Merci pour le superflu

Prédication du culte du 4 octobre 2026 à Rochefort, dimanche des récoltes.

Merci!

« Merci Jésus, pour tout ce que tu nous donnes à boire et à manger. Amen » C’était la prière que nous disions à table lorsque j’étais enfant.

Dire merci. Merci pour ce qui est. Pour ce que nous recevons. Remercier pour ne pas oublier que ce n’est pas une évidence. Merci ! Merci pour l’abondance dont nous bénéficions. Pour ces récoltes déposées ce matin ici. Signes des richesses dont la nature nous gratifie.

Malgré un été particulièrement chaud et sec, la nature a déployé ses forces. La vigne a porté du fruit, les vendanges ont eu lieu et ont livré leur verdict. Moins de quantité mais une belle qualité. Les arbres fruitiers ont été généreux et nous ont offert de belles tartes pour le jeûne fédéral. La terre est généreuse. Elle nous gratifie du nécessaire et plus encore. Elle ravit nos sens dans la contemplation de ses beautés.

Les deux textes bibliques qui nous accompagnent ce matin évoquent la générosité de cette abondance et la nécessaire gratitude empreinte d’humilité face à celle-ci.

Terre promise et rêvée

Le passage du livre du Deutéronome appartient à un long discours de Moïse. Le vieil homme s’adresse à son peuple lorsque celui-ci se trouve sur le point d’entrer en terre promise. Moïse, lui, n’entrera pas. Sa mission est terminée. Lui qui devait guider le peuple hors d’Égypte et le conduire jusqu’en Canaan a accompli ce qui était attendu de lui. Ce ne fut pas chose facile, une errance de 40 années, faite d’épreuves, de souffrances, de remises en question, de soif et de faim. Une errance ponctuée de dons divins : de l’eau qui jaillit d’un rocher, de la manne et des cailles, des lois pour le peuple.

Et toujours, en ligne de mire, la Terre promise. Et voilà le peuple à quelques encablures de l’endroit qui habite leurs rêves depuis si longtemps. Avant d’y mettre le pied, Moïse donne les dernières recommandations. Avant de soulever le rideau, il essaie encore de transmettre ses conseils. Mais l’écoute-t-on ? Comme des enfants qui trépignent devant l’entrée d’un parc d’attraction, le peuple est-il en capacité d’intégrer les sages paroles de son guide ?

Depuis si longtemps, ils ont rêvé de cette terre où coule le lait et le miel. En quelques versets, le texte du Deutéronome nous parle de ce bon pays. Une terre où l’eau ne manque pas. 7 variétés de produits sont nommés : le blé, l’orge, la vigne, le figuier, le grenadier, l’huile d’olive et le miel. 7, c’est aussi le nombre de fois qu’apparaît le mot pays. 7 : le chiffre de la plénitude.

Le pays idéal où tout pousse ! En plus, le pain ne sera pas compté. Pas comme la manne au désert, rationnée, mesurée pour que chacun ait juste le nécessaire. Mais jamais le superflu, le petit plus qui fait plaisir, le plus pour la fête, pour la légèreté.

On y trouvera aussi du fer et du cuivre. De quoi développer les outils qui allégeront le travail. Tu ne manqueras de rien ! Une promesse qui résonne fort dans les oreilles et les cœurs d’hommes et de femmes qui ont fait l’expérience du manque et de l’incertitude du lendemain.

Ventre plein oublie vite

Mais ! Prends garde. Que cette abondance et ce confort ne te fasse pas oublier d’où tu viens et que ce que tu as tu l’as reçu. Ce n’est pas toi qui le mérites, c’est Dieu qui a choisi de te le donner. Une exhortation que le peuple est incapable d’entendre à ce moment-là, alors que déjà leur regard est dirigé vers ce pays et qu’il n’y a plus qu’à franchir une rivière pour l’atteindre.

Prends garde, dis Moïse. Mais la suite du texte n’est pas au conditionnel. Il est au futur. Il n’y a pas de doute : ils oublieront. Ils construiront, ils consommeront, ils s’embourgeoiseront. Et ils tourneront le dos au Dieu de leurs ancêtres. Telle est l’indubitable suite.

L’abondance n’est pas une évidence. Mais la nature humaine est ainsi fait qu’elle s’y habitue très rapidement. Sans l’exercice conscient de la reconnaissance, on ne peut qu’oublier. La gratitude est un acte de résistance contre l’accoutumance.

Le don du superflu

Souviens-toi, dit Moïse. Rappelez-vous, exhorte à son tour l’apôtre Paul.

C’est assez amusant de constater que ce texte que nous lisons en ce dimanche des récoltes débute par le verbe semer. Non pas récolter mais semer. Parce qu’avant toutes les merveilles que nous cueillons, il y a du travail. Et un certain risque. Semer petit bras, à la retirette, c’est s’assurer que le résultat sera maigre. Semer généreusement, sans compter ni ses efforts ni le grain, ce n’est pas s’assurer un grand résultat. C’est prendre un risque. Mais c’est la seule manière de potentiellement obtenir un grand résultat.

Et c’est s’inscrire dans la confiance en la promesse ainsi formulée : qui sème avec générosité récoltera abondamment. Chez Paul, avant l’abondance et la récolte, il y a le don. Et dans le don, il y a la générosité, la quantité. Mais aussi et surtout la qualité de l’esprit dans lequel le don est fait. « Que chacun donne comme il l’a décidé, non par regret ou par obligation, car Dieu aime celui qui donne avec joie. »

Dieu s’assure que nous ayons le nécessaire. Et il nous gratifie de l’abondance pour que nous puissions contribuer à la solidarité. Tel est le message que Paul adresse aux membres de la communauté de la ville de Corinthe. Corinthe est une ville portuaire, commerçante et foisonnante. La communauté chrétienne est composée de personnes de tous horizons. Riches et pauvres s’y côtoient. Partout où Paul a fondé des communautés, il a insisté sur le fait que devant Dieu, il n’y a ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, ni riche ni pauvre. Dans la foi en Jésus Christ, chaque personne a de la valeur et aucune distinction sociale n’a de sens. La solidarité doit nécessairement s’exercer à l’interne d’une telle communauté. Entre frères et sœurs, enfants d’un même Dieu, on s’entraide.

Mais ce n’est pas uniquement à l’interne de la communauté que Paul appelle à la solidarité. La communauté chrétienne de Jérusalem vivait une situation toute différente des communautés fondées par Paul. Ce dernier parcourait le monde païen pour faire découvrir la foi en Jésus-Christ : la Grèce, la Macédoine, l’actuelle Turquie,… Un monde dans lequel on pouvait adhérer à une foi nouvelle. Tandis qu’en Judée, devenir chrétien, c’était s’exposer à des persécutions. Paul appelle donc les différentes communautés à la solidarité en organisant une collecte en faveur des frères et sœurs dans la foi à Jérusalem.

Ses écrits sont donc tout à fait concrets. Il ne parle pas seulement de richesses intérieures ou d’une éthique théorique, mais de monnaie sonnante et trébuchante. Les récoltes que nous célébrons aujourd’hui sont elles aussi concrètes. Tout comme on ne vit pas que d’amour et d’eau fraîche, nous avons besoin réellement pour nous nourrir chaque jour, des fruits de la terre.

Et c’est pour cette réalité concrète que notre gratitude s’adresse à Dieu. En exerçant la reconnaissance, dans la prière, dans l’émerveillement. Dans le soin que nous mettons à apprêter un plat, dans la joie de la dégustation. Dans la louange.

La gratitude est un acte de résistance contre l’oubli.
Gloire soit rendue à Dieu!

Amen