Message apporté lors du culte du 27 septembre au temple d’Auvernier
Louange
Dieu, nous te louons
parce que tu n’es pas enfermé dans nos limites.
Tu es plus grand que nos calculs,
plus libre que nos catégories,
plus vaste que ce que nous croyons pouvoir comprendre de toi.
Nous te louons
parce que ta fidélité ne dépend pas de notre perfection,
et que ta présence ne disparaît pas lorsque nous doutons, lorsque nous hésitons ou lorsque nous nous égarons.
Nous te louons pour ta grâce,
non pas parce qu’elle est facile à comprendre,
mais précisément parce qu’elle nous dépasse.
À toi notre reconnaissance,
à toi notre confiance,
à toi notre louange.
Amen.
Lectures
25Vous prétendez : « La manière d’agir du Seigneur n’est pas équitable. » Ecoutez donc, gens d’Israël, est-ce ma manière d’agir qui n’est pas équitable ? N’est-ce pas plutôt la vôtre ? 26Si le juste abandonne la droiture et se met à faire le mal et s’il meurt pour cela, c’est bien à cause du mal qu’il a commis qu’il perd la vie. 27Et si le méchant renonce à la méchanceté avec laquelle il a agi pour vivre désormais dans la droiture et selon la justice, il sauvera sa vie. 28S’il considère tous les péchés qu’il a commis et s’en détourne, il vivra, il ne mourra pas.
Ezechiel 18, 25 à 28
28 Que pensez-vous de l’histoire que voici ? ajouta Jésus. Un homme avait deux fils. Il alla trouver le premier et lui dit : « Mon fils, va aujourd’hui travailler dans notre vigne.29 – Je n’en ai pas envie », lui répondit celui-ci.Mais, plus tard, il regretta d’avoir répondu ainsi et se rendit dans la vigne . 30Le père alla trouver le second fils et lui fit la même demande. Celui-ci lui répondit : « Oui, mon Seigneur, j’y vais ! »Mais il n’y alla pas.31 Lequel des deux a fait la volonté de son père ?– C’est le premier, répondirent-ils.Et Jésus ajouta : Vraiment, je vous l’assure : les collecteurs d’impôts et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu. 32En effet, Jean est venu, il vous a montré ce qu’est une vie juste, et vous n’avez pas cru en lui – tandis que les collecteurs d’impôts et les prostituées ont cru en lui. Et, bien que vous ayez eu leur exemple sous vos yeux, vous n’avez pas éprouvé les regrets qui auraient pu vous amener enfin à croire en lui.Matthieu 21, 28 à 32
Message
« Le Seigneur va trop loin ! »
C’est une phrase étonnante à entendre dans la bouche de croyants. Et pourtant, c’est bien ce que disent les Israélites à Dieu.
« Le Seigneur va trop loin ! »
On pourrait presque entendre derrière cette phrase une protestation très humaine : « Là, quand même, il y a des limites. »
Parce que nous avons tous une certaine idée de la justice. Nous savons, ou du moins nous croyons savoir, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Nous pensons qu’une personne doit assumer les conséquences de ce qu’elle a fait. Nous trouvons normal que certaines choses se méritent. Nous savons qu’il faut réparer lorsqu’on a fait du mal. Et nous avons souvent beaucoup de mal lorsque quelqu’un reçoit quelque chose qu’à nos yeux il ne mérite pas.
Il y a quelque chose de rassurant dans une justice qui fonctionne selon nos critères.
Tu fais cela, alors il t’arrive ceci; tu travailles, alors tu reçois ton salaire; tu respectes les règles, alors tu es reconnu comme quelqu’un de bien; tu fais le mal, alors tu dois en répondre.
Tout cela paraît assez logique.
Et puis voilà Dieu qui vient troubler notre logique.
« Le Seigneur va trop loin ! »
Pourquoi disent-ils cela ? Parce que Dieu ne se comporte pas comme ils l’attendent. Il ne se contente pas de regarder ce qu’une personne a fait pour en tirer une conclusion définitive sur elle. Il laisse une place à quelque chose d’autre. Il regarde ce qui se passe maintenant. Il laisse ouverte la possibilité qu’une vie prenne une autre direction.
Et les Israélites trouvent que cela dépasse les bornes.
Il y a peut-être dans cette réaction quelque chose que nous connaissons bien. Nous acceptons volontiers que Dieu soit miséricordieux… jusqu’à un certain point.
Nous sommes très heureux que Dieu pardonne nos propres fautes. Nous aimons savoir qu’il est patient avec nous, qu’il connaît nos fragilités, qu’il comprend nos erreurs.
Mais lorsque sa grâce s’étend à quelqu’un qui nous paraît moins sympathique, moins méritant, moins digne que nous, la chose devient parfois beaucoup plus difficile.
Nous découvrons alors que nous aimons la grâce à condition qu’elle reste raisonnable.
Et c’est précisément là que Jésus vient nous chercher.
Il raconte l’histoire de deux fils. L’un dit non et l’autre dit oui. Puis les choses ne se passent pas comme prévu. Et Jésus termine en prononçant une phrase qui a dû être particulièrement difficile à entendre pour ceux qui l’écoutaient : « Les collecteurs d’impôts et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. »
Il ne dit pas simplement qu’ils y entreront eux aussi.
Il dit : ils vous précèdent. Ils passent devant vous.
Et soudain, la question n’est plus seulement celle des deux fils. Elle devient celle de notre réaction devant la générosité de Dieu.
Car imaginez un instant que nous soyons parmi ceux qui ont toujours essayé de faire les choses correctement. Nous avons fait attention. Nous avons respecté les règles. Nous avons travaillé. Nous avons été fidèles. Nous avons essayé d’être des personnes bien.
Et voilà que Jésus nous dit que certains de ceux que nous pensions être très loin passent devant nous.
On comprend alors la réaction des auditeurs d’Ézéchiel : « Le Seigneur va trop loin ! »
Ce qui nous dérange n’est pas forcément que Dieu soit miséricordieux. Ce qui nous dérange, c’est qu’il puisse l’être envers quelqu’un que nous n’aurions pas choisi. Il y a une différence entre croire que Dieu est bon et accepter que Dieu soit bon d’une manière qui échappe à notre sens de la mesure. Et peut-être que c’est là que ces textes nous rejoignent de manière assez profonde.
Nous aimerions parfois un Dieu juste, mais nous avons tendance à définir nous-mêmes ce que devrait être sa justice. Nous voudrions qu’il récompense ceux qui le méritent, qu’il condamne ceux qui le méritent, qu’il reconnaisse ceux qui ont fait les efforts nécessaires et qu’il distingue clairement les bons des mauvais.
Un Dieu comme celui-là serait finalement assez facile à comprendre.
Nous pourrions presque tenir les comptes. Mais le Dieu de ces textes refuse de tenir nos comptes. Il dit : « Est-ce moi qui vais trop loin ? N’est-ce pas plutôt vous qui passez les bornes ? »
Cette phrase peut être entendue comme une question adressée à notre manière de regarder Dieu.
Et si Dieu n’était pas là pour confirmer notre idée de la justice ? Et s’il venait précisément nous déplacer là où nous pensions avoir tout compris ?
Cela ne signifie pas que tout se vaut. Ézéchiel ne dit pas que le mal n’a aucune importance. Jésus ne dit pas que les actes n’ont aucune conséquence. Mais il y a quelque chose que Dieu refuse de faire : réduire sa relation avec nous à un système de récompenses et de sanctions. Et peut-être que cela nous concerne particulièrement dans notre manière de vivre la foi. Parce qu’il est très facile de transformer la foi en quelque chose que nous devons réussir.
Bien croire. Bien agir. Être fidèle. Être à la hauteur. Faire ce qu’il faut.
Et sans nous en rendre compte, nous pouvons finir par vivre devant Dieu comme devant quelqu’un à qui nous devons prouver que nous méritons notre place.
Mais l’Évangile vient sans cesse défaire cette logique. La question n’est pas : « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter d’être ici ?» La question devient : « Qu’est-ce que Dieu donne que je ne pourrais pas mériter ? » Et cela change complètement notre manière de nous tenir devant lui.
Peut-être que la grâce nous gêne justement parce qu’elle ne se mérite pas. Si elle se méritait, nous pourrions être fiers de l’avoir obtenue. Nous pourrions comparer, compter. Nous pourrions dire : « J’ai fait davantage. » Mais la grâce ne nous permet pas cela. Elle nous place tous au même endroit : devant un don que nous n’avons pas fabriqué nous-mêmes. Et c’est peut-être précisément ce que la Cène va nous rappeler.
Nous allons prendre place à une table où personne ne vient avec son relevé de mérites. Personne ne vient dire : « J’ai suffisamment fait, donc j’ai droit à ma place. » Personne ne vient avec une liste de ses bonnes actions. Et personne non plus n’est invité à rester dehors parce qu’il n’aurait pas été suffisamment bon. Nous recevons. C’est tout.
Nous recevons le pain, nous recevons le vin, nous recevons une parole qui nous dit que Dieu se donne. Et peut-être que cela devrait nous rendre un peu moins sûrs de nos comptes.
Car si Dieu nous accueille par grâce, alors nous ne pouvons plus très facilement décider qui, parmi les autres, mérite davantage ou moins que nous d’être accueilli. C’est peut-être cela qui est le plus difficile dans ces textes. Ils ne nous demandent pas seulement de croire que Dieu pardonne. Ils nous demandent si nous acceptons que Dieu soit libre de pardonner à qui il veut. Ils ne nous demandent pas seulement de croire que Dieu est généreux. Ils nous demandent si nous pouvons nous réjouir de sa générosité lorsqu’elle dépasse nos propres critères. Et peut-être que cette question mérite de rester ouverte.
Y a-t-il des personnes envers lesquelles je trouve que Dieu devrait être un peu moins généreux ?
Y a-t-il des situations dans lesquelles j’aimerais que sa justice ressemble davantage à la mienne ?
Est-ce que je peux accueillir la grâce pour moi sans chercher immédiatement à savoir si l’autre la mérite aussi ?
Nous n’avons peut-être pas besoin de répondre aujourd’hui. Il suffit peut-être de laisser ces questions faire leur chemin. Car il arrive que notre foi grandisse non pas lorsque Dieu devient plus facile à comprendre, mais lorsque nous acceptons qu’il soit plus grand que nos propres critères.
« Le Seigneur va trop loin ! »
Peut-être.
Mais peut-être que ce qui nous paraît être « trop loin » est justement ce que nous appelons la grâce. Une grâce qui ne calcule pas comme nous. Une grâce qui ne distribue pas les places selon nos mérites. Une grâce qui nous accueille avant que nous ayons pu présenter nos comptes. Et lorsque nous nous approcherons de la table, peut-être pourrons-nous simplement recevoir cela. Sans comparer. Sans calculer. Sans chercher à savoir qui mérite quoi. Avec seulement cette étrange et belle découverte : devant Dieu, nous ne sommes pas là parce que nous avons réussi à être suffisamment bons.
Nous sommes là parce qu’il nous invite.
Et peut-être que cela suffit.
Amen
Prière d’intercession
Dieu,
nous te confions celles et ceux qui vivent avec le sentiment de ne pas être à leur place.
Celles et ceux qui se sentent jugés, écartés, enfermés dans une image que les autres ont construite d’eux.
Nous te confions celles et ceux qui portent le poids de leurs erreurs et ne parviennent plus à croire qu’une autre place est possible pour eux.
Nous te confions aussi celles et ceux qui ont été blessés par l’injustice, ceux qui attendent réparation, ceux qui cherchent encore comment pardonner sans nier ce qui s’est passé.
Nous te confions notre monde, où tant de frontières séparent, où tant de vies sont évaluées, classées, opposées les unes aux autres.
Et nous te confions enfin celles et ceux que nous avons du mal à comprendre, à accepter, ou simplement à regarder avec bienveillance.
Nous ne te demandons pas de nous donner des réponses faciles.
Donne-nous plutôt ton regard, là où le nôtre devient étroit.
Et lorsque nous ne savons plus quoi demander, reçois simplement ce que nous déposons devant toi.
Amen.
Bénédiction
Que la grâce de Dieu soit plus grande que nos calculs.
Que sa présence nous accompagne là où nous allons maintenant.
Et lorsque nous rencontrerons ce qui nous dépasse, ce qui nous dérange, ce que nous ne comprenons pas encore, que nous gardions assez d’espace en nous pour accueillir la surprise de Dieu.
Allez dans sa paix.
Amen.
