Jésus, le maître des disciples

Prédication prononcée par le pasteur Jean-Jacques Beljean au temple de Rochefort le dimanche 1ermars 2026

Textes bibliques : Matthieu 17, 1-9 ; Genèse 9,8-17 ; Romains 8,24-34

Chers frères et sœurs,

Qui est ce Jésus que l’Église chrétienne, dès les premiers siècles de notre ère, a considéré et reconnu comme son Seigneur et son Dieu ?

Bien des réponses ont été données à ce sujet tout au long de l’histoire par de nombreux historiens. Tous s’entendent sur cette assertion : Jésus est un personnage du 1er s. de notre ère dont l’existence est suffisamment attestée par des témoins directs ou indirects pour qu’elle soit considérée comme historique. Nous voilà bien avancés, car ces assertions historiques sur l’existence de Jésus nous disent peu de chose. Il nous faut affiner notre recherche. Car il nous importe non seulement de découvrir un personnage de l’histoire mais bien de comprendre qui il est et surtout qui il est pour nous.

Quand on écoute les tenants de certaines franges chrétiennes actuelles on a l’impression qu’il est un inspirateur qui invite à la conquête, de soi, certes, mais aussi des âmes et des territoires, dans une croisade renouvelée ou encore qu’il serait le garant d’une prospérité matérielle personnelle ou politique ou encore d’un ordre moral strict. C’est très à la mode actuellement. Mais s’agit-il du véritable Jésus de la foi chrétienne ou d’un fantasme ? D’autres encore pensent qu’il est un faiseur de miracles dont bénéficieraient ceux et celles qui se soumettent à lui ou encore un prophète ambulant annonceur de catastrophes.

Et enfin certains le considèrent comme un des meilleurs moralistes que le monde ait connu, un maitre de sagesse appelant à aimer Dieu, soi-même et son prochain mais aussi ses ennemis et à bénir ses persécuteurs.

Devant ce déferlement d’interprétations, qui ont des indices dans l’Écriture, à des degrés divers, devant le concert cacophonique des interprétations mettons-nous à l’écoute du récit de l’Évangile selon Matthieu, que l’on appelle la Transfiguration, qui se trouve également chez Marc et Luc. Il va nous apporter une ébauche de réponse par son étrangeté même.

Partons donc à la recherche d’indices qui vont nous mener, telle une enquête, à rechercher l’identité de ce Jésus de Nazareth et au message fondamental du christianisme.

Tout d’abord le lieu.

Le récit situe cette expérience sur une haute montagne. Premier indice, ce n’est pas à Jérusalem. Il n’y a donc pas simple répétition de l’histoire de puissance rattachée à cette ville, à David ou Salomon par exemple. Il se produit du neuf qui veut nous mener aux racines de la foi.

Ensuite, les modalités.

Une métamorphose, tout d’abord, qui présente la scène mieux que le terme classique de transfiguration. On découvre alors que celui que les disciples considéraient comme un prophète et un maître de sagesse est plus, bien plus que cela. Le rayonnement et la luminosité sont une claire indication qu’il est en train de se passer quelque chose de divin. Une nouveauté est en train d’advenir qui va compléter et dépasser l’alliance avec Noé pour son temps. En ce Jésus, les disciples présents vont reconnaître Dieu, ce qui sera le cas aussi pour les autres mais après la mort et la résurrection. Reconnaître Dieu.

S’en suivent deux apparitions : de Moïse et d’Élie. En un mot : la Loi et les prophètes, comme si tout l’Ancien Testament était représenté dans cette scène. C’est une claire indication qu’en Jésus il n’y a pas de rupture avec le passé mais des changements. Il y a une filialité certaine entre le judaïsme et le christianisme mais pas d’identité.

Puis c’est Pierre le disciple enthousiaste, qui entre en scène. Il veut figer l’événement, conserver l’expérience, l’institutionnaliser dans une construction qui ressemble à l’arche de l’ancienne Alliance. Mais cela n’a aucun sens. Jacques et Jean, quant à eux, restent muets.

Enfin apparaît la nuée, le nuage. Il n’y a plus rien à voir. Tout est caché. Il n’y a plus qu’à entendre, à écouter. Le message est clair : ce Jésus votre maître est bien plus qu’un faiseur de miracles et un moraliste. Il est présence de Dieu, visage de Dieu au sein de notre humanité.

C’est en cet instant, de manière inattendue, que la vérité fondamentale du christianisme est proclamée : ce Jésus est le Fils de Dieu, c’est-à-dire présence de Dieu. Dieu se fait être humain. Désormais la divinité, qu’on ne peut voir, se rend visible en Jésus. Veut-on voir Dieu : regardons à Jésus-Christ. Dorénavant la présence de Dieu passe par l’humain.

C’en est trop. La crainte s’empare des disciples. La crainte mais pas la peur. Un respect fondamental devant la manifestation de Dieu.

Puis, brusquement, tout s’arrête. Ils ne voient plus que Jésus. Plus que ! Mais dorénavant ils savent qui il est. Plus que Jésus. Mais c’est ainsi que Dieu s’insère dans notre monde. Par un être humain et plus par des dieux farceurs qui font peser sur l’humanité leurs fantaisies et leur pouvoir. Néanmoins, un avertissement va suivre : cette expérience mystique est exceptionnelle. Tout sera clair uniquement après la mort et la résurrection. Car il faut en passer par là. Matthieu, l’inspirateur de l’Evangile, le sait bien, lui qui écrit après.

Tout s’arrête. Mais tout n’est pas fini. Il faut quitter l’extase de l’expérience mystique et se mettre à la suivance de Dieu autrement qu’imaginé auparavant. Il faut redescendre ! La vie ordinaire continue, avec ses conflits, les problèmes quotidiens, la déclaration d’impôts (Mt 17,24), les injustices et les révolutions (le 1er mars !). En Galilée, à Rochefort, dans la réalité du monde avec ses puissants et ses faibles. Mais la transfiguration est un avant-goût, une anticipation. Mais la vie ordinaire doit reprendre. Pierre voulait continuer l’extase, mais il faut redescendre dans ce bas-monde…

On pourrait penser que l’histoire s’arrête là et qu’après l’extase tout va continuer comme avant, l’ordinaire reprenant le dessus. Ce ne serait pas exact. L’ordinaire n’est plus le but. Le récit de la transfiguration est précisément une anticipation. C’est après sa mort que Jésus se révélera complètement Fils de Dieu, Dieu lui-même. Les trois disciples n’ont perçu qu’un avant-goût. Mais, avant la résurrection il y aura encore un long chemin pavé d’événements ordinaires ou tragiques qui vont conduire à la mort. Mais ils n’auront pas le dernier mot. La résurrection, préfigurée par la transfiguration, validera le message de Jésus. Et cela changera tout : le moraliste décalé proclamant l’amour du prochain, l’amour de l’ennemi, la bénédiction du prochain comme celle du persécuteur n’est pas un illuminé naïf : il exprime bien la volonté de Dieu. Ce sera tellement exigeant et original qu’on s’empressera de l’oublier et de ne pas le pratiquer en retournant à une religion plus classique avec des injonctions éthiques plus praticables, plus moralistes, moins radicales et assurant l’ordre dans la société. Tout cela se perdra peu à peu dans l’Empire romain. Heureusement resteront les textes, celui de Matthieu en particulier, dont la mission est de rappeler à l’Eglise ses propres fondements. Ces injonctions sont les grands signes de l’avènement du règne divin.

On le sait maintenant, le prophète ambulant, le moraliste n’est pas qu’un événement somme tout relativement anodin du 1er s. de notre ère. C’est dorénavant la manière dont Dieu se manifeste. Au plein milieu de l’existence humaine, avec ses souffrances, ses joies et ses peines, à travers l’ordinaire, Dieu fait route comme compagnon devenu être humain en Jésus-Christ.

Avec la folle espérance que la mort n’aura jamais le dernier mot sur la vie.

Amen !