance.
Il le saisit.
Il le relève.
Puis seulement ensuite, il lui dit :
« Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
L’ordre des choses est essentiel. Jésus sauve d’abord. Il éclaire ensuite. La grâce précède toujours la croissance.
Et cela change notre manière de regarder Dieu.
Car nous pensons parfois que Dieu nous accueillera lorsque notre foi sera suffisamment forte. Lorsque nous aurons dépassé nos doutes. Lorsque nous serons enfin des croyants solides.
Mais l’histoire de Pierre nous dit exactement le contraire.
Pierre est sauvé alors que sa foi vacille.
Il est rejoint alors qu’il doute. Il est relevé alors qu’il coule.
Il y a d’ailleurs une nuance très belle dans les paroles de Jésus.
Il ne dit pas à Pierre : « Homme sans foi. »
Il lui dit : « Homme de peu de foi. »
Mais cela ne signifie pas que la main de Jésus serait réservée à ceux dont la foi serait suffisante. Pierre n’est pas sauvé parce qu’il a une foi assez grande. Il est sauvé parce que Jésus est assez fidèle.
La main du Christ ne se tend pas parce que Pierre a réussi à croire comme il fallait.
Elle se tend parce que Jésus aime celui qui est devant lui.
Et c’est peut-être cela la grâce : Dieu ne dit pas d’abord « crois en moi et alors je te sauverai ».
Il vient vers nous, il nous saisit, il nous relève. Et c’est cette rencontre avec son amour qui fait naître en nous la confiance.
La foi n’est pas la condition qui ouvre la main de Dieu. Elle est la réponse émerveillée à une main qui était déjà tendue.
Peut-être est-ce aussi notre histoire.
Nous aimerions parfois avoir une foi parfaite. Une confiance qui ne chancelle jamais. Une certitude qui ne connaît aucune question.
Mais la foi chrétienne n’est pas l’absence de fragilité.
Elle est la confiance que, dans notre fragilité même, Dieu reste fidèle.
Notre salut ne repose pas sur la force de notre main qui s’accroche à Dieu. Il repose sur la force de la main de Dieu qui nous saisit.
Alors peut-être que ces deux récits nous posent aujourd’hui une question simple.
Où suis-je appelé à faire un pas ?
Quelle est ma caverne ?
Quelle est ma barque ?
Non pas des lieux mauvais.
Des lieux qui, parfois, nous ont protégés.
Des lieux dont nous avions besoin.
Mais peut-être des lieux dans lesquels Dieu nous invite maintenant à ne plus rester enfermés.
Ce pas sera différent pour chacun et chacune. Il ne sera peut-être pas spectaculaire. Il sera peut-être simplement un pas de confiance.
Une parole que nous osons dire.
Un pardon que nous acceptons de donner.
Une aide que nous acceptons de demander.
Une peur que nous déposons entre les mains de Dieu.
Une porte que nous acceptons d’ouvrir.
Nous n’avons pas besoin de connaître tout le chemin.
Élie ne connaissait pas la suite lorsqu’il est sorti de la caverne.
Pierre ne connaissait pas la suite lorsqu’il a posé son pied hors de la barque.
Mais ils ont découvert une chose :
Dieu ne les appelait pas à avancer seuls. Il les appelait à avancer avec lui. Et c’est peut-être cela, finalement, la foi.
Ce n’est pas être certain de tout. Ce n’est pas ne jamais avoir peur. Ce n’est pas ne jamais tomber.
C’est entendre une voix qui nous rejoint là où nous sommes et qui nous dit :
« Sors. »
« Viens. »
C’est croire que celui qui nous appelle est aussi celui qui marche avec nous.
Et lorsque nos forces manquent, lorsque notre confiance faiblit, lorsque nous perdons pied, nous pouvons nous souvenir de Pierre.
La main du Christ est déjà tendue.
Amen.
