Message pour l’Ascension – Daniel Roux

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Chères Amies, chers Amis,

Encore une fête « tombant » dans ces circonstances exceptionnelles qui nous sont données à vivre. Comme j’aurais voulu célébrer ce culte au Temple de Peseux, et comme j’ai désiré partager avec vous le pain et le vin ! Mais voilà… il nous faut composer avec la réalité qui vient nous mettre à l’épreuve. Alors je vous propose ce partage sur l’Ascension comme elle nous est relatée à la fin de l’Evangile de Marc. Je ne veux pas faire concurrence au culte transmis par la radio mais ça peut être une préparation à la cérémonie de ce jeudi.

Prière

Prions. Prions chacune, chacun chez soi et tous ensemble : Notre Père…

Lecture biblique : Marc 16, 19-20

Et voici donc la Parole qui, elle, n’est jamais confinable !

19Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. 20Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

Sur deux tableaux

On s’accorde pour dire que Marc a terminé son livre au verset 8 de ce dernier chapitre, sur ces derniers mots : « Elles s’enfuirent loin du tombeau car elles étaient toutes tremblantes et bouleversées. Et elles ne dirent rien à personne car elles avaient peur. » Une fin qui fait trembler et bouleverse, une fin qui nous laisse pantois, comme au bord d’un précipice. Tout au long de son récit Marc nous montre des disciples incrédules et voici qu’il nous abandonne là, avec des femmes si impressionnées qu’elles n’osent pas donner suite.

Alors, forts du message plus explicite des autres évangiles, des chrétiens du IIème siècle ont jugé bon d’appondre une fin plus glamour, une sorte de happy end au texte de Marc. Une apponse qui leur a paru nécessaire et qui maintenant parait superflue voire inadéquate à bien des théologiens et bien des traducteurs de nos bibles.

Faut-il pour autant dédaigner cet ajout ? Vous devinez ma réponse puisque j’ai délibérément choisi ces 2 versets pour sujet de mon message. Je les ai choisis puis travaillés, essayant de les comprendre et de me laisser pénétrer par les mots. Je ne sais pas si je parviendrai à vous faire partager ce travail. Je vais exiger de vous une grande attention, peut-être trop ? Ce n’est pas que je vous en juge incapables, c’est que certaines choses sont difficiles à dire. Les mots sont parfois traîtres ou repoussants, surtout pour dire ce qui de toute manière nous dépasse. Et qu’est-ce qui nous dépasse plus que ces événements : un retour de la mort à la vie puis une montée au ciel ? quoi de plus intraduisible par des mots ? Essayons quand-même.

Relisons-les, ces 2 versets ! « 19Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. 20Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. »

Examinons maintenant plus en détail les verbes utilisés :

  • Jésus fut enlevé. L’auteur reprend l’événement relaté par Luc mais il change le verbe. Le verbe grec qu’il emploie vient du verbe prendre, saisir dans les mains, posséder. Au passif : il est pris, il est saisi, il est possédé. Mais il y a un préfixe (ana- comme dans anabolisant !) qui signifie vers le haut. C’est donc qu’il est comme attrapé et porté vers en haut. D’ailleurs, c’est bien explicité par les mots vers le ciel. C’est comme quand on prend un enfant et qu’on le porte jusqu’au plafond. Le petit qui est porté ne fait rien. Il se laisse faire. Le plus souvent, ça le met en joie et il en redemande ! Quand un verbe est au passif, c’est souvent que c’est Dieu qui agit incognito et c’est bien clair ici. Jésus est en-levé par la puissance de Dieu.
  • Passons au 2ème verbe : il s’assit. Ce verbe grec nous a donné le mot cathédrale. Parce que l’église cathédrale, c’est l’église où se trouve la cathèdre, une chaise à haut dossier, le trône de l’évêque, le siège épiscopal. Ce verbe est plus actif que le précédent. Alors il est en général traduit par il s’est assis ou il s’assit comme dans nos confessions de foi : on disait Il s’est assis à la droite de Dieu. Et puis on a changé et on dit plutôt il siège. Parce que quand on dit il s’assit, on voit le mouvement et que là, ce n’est pas le mouvement qui compte mais la situation dominante et stable aux côtés de Dieu, à la place d’honneur. Il siège, comme un juge ou un roi. Il trône.
  • Au verset suivant, on revient sur terre. Le 1er verbe est double : ils sortirent prêcher. Là c’est clairement l’action qui est soulignée. Elle sous-entend une inaction qui la précède. Ils étaient dedans et les voici dehors. Si les disciples sortent, c’est qu’ils étaient enfermés, confinés. Le verbe traduit par prêcher veut dire clamer, proclamer. Lui aussi sous-entend le silence qui précède. Ils étaient muets. Un silence qui fait écho, si l’on peut dire, à celui des femmes rendues muettes de peur, ce fameux 8ème et dernier verset de Marc (elles ne dirent rien à personne). Ils étaient muets et voici que la Parole est clamée, proclamée partout.
  • Ce verbe dont les disciples sont sujets est balancé par deux autres verbes au participe présent dans le texte d’origine. Et là, c’est le Seigneur-Dieu qui est sujet. C’est d’abord travaillant avec, collaborant, un verbe qui a donné synergie. Oui, c’est la même force qui élève et qui œuvre. Et enfin confirmant, un verbe qui est comme une dernière garantie d’authenticité de l’action divine à travers l’homme. Oui, la Parole proclamée est signée par Dieu. Il persiste et signe !

On a donc, dans ces 2 versets, un condensé du contenu des 2 fêtes qui bouclent le cycle pascal : l’Ascension et la Pentecôte. De même qu’un résumé théologique : il y a d’un côté ce qu’on a défini comme la double nature du Christ, vrai homme et vrai Dieu, une nature ne dépassant pas l’autre, et puis il y a, comme en reflet, la nature de l’homme également double, puisque sa nature humaine est entièrement habitée par la présence divine jusque dans ses paroles et ses actes.

D’ailleurs un détail : le grec oppose ces 2 phrases en mettant comme une confrontation entre la 1ère concernant le Christ Jésus et la 2ème parlant de ses compagnons. 2 petits mots qui ont été négligés dans presque toutes nos traductions. On devrait dire : d’une part Jésus fut enlevé vers le ciel et d’autre part ceux-là sortirent proclamer

Ces 2 petits mots m’ont intrigué. Je suis allé fouiller mon vieux dictionnaire de grec (un héritage de ma grand-maman, Hélène !) et je suis tombé sur quelques petits commentaires qui m’ont parlé, qui m’ont même profondément touché. Le vieux Bailly, c’est le nom du dictionnaire, dit d’abord que ces mots marquent l’opposition entre 2 membres d’une phrase. Ensuite, il précise qu’ils sont utilisés quand ces 2 membres de la phrase représentent les 2 parties d’un tout. Enfin, il ajoute que le 1er fait attendre le second et que l’élément qu’il introduit est donc mis en relief par cette attente.

Ça peut vous paraitre des détails et vous pourriez dire comme Nietzsche que le diable se cache dans les détails. Je vous répondrais qu’à ce jeu de cache-cache, Dieu est gagnant ! Voyez plutôt ! En liant ces 2 phrases, en en faisant des sœurs siamoises par ces 2 petits mots de rien, l’auteur veut nous révéler que cette Ascension de Jésus ne va pas sans notre propre sortie de l’ombre, sans notre déconfinement à nous aujourd’hui 21 mai 2020. C’est une libération aux conséquences multiples.

C’est la sortie de la peur. Nous avons été si habitués aux discours menaçants, appuyés sur la science des spécialistes devenus tout d’un coup les maîtres à penser et à agir, que nous ne savons plus que faire ni que dire sinon répéter les mêmes discours et nous enfermer dans nos peurs. Alors sortir de la peur, ce n’est pas abandonner toute prudence, au contraire, c’est prendre ses responsabilités avec courage et patience. C’est avancer vers ce qui nous attend en sachant que toute lumière est plus forte que l’obscurité. Vous avez compris que je ne parle pas seulement du coronavirus et de ce qu’on vit dans cette période de déconfinement progressif. Elle a plutôt comme effet de faire croître certaines peurs.

C’est aussi la sortie de l’isolement. Oui, nous sommes ensemble, liés par fraternité à toutes celles et tous ceux qui ont subi comme nous, comme jamais auparavant, cette même épreuve. Ce sentiment, cette force, s’appelle la solidarité. Mais il y faudrait encore des mots nouveaux parce que c’est une solidarité dans l’action, habitée par une force nouvelle qui nous vient d’en-haut. Une collaboration, une synergie alliant nos forces à chacune et chacun avec la force de Vie qui nous vient du Vivant, du Plus-que-Vivant.

C’est donc aussi la sortie de notre condition humaine, de notre conditionnement de mortels. Oui, grâce au partage total de notre condition par le Christ et grâce à notre participation à son Ascension vers la gloire divine, nous crevons avec lui les plafonds qui nous écrasaient. Nous sommes accrochés dans l’au-delà par une ancre qui nous relie définitivement à ce qui nous dépasse infiniment.

Vous avez probablement déjà entendu cette parole de Jean Angelus Silesius, ce mystique du 18ème siècle : « Christ serait-il né 1000 fois à Bethléem et non en toi, tu restes perdu à jamais. » Je me permets de la paraphraser : « Christ peut monter au ciel 1000 fois, s’il ne monte pas dans ton ciel à toi, tu restes dans ton confinement. »

Je ne sais pas si j’ai pu vous faire partager le bonheur que j’ai eu à travailler ces 2 petites phrases un peu négligées sur un « talus des évangiles ». En les travaillant, j’ai une nouvelle fois pris conscience de la difficulté à dire dans nos mots des choses qui nous dépassent tellement. On ne peut les comprendre du rivage. Il faut s’y plonger, au risque de s’y perdre.

Pour nous y perdre encore un peu plus, voici encore une autre pensée du même Silesius pour essayer de dire la même chose : « Rien ne me semble haut : je suis la plus haute des choses. Car Dieu lui-même, sans moi, ne compte pour rien à ses yeux. »

Le tableau du ciel, n’est rien sans le tableau de notre ici-bas. Et mon ici-bas est triste et mortel si le Christ n’a pas un trône dans mon cœur et si mes paroles et mes actes ne sont pas habités de cette force ascensionnelle qui fait ma joie de vivre !

Donc, même Jésus, monté au ciel et siégeant sur un trône à la droite de Dieu, n’est rien s’il n’est pas, en même temps que moi, dans le même mouvement, sorti de son confinement et travaillant, proclamant partout la Parole et la confirmant par des signes…

… par ces signes que sont et seront toujours le pain et le vin partagés en communion avec tous ceux qui partagent avec nous leur absence si présente… et vous êtes du nombre ! Cette communion entre tous les vivants, entre eux et avec les morts-plus-que-vivants, cette communion qui est présence du divin, source d’une joie immense, inépuisable, si douloureuse qu’elle soit.

Colombier, Ascension 2020, Daniel Roux

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