Message apporté à la Collégiale de Neuchâtel le 17 mai lors du culte cantate du dimanche de l’Ascension.
12 Les disciples retournèrent à Jérusalem, de la montagne appelée des oliviers, qui est près de Jérusalem, à la distance d’un chemin de sabbat.
13 Quand ils furent arrivés, ils montèrent dans la chambre haute où ils se tenaient d’ordinaire; c’étaient Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe, Thomas, Barthélemy, Matthieu, Jacques, fils d’Alphée, Simon le Zélote, et Jude, fils de Jacques.
14 Tous d’un commun accord persévéraient dans la prière, avec les femmes, et Marie, mère de Jésus, et avec les frères de Jésus.
Actes 1, 12 à 14
1 Jésus leva les yeux au ciel et dit : Père, l’heure est venue : Fais éclater la gloire de ton Fils, pour qu’à son tour, le Fils fasse éclater ta gloire. 2 En effet, tu lui as donné autorité sur l’humanité entière afin qu’il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés.
3 Or, la vie éternelle consiste à te connaître, toi le Dieu unique et véritable, et celui que tu as envoyé : Jésus-Christ. 4 J’ai fait connaître ta gloire sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais confiée. 5 Et maintenant, Père, revêts-moi de gloire en ta présence, donne-moi cette gloire que j’avais déjà auprès de toi avant les origines du monde.
6 Je t’ai fait connaître aux hommes que tu as pris du monde pour me les donner. Ils t’appartenaient, et tu me les as donnés : ils ont gardé ta Parole. 7 Maintenant ils savent que tout ce que tu m’as donné vient de toi ; 8 car je leur ai transmis fidèlement le message que tu m’avais confié ; ils l’ont reçu. Aussi ont-ils reconnu avec certitude que je suis venu d’auprès de toi ; et ils ont cru que c’est toi qui m’as envoyé. 9 Je te prie pour eux. Je ne te prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés parce qu’ils t’appartiennent. 10 Car tout ce qui est à moi est à toi, comme tout ce qui est à toi est à moi. Ma gloire rayonne en eux. 11 Bientôt, je ne serai plus dans le monde, car je vais à toi, mais eux, ils vont rester dans le monde. Père saint, garde-les par le pouvoir de ton nom, celui que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous le sommes.
Jean 17, 1 à 11
Les textes de ce jour nous placent dans un moment très particulier de l’histoire du salut. Un moment de transition, presque de suspension.
Jésus vient de quitter ses disciples. L’Ascension a eu lieu. Le Ressuscité n’est plus physiquement avec eux. Et pourtant, tout n’est pas achevé. Le Saint-Esprit n’est pas encore descendu. L’Église n’a pas encore commencé sa mission publique.
Les disciples se trouvent donc dans un entre-deux : entre le départ du Christ et la venue de l’Esprit ; entre la promesse reçue et son accomplissement visible.
Et ce qui est frappant, c’est que cet entre-deux ressemble beaucoup à notre propre vie de foi.
Nous aussi, nous vivons de promesses. Nous croyons que le Christ est ressuscité, qu’il règne, qu’il reviendra. Mais nous ne voyons pas encore toutes choses renouvelées. Nous avançons souvent dans une forme d’attente. Une attente parfois paisible, parfois lourde, parfois pleine de questions.
C’est dans ce contexte qu’il faut entendre le récit des Actes.
Les disciples retournent à Jérusalem, comme Jésus le leur a demandé. Ils montent dans cette chambre haute où ils se réunissent. Luc prend même le temps de citer leurs noms. Pierre, Jean, Jacques, André… Tous sont là. Et il ajoute cette phrase essentielle : « Tous, d’un commun accord, persévéraient dans la prière. »
Il faut s’arrêter un instant sur cette image.
Car extérieurement, tout semble fragile.
Ils ne sont pas puissants.
Ils n’ont ni influence politique ni moyens particuliers.
Ils ne savent pas exactement ce qui va arriver.
Ils portent encore leurs peurs, leurs incompréhensions, leurs blessures.
Quelques jours plus tôt encore, ils avaient fui au moment de l’arrestation de Jésus.
Et pourtant, c’est avec ces hommes et ces femmes-là que Dieu va commencer son œuvre.
Cela devrait nous rassurer.
Car nous imaginons parfois que Dieu ne peut agir qu’à travers des croyants solides, sûrs d’eux, sans hésitations. Mais dans le Nouveau Testament, Dieu agit constamment à travers des personnes fragiles.
L’Église n’est pas fondée sur la compétence spirituelle des disciples. Elle est fondée sur la fidélité du Christ.
Et c’est très important dans une perspective réformée. Car le centre de la foi chrétienne n’est jamais la performance humaine. Le centre, c’est l’initiative de Dieu.
Ce n’est pas l’Église qui porte finalement l’œuvre de Dieu ; c’est Dieu qui porte son Église.
Alors les disciples prient.
Avant de parler au monde, ils parlent à Dieu. Avant d’agir, ils attendent. Avant la mission, il y a le silence, la dépendance, la prière commune.
Nous vivons dans un monde qui valorise l’efficacité immédiate. Il faut produire, avancer, répondre vite, maîtriser les situations. Même dans l’Église, nous pouvons être tentés de croire que tout dépend de nos stratégies, de nos capacités d’organisation, de notre dynamisme.
Mais ici, au commencement de l’Église, il y a simplement une communauté qui prie.
Comme si Luc voulait nous rappeler que l’essentiel de l’Église n’est pas d’abord son activité visible, mais sa dépendance envers Dieu.
Et il y a autre chose de très beau dans ce texte : ils restent ensemble.
Luc précise qu’il y a les apôtres, mais aussi des femmes, Marie la mère de Jésus, et les frères de Jésus. Cette précision compte. Car l’Église naissante est déjà une communauté diverse, rassemblée non par affinité naturelle, mais par le Christ.
Or rester ensemble n’est jamais simple.
Les disciples ont des caractères différents, des histoires différentes, des incompréhensions aussi. Pourtant ils demeurent unis dans l’attente.
Cette unité n’est pas fabriquée artificiellement. Elle naît d’une même espérance.
Aujourd’hui encore, l’Église n’est pas une communauté de gens identiques. Elle est une communauté de personnes appelées ensemble par le Christ.
Et cela nous conduit justement à l’Évangile de Jean.
Nous entendons ici la grande prière de Jésus avant sa passion. On l’appelle parfois la prière sacerdotale. C’est un texte d’une profondeur immense, parce qu’il nous fait entrer dans l’intimité même de la relation entre le Père et le Fils.
Jésus lève les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue. »
Cette phrase revient souvent dans l’Évangile de Jean : l’heure de Jésus. Jusqu’ici, cette heure n’était pas encore venue. Mais maintenant elle arrive : l’heure de la croix, de l’abandon, de la souffrance.
Et pourtant Jésus ne parle pas comme quelqu’un écrasé par le destin. Il parle avec confiance.
Pourquoi ? Parce qu’il sait que même la croix entre dans le dessein du Père.
Cela ne rend pas la souffrance moins réelle. Mais cela signifie que rien n’échappe à la souveraineté de Dieu.
Au cœur même de ce qui paraît être une défaite, Dieu accomplit le salut.
La théologie réformée a toujours insisté sur cette souveraineté de Dieu. Non pas un Dieu froid ou distant, mais un Dieu qui conduit l’histoire du salut avec fidélité, même lorsque les événements semblent chaotiques à nos yeux.
Et Jésus dit ensuite quelque chose de fondamental : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
Nous entendons souvent « vie éternelle » comme une réalité future, après la mort. Mais ici, Jésus parle déjà d’une vie qui commence maintenant.
La vie éternelle, c’est vivre dans la connaissance de Dieu.
Et dans la Bible, connaître ne signifie pas simplement savoir des choses sur quelqu’un. Cela signifie entrer dans une relation vivante.
Autrement dit, la foi chrétienne n’est pas d’abord une accumulation de connaissances religieuses. C’est une communion avec le Dieu vivant révélée en Jésus-Christ.
Or cette relation est un don de grâce.
Nous ne montons pas vers Dieu par nos mérites. C’est Dieu qui vient vers nous en Christ.
Voilà pourquoi l’Évangile apporte du repos aux consciences fatiguées.
Car beaucoup vivent avec l’idée qu’ils doivent être assez bons, assez croyants, assez cohérents pour être acceptés par Dieu. Mais l’Évangile dit l’inverse : c’est parce que Dieu nous accueille en Christ que nous pouvons vivre transformés.
La grâce précède toujours notre réponse.
Et puis Jésus parle de ses disciples avec une tendresse étonnante : « J’ai gardé ceux que tu m’as donnés. »
Quand on pense à ces disciples, cette phrase surprend presque.
Car ils vont bientôt abandonner Jésus. Pierre va le renier. Ils vont avoir peur. Ils ne comprennent pas encore grand-chose.
Et pourtant Jésus parle déjà d’eux comme de ceux qu’il garde.
C’est une immense consolation.
Car notre salut ne dépend pas d’abord de notre capacité à tenir bon. Il dépend de la fidélité du Christ.
Bien sûr, la foi nous engage. Bien sûr, nous sommes appelés à persévérer. Mais derrière notre fidélité toujours imparfaite se trouve une fidélité plus grande : celle du Seigneur qui ne lâche pas les siens.
Dans les périodes d’incertitude, cette parole devient précieuse.
Quand la foi paraît faible, quand la prière devient difficile, quand nous avons l’impression d’être perdus dans un temps d’attente, le Christ continue d’intercéder pour les siens.
C’est ce que nous rappelle ce chapitre de Jean : même avant la croix, Jésus prie pour ceux que le Père lui a confiés.
Et aujourd’hui encore, le Christ vivant prie pour son Église.
Ainsi, les deux textes se répondent profondément.
Dans les Actes, les disciples prient dans l’attente.
Dans Jean, Jésus prie pour ses disciples avant de les quitter.
Et entre ces deux prières se trouve toute la vie de l’Église.
Une Église qui ne vit pas d’elle-même, mais de la présence fidèle de son Seigneur.
Cher·e·s ami·e·s, nous ne savons pas toujours ce que Dieu prépare. Les disciples, dans cette chambre haute, ne savent pas encore ce qui arrivera à Pentecôte. Ils ne voient pas encore comment l’Évangile va traverser le monde.
Mais ils demeurent dans la promesse.
Et nous aussi, nous avançons souvent sans tout voir. Nous traversons des périodes où Dieu semble silencieux, où l’avenir paraît incertain, où nous aimerions des réponses plus rapides.
Pourtant, le Seigneur continue son œuvre.
Il rassemble son peuple.
Il garde les siens.
Il accomplit ses promesses parfois d’une manière discrète, lente, inattendue.
Alors ces textes nous invitent peut-être simplement à cela : demeurer fidèles dans l’attente.
Continuer à prier même quand tout n’est pas clair.
Continuer à espérer même quand nous ne voyons pas encore.
Continuer à nous rassembler au nom du Christ.
Et surtout continuer à nous appuyer non sur notre propre force, mais sur la grâce de Dieu.
Car l’Église est née dans la faiblesse, dans l’attente et dans la prière. Et c’est encore ainsi qu’elle vit aujourd’hui.
Amen.
