La vérité de l’Évangile se joue à table

Prédication de François Vouga, professeur de théologie, au culte du dimanche 1er novembre 2026 à Rochefort.
Lectures bibliques : Galates 2,14-21 et Matthieu 11,16-19

(16) Avec qui vais-je comparer cette génération?
Elle ressemble à des enfants qui sont assis sur les places
et qui, appelant les autres, (17) disent:
Nous avons joué pour vous de la flûte, et vous n’avez pas dansé,
nous avons chanté des complaintes, et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine.
(18) Car Jean vint, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites:
Il a un démon.
(19) Le fils de l’humain vint, mangeant et buvant, et vous dites:
Regardez,
cet homme est un goinfre et un poivrot,
un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs.
Et la sagesse fut justifiée par ses actes.

(traduction François Vouga)

I. La vérité de l’Évangile se joue à table.
Jésus goinfre et poivrot : une caricature au centre de l’évangile (Mt 11,16-19 et Luc 7,31-35).
La caricature est un genre important, quand elle est belle et intelligente, révélatrice de vérité. Elle nous impose tout d’abord de définir ces deux termes, goinfre et poivrot. Car ni l’un ni l’autre, à vrai dire, ne dénonce essentiellement des excès de nourriture ou de boisson. Un goinfre et un glouton n’est pas quelqu’un qui aime bien manger et qui aime bien boire, mais quelqu’un qui boit et mange avec qui il ne faut pas là où il ne faut pas quand il ne faut pas.
 Et c’est exactement cela que l’on reproche à Jésus : il mange et boit avec les collecteurs et les pécheurs.
Or en s’attablant avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs, il manifeste qu’il mange et boit avec des personnes, et non avec des qualités. C’est-à-dire que les personnes avec lesquelles il s’attable sont peut-être bien des collecteurs d’impôts et des pécheurs, mais qu’ils sont aussi et surtout autre chose. Car Jésus « goinfre et poivrot » leur confère une nouvelle identité, en les considérant pour plus et pour autre chose que ce que l’on dit et ce que l’on pense voir. Car en mangeant et en buvant avec eux, il ne supprime pas leurs qualités, il n’empêche pas qu’ils soient percepteurs ou pécheurs, mais il les reconnaît comme étant autre chose que cela et il leur révèle l’humanité de leur humanité. Il les reconnaît inconditionnellement et il les révèle à eux-mêmes comme des sujets en première personne.
Ce dont rend compte la caricature, c’est en définitive de ceci :
d’une nouvelle création d’humanité

La vérité de l’Évangile se joue à table.
En mangeant avec les collecteurs et les pécheurs, Jésus retourne le sens de la table. Dans les sociétés antiques – et pas seulement dans les sociétés antiques -, la table est d’abord un lieu de sélection et d’exclusion. Il y a les gens que l’on salue dans la rue et ceux que l’on ne salue pas. Puis il y a les gens avec lesquels on s’arrête pour causer. Puis il y a ceux avec lesquels on devise sur le pas de porte. Puis il y ceux que l’on fait entrer, mais pour un café. Et enfin, il y a ceux avec lesquels on partage la table. Or Jésus, « goinfre et poivrot », renverse la table. Du lieu de sélection et d’exclusion, il fait un lieu d’accueil sans préalable et de reconnaissance, de création d’humanité.
Or, renversant la table, il renverse la définition de qui je suis.
 Et, en décidant avec qui nous mangeons, nous révélons qui nous sommes.
Or, en renversant la table, il renverse l’image de Dieu, qu’il révèle comme Dieu de grâce, Dieu de reconnaissance inconditionnelle et Dieu du don gratuit d’une vérité de l’humanité de l’humain.
 Et, en décidant avec qui nous mangeons, nous confessions qui est notre Dieu.

II. La vérité de l’Évangile se joue à table,
C’est ce que Paul explique aux communautés de Galatie dans le compte rendu qu’il leur fait de sa controverse avec Pierre, dans laquelle il évoque une seconde histoire de tables communes ou de tables séparées :
justifiés en vertu de la confiance de et en Jésus-Christ
(on traduit souvent : « justifiés par la foi en Jésus-Christ » ou « par la foi de Jésus-Christ »).
La vérité de l’Évangile, explique Paul, c’est que si nous sommes justifiés, c’est en vertu de la confiance de Jésus-Christ et en Jésus-Christ. Pour Paul, être justifié est un terme dont le sens est relationnel. Il désigne ce qui se trouve dans une juste relation ou une relation adéquate avec le Créateur. Et une relation juste entre le Créateur et nous-mêmes signifie aussi, par conséquent, une relation adéquate avec nous-mêmes et avec la vérité de l’humanité de l’humain en nous. Or on comprend que ce n’est pas la foi qui, pour la pensée de Paul, justifie, mais Dieu, comme le Créateur. Et que, s’il justifie, c’est dans la relation de confiance. Dans l’idée de rendre mieux ce que Paul entend, plutôt que de traduire le mot qu’il utilise par « foi », je préfère « confiance », qui désigne clairement une attitude de vie et qui définit par définition, d’ailleurs, une relation de confiance en la confiance qui est donnée : nous sommes justifiés en vertu de la confiance de et en Jésus-Christ.

Paul reformule exactement, en d’autres termes, l’Évangile raconté par la belle caricature de celui qu’on traitait de « goinfre » et de « poivrot » parce qu’il mangeait et buvait avec les collecteurs et les pécheurs.
La justice dans la confiance est donnée par la gratuité de la bonté de Dieu. Parallèlement et dans les mêmes années, Huldrych Zwingli a réaffirmé la gratuité de la bonté de Dieu et Martin Luther la justification dans la confiance.
Et la justice se reçoit dans la confiance, dans l’acceptation du don d’être reconnus dans notre humanité, inconditionnellement, c’est-à-dire indépendamment de nos qualités et avec nos qualités.
Ce dont rend compte la révélation de la justification en vertu de la confiance, c’est en définitive de ceci :
d’une nouvelle création d’humanité.

III. La vérité de l’Évangile se joue à table,
pas tellement dans la religion,
mais dans le lieu quotidien de la rencontre avec soi-même et avec autrui, révélateur de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et de la vérité dont nous vivons.

La Réformation est un rappel de l’Évangile, c’est-à-dire de la révélation de la vérité universelle de l’humanité de l’humain : l’esprit de gratuité et l’accueil universel.

Prière d’intercession

Nous te prions pour ceux et celles qui ont faim, de faims de toutes sortes, et se trouvent dans le dénuement,
ouvre nos yeux et fais-nous découvrir la joie du partage.

Nous te prions pour les immigrés et les exilés,
prépare-nous à les accueillir avec toutes leurs différences.

Nous te prions pour celles et ceux qui souffrent de solitude,
conduis-nous sur les chemins de leur quête.

Nous te prions pour les marginaux et les méprisés,
rappelle-nous qu’ils ont droit à notre respect.



Nous te prions pour les malades,
inspire-nous l’offrande d’une présence.



Nous te prions pour celles et ceux qui ne connaissent pas la paix,
aide-nous à les entendre en silence.

Nous te prions pour les jeunes en recherche d’avenir et d’espérance,
que nous sachions les écouter sans impatience et éviter les réponses rapides.



Nous te prions pour l’Église et pour notre église,
rappelle-nous de vivre de la reconnaissance qui fonde notre identité,
de vivre de l’accueil inconditionnel de chacune et chacun,
de vivre d’attention,
et de vivre de souci prudent de la justice.