Qui peut encore nous déranger ?

Message apporté lors du culte du 25 octobre au Temple d’Auvernier

Lectures 

21 Tu ne maltraiteras point l’étranger, et tu ne l’opprimeras point; car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte.

22 Tu n’affligeras point la veuve, ni l’orphelin.

23 Si tu les affliges, et qu’ils viennent à moi, j’entendrai leurs cris;

24 ma colère s’enflammera, et je vous détruirai par l’épée; vos femmes deviendront veuves, et vos enfants orphelins.

25 Si tu prêtes de l’argent à mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu n’exigeras de lui point d’intérêt.

26 Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil;

27 car c’est sa seule couverture, c’est le vêtement dont il s’enveloppe le corps: dans quoi coucherait-il? S’il crie à moi, je l’entendrai, car je suis miséricordieux.

Exode 22, 21 à 27

34 Les pharisiens, ayant appris qu’il avait réduit au silence les sadducéens, se rassemblèrent,

35 et l’un d’eux, docteur de la loi, lui fit cette question, pour l’éprouver:

36 Maître, quel est le plus grand commandement de la loi?

37 Jésus lui répondit: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée.

38 C’est le premier et le plus grand commandement.

39 Et voici le second, qui lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

40 De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes.

Matthieu 22, 34 à 40

Message

Il y a des images que nous connaissons presque trop bien : des rues occupées par des manifestants, des visages en colère, des forces de l’ordre, parfois des vitrines brisées. Et puis, il y a ces images de villes bombardées, de familles qui fuient, d’hommes, de femmes et d’enfants qui tentent de survivre au milieu des ruines.

Ailleurs, la vie continue. Il faut payer les factures, faire face aux inquiétudes et essayer de préserver ce que l’on a, dans un monde où bien des choses semblent devenir incertaines.

Nous regardons ces images, nous en parlons, nous nous indignons parfois. Nous cherchons à comprendre qui a raison, qui est responsable, qui est allé trop loin. Et nous avons raison de chercher à comprendre : le monde ne devient pas plus juste si nous renonçons à distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, une revendication légitime d’une violence qui détruit.

Mais une autre question mérite que nous nous y arrêtions : qu’est-ce que tout cela change à notre manière de regarder les autres ?

À force d’être confrontés au désordre, nous finissons peut-être par désirer une chose avant tout : que l’ordre revienne, que les rues redeviennent calmes, que les conflits cessent et que nous puissions retrouver un peu de sécurité. Ce désir est légitime. Nous avons besoin de stabilité, et nous ne pouvons pas vivre indéfiniment dans la peur.

Mais voici la question que nous ne pouvons pas esquiver : un ordre est-il juste simplement parce qu’il nous permet de vivre tranquillement ?

C’est là que le texte de l’Exode vient nous rejoindre.

Il ne nous parle ni de manifestations ni de conflits armés, mais de l’étranger, de la veuve, de l’orphelin et du pauvre. Autrement dit, de personnes qui ne disposent pas toujours des moyens nécessaires pour défendre leurs droits, faire entendre leur voix ou se protéger de ceux qui détiennent le pouvoir.

Or, ce qui frappe dans ce passage, c’est que Dieu ne leur demande pas de prouver qu’elles méritent d’être secourues. Il ne leur demande pas de présenter un dossier convaincant, de démontrer qu’elles ont toujours agi correctement ou de se rendre sympathiques aux yeux de ceux qui pourraient les aider.

Dieu dit qu’il entend leur cri.

Et ces quelques mots changent tout.

Nous pensons souvent que la justice commence lorsque nous disposons de suffisamment d’informations pour nous faire une opinion. Il faut connaître les faits, comprendre les responsabilités et distinguer les situations. Tout cela est nécessaire. Pourtant, le texte biblique nous rappelle qu’avant même que nous ayons terminé notre enquête, il y a quelqu’un qui souffre, quelqu’un dont la vie est menacée, quelqu’un qui risque de ne pas être entendu.

Et Dieu, lui, entend.

Il y a même quelque chose de dérangeant dans ce passage. Dieu ne demande pas simplement aux plus forts d’être généreux ; il leur rappelle que leur pouvoir a des limites. Le créancier peut prendre un manteau en gage, mais il ne peut pas le garder pendant la nuit si le pauvre en a besoin pour se protéger du froid. Le droit du créancier ne lui donne donc pas tous les droits.

C’est une idée simple, mais exigeante : ce que je peux faire n’est pas nécessairement ce que je dois faire, et ce que la loi me permet ne suffit pas toujours à déterminer ce qui est juste.

La Bible ne nous demande pas de supprimer toutes les règles, pas plus qu’elle ne nous demande de renoncer à toute autorité. Elle nous empêche cependant de croire que l’ordre établi est juste simplement parce qu’il existe. Une société ne se juge pas seulement à son bon fonctionnement, mais aussi à la manière dont elle traite ceux qui ont le moins de moyens pour se défendre.

Cela vaut pour les pays lointains, pour les sociétés traversées par des tensions et pour les populations prises dans les guerres. Mais cela vaut aussi plus près de nous, dans nos institutions, nos relations et nos communautés. Un système peut très bien fonctionner pour ceux qui en connaissent les règles et en maîtrisent les codes, tout en rendant la vie très difficile à ceux qui n’y trouvent pas leur place.

La question n’est donc pas seulement de savoir si nous voulons vivre en paix. Bien sûr que nous le voulons. Mais quelle paix désirons-nous : une paix qui permette à chacun de vivre, ou une tranquillité qui nous évite d’être dérangés ?

C’est à cet endroit que nous pouvons entendre la question posée à Jésus.

Un spécialiste de la Loi lui demande quel est le plus grand commandement. La question semble simple : parmi toutes les exigences de la Loi, laquelle faut-il placer au premier rang ?

Jésus répond en citant deux commandements de l’Écriture : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa pensée, et aimer son prochain comme soi-même.

Nous connaissons ces paroles. Peut-être les connaissons-nous même si bien que nous n’entendons plus vraiment ce qu’elles nous demandent.

Car Jésus ne propose pas simplement une règle supplémentaire, plus importante que les autres. Il ne cherche pas non plus une formule qui permettrait de réduire toute la Loi à une idée généreuse. Il rassemble toute la Loi et les Prophètes autour de ces deux commandements : aimer Dieu et aimer son prochain.

Mais ce rapprochement est plus exigeant qu’il n’y paraît, car il nous empêche de séparer notre relation à Dieu de notre manière de vivre avec les autres. Il nous empêche aussi de réduire l’amour à un sentiment, à une bonne intention ou à une disposition intérieure.

L’amour du prochain se joue également dans ce que nous acceptons de lui prendre, dans les limites que nous imposons à notre pouvoir, dans la place que nous lui laissons et dans notre manière de l’écouter lorsque ses paroles viennent troubler nos certitudes.

Aimer son prochain ne signifie pas être d’accord avec lui. Cela ne signifie pas approuver toutes ses décisions, justifier toutes les violences ou renoncer à chercher la vérité. Il y a des conflits réels, des responsabilités à établir et des actes à condamner. L’amour ne nous dispense pas de discerner.

Mais il nous interdit de faire de notre désaccord une raison suffisante pour retirer à l’autre sa dignité. Il nous empêche de penser que celui qui nous dérange ne mérite plus d’être écouté, et nous oblige à nous demander ce que nous ne voyons plus lorsque notre première préoccupation devient de retrouver notre tranquillité.

C’est peut-être là l’un des aspects les plus difficiles du commandement de Jésus : le prochain n’est pas seulement celui que nous avons choisi d’aimer, celui avec qui nous nous entendons, dont nous comprenons les raisons ou dont nous approuvons les choix. Le prochain est aussi celui dont la présence nous oblige à sortir de nous-mêmes. Parfois, c’est précisément celui que nous préférerions ne pas avoir à rencontrer.

Alors la question est : qui peut encore nous déranger ?

Les événements de notre époque nous placent devant des situations complexes que nous ne pouvons pas résoudre en quelques phrases bibliques. Nous ne pouvons pas dire que toute manifestation exprime nécessairement une injustice, pas plus que nous ne pouvons considérer tout appel à l’ordre comme une preuve d’indifférence. La réalité est plus complexe que cela.

Mais nous pouvons laisser ces événements nous interroger. Lorsque la colère éclate, savons-nous encore entendre ce qui se trouve derrière elle, sans pour autant justifier les violences qui peuvent l’accompagner ? Lorsque la guerre détruit des vies, savons-nous encore voir les personnes autrement qu’à travers le camp auquel elles appartiennent ? Et lorsque la peur nous gagne, savons-nous distinguer la protection nécessaire du refus de faire une place à l’autre ?

Il y a aussi une question plus proche de nous, peut-être plus difficile encore : dans nos propres vies, qui sommes-nous devenus incapables d’entendre ?

Il ne s’agit pas de nous condamner parce que nous avons besoin de sécurité, ni de prétendre que nous pourrions répondre à toutes les détresses. Nous avons des limites ; nous ne pouvons pas porter toutes les souffrances du monde ni résoudre toutes les injustices. L’Évangile ne nous demande pas de jouer les sauveurs.

Il nous demande quelque chose de plus fondamental : ne pas confondre nos limites avec le droit de détourner le regard, ni notre besoin de sécurité avec le droit de décider que certaines vies peuvent rester au bord du chemin.

Et c’est ici que nous devons entendre la bonne nouvelle.

Car si ces textes ne faisaient que nous rappeler nos devoirs, nous repartirions avec une tâche supplémentaire, une exigence de plus à laquelle nous savons déjà que nous ne répondons pas pleinement. Nous pourrions nous demander si nous avons assez aimé, assez donné, assez écouté, et finir par mesurer notre foi à notre propre capacité d’être justes.

Mais la foi chrétienne ne commence pas par ce que nous réussissons à faire pour Dieu. Elle commence par Dieu lui-même, par le Dieu qui nous parle, qui entend le cri de ceux que nous n’entendons pas et qui ne nous laisse pas enfermés dans nos propres critères de justice.

Nous aussi, nous avons besoin d’être accueillis. Nous aussi, nous avons besoin d’une grâce que nous ne pouvons pas nous accorder à nous-mêmes. Nous ne sommes pas du côté de ceux qui auraient compris la justice et appris à aimer, comme si nous pouvions nous tenir au-dessus des autres. Nous sommes, nous aussi, des êtres qui ont besoin d’être relevés, pardonnés et renouvelés.

La grâce ne nous dispense donc pas d’aimer. Elle nous libère de l’idée que nous devrions d’abord devenir irréprochables pour pouvoir vivre devant Dieu. Et, en nous libérant de cette prétention, elle nous rend peut-être plus libres de rencontrer l’autre sans devoir immédiatement le juger, le classer ou nous justifier devant lui.

Alors, le commandement de Jésus cesse d’être un idéal inaccessible que nous contemplerions de loin. Il devient un chemin sur lequel nous sommes remis en mouvement.

Aimer Dieu, c’est reconnaître que notre tranquillité n’est pas la mesure ultime de toute chose. Aimer le prochain, c’est accepter que sa vie compte, même lorsque sa présence dérange notre organisation, nos habitudes ou nos certitudes.

Peut-être que la fidélité commence là : non pas lorsque nous avons trouvé une réponse à toutes les questions du monde, mais lorsque nous cessons de croire que nous pouvons vivre notre foi sans être dérangés par ce qui arrive à notre prochain.

Dieu entend le cri de celui qui ne peut plus se faire entendre, et Jésus nous rappelle que l’amour de Dieu et l’amour du prochain sont inséparables. Entre les deux, il y a une place pour nous : non pas celle des juges qui sauraient déjà qui mérite quoi, mais celle des personnes appelées, à leur tour, à écouter, à discerner et à aimer.

Que Dieu nous donne de ne pas rechercher seulement une paix qui nous protège du monde, mais une paix dans laquelle le prochain puisse, lui aussi, vivre.

Amen.

Prière d’intercession

Dieu de justice et de compassion,

nous te confions celles et ceux dont la voix ne porte pas, celles et ceux qui vivent dans la peur, l’exil, la précarité ou la solitude. Que des personnes se lèvent pour les défendre, que des portes s’ouvrent et que leurs besoins ne soient pas relégués au second plan.

Nous te prions pour les régions déchirées par la guerre, pour les populations prises au piège des violences, pour les familles endeuillées et pour celles qui attendent des nouvelles de leurs proches. Donne du courage à celles et ceux qui soignent, accueillent, protègent et cherchent à préserver la vie. Soutiens les efforts de paix et les personnes qui refusent de céder à la haine.

Nous te prions pour nos sociétés, traversées par des désaccords et des tensions. Donne à celles et ceux qui exercent des responsabilités le souci du bien commun, le discernement nécessaire et le courage de décisions justes. Que la recherche de l’ordre ne fasse jamais oublier les personnes que cet ordre doit protéger.

Nous te prions pour celles et ceux qui se sentent menacés par les changements, qui ont peur de perdre leurs repères ou de ne plus trouver leur place. Que leurs inquiétudes puissent être entendues, sans qu’elles deviennent un motif de rejet envers d’autres.

Nous te prions aussi pour nos communautés, nos familles et nos relations quotidiennes. Montre-nous les personnes que nous ne savons plus écouter, les détresses que nous avons appris à ne plus voir et les gestes simples par lesquels nous pouvons rendre la vie plus habitable.

Enfin, nous te confions ce que chacun porte en silence : une inquiétude, une décision à prendre, une absence, une espérance fragile. Reçois nos prières, même lorsque les mots nous manquent.

 

Dieu, nous ne savons pas toujours comment agir, et nous ne pouvons pas tout changer. Mais garde-nous disponibles à ton Esprit, afin que notre prière ne nous éloigne pas du monde et que notre espérance prenne corps dans nos vies.

Amen.

Bénédiction

Que Dieu nous donne la liberté de ne pas vivre enfermés dans nos seules préoccupations.

Que le Christ nous apprenne à regarder chaque personne sans lui retirer sa dignité, même lorsque nous ne comprenons pas ses choix.

Que l’Esprit nous donne le courage d’écouter, le discernement pour agir justement et la persévérance pour chercher la paix.

Et que la grâce de Dieu nous accompagne, aujourd’hui et chaque jour, afin que notre présence rende un peu plus habitable le monde qui nous est confié.

Allez dans la paix de Dieu.

Amen.